Le catholicisme au cinéma

Le cinéma contemporain ne reflète pas la disparition des croyances et des pratiques liées à la foi catholique, mais observe la perte d’emprise de l’Église en tant qu’institution, souligne l'auteure. 
Photo: MK2 Mile End Le cinéma contemporain ne reflète pas la disparition des croyances et des pratiques liées à la foi catholique, mais observe la perte d’emprise de l’Église en tant qu’institution, souligne l'auteure. 

Cinéma Paradiso vient de tenir à Montréal la première édition de son festival d’avant-premières canadiennes. Parmi sa programmation, une soirée proposait La confession (2016) et L’apparition (2018). Difficile d’être plus explicite : ces deux films placent sous les feux de la rampe religion et foi catholiques.

Et ce sont loin d’être les seuls : Novitiate, Bonté divine, Silence, Ida, La passion d’Augustine, Les innocentes ne sont que quelques-uns des titres ayant émaillé les écrans au cours des dernières années. À ces oeuvres, souvent films d’auteur, s’ajoute le cinéma chrétien (faith-based movies), véritable marché porté par d’influents groupes chrétiens, notamment américains et parfois évangéliques. […]

Comment comprendre cette relative abondance de films scénographiant le catholicisme dans des sociétés sécularisées où le nombre de non-croyants augmente progressivement ? Au-delà de la diversité des oeuvres et de leur traitement, un élément attire l’attention. Souvent réalisés par des non-catholiques, ces films mettent l’accent d’abord sur les individus et leurs expériences personnelles, et non sur l’institution catholique en tant que telle. Les protagonistes, qu’ils soient prêtres, religieux ou laïcs, sont présentés dans la complexité de leurs trajectoires, confrontés aux questions de toute vie humaine, et non comme de simples exécutants de l’Église : ils s’interrogent eux aussi devant l’amour humain ou divin (La confession, Novitiate, Sainte Vierge, La mante religieuse), le mystère de la foi, de la conversion, du sacrifice (Des hommes et des dieux, L’apôtre), l’expérience mystique (L’apparition, Paradis : foi), la réalisation de soi et les passages de la vie (Lady Bird, La prière, La passion d’Augustine)…

La figure du vieux prêtre dans Lady Bird est à ce titre exemplaire : ayant d’abord été marié, père de famille, il devient prêtre une fois veuf et affronte une situation de dépression. La passion d’Augustine est un titre à double ressort : l’amour que porte mère Augustine à la musique finit par devenir l’objet d’un dilemme vocationnel. Une telle focalisation sur les personnes fait même parfois quasi disparaître la hiérarchie ecclésiale, finalement secondaire dans la narrativité (La confession, Lady Bird, Des hommes et des dieux).

Attention portée aux femmes

 

Dans une telle perspective, il est à noter l’attention portée par des femmes réalisatrices aux femmes, actrices invisibilisées de l’histoire et, spécialement, de l’Église catholique (La passion d’Augustine, Les innocentes, Novitiate, Lady Bird). Dans les oeuvres récentes, c’est donc le sens que les individus donnent à leurs actions qui est interrogé et ausculté. Ainsi Cédric Kahn évoque-t-il La prière, son prochain film, « qui passe de la conviction au doute, de la mort à l’amour. Il ne répond pas à la question de la foi mais l’interroge ». « La spiritualité a changé », affirme de son côté Nicolas Boukrief, réalisateur de La confession. « Elle est devenue souvent sans dogme, avec la méditation, dans une quête de transcendance » (O. Tremblay, Le Devoir, 3 février 2018).

Cet accent porté sur les individus et leur expérience se manifeste également par la marginalisation du registre satirique sous ses différentes facettes. L’anticléricalisme et la provocation, perçus parfois par certains croyants comme blasphématoires ou sacrilèges, ne sont plus dominants dans une telle production.

Certes, la dénonciation de l’appareil ecclésial et du pouvoir des élites cléricales, juridiques et médiatiques a été au coeur de Spotlight. Ce film, relatant la révélation du scandale d’actes pédophiles commis par des prêtres du diocèse de Boston et l’omertà de la hiérarchie catholique, ne s’inscrit cependant pas dans une ligne satirique. La même dynamique de reconstitution historique était à l’oeuvre dans les films Au nom du fils, sur les conséquences des agressions sexuelles d’un prêtre pour toute une famille, et The Magdalen Sisters, sur les scandales sexuels s’étant déroulés derrière les murs d’un pensionnat irlandais. […]

Questionnements humanistes

 

Cette marginalisation du registre satirique est parfois explicitée par les réalisateurs eux-mêmes. Non catholique, Greta Gerwig, réalisatrice de Lady Bird, donne ainsi sens au cadre de l’école catholique au coeur de son film. Elle explique avoir choisi d’en montrer ce qu’elle a tiré de sa propre expérience : les personnes qui travaillent dans ces établissements et leur humanité faite d’empathie, d’humour, d’entraide, car « rire de l’école catholique a déjà été fait ». Même écho chez Léa Pool (La passion d’Augustine), qui a souhaité mettre au premier plan « toutes ces femmes remarquables » prises dans les soubresauts de la Révolution tranquille. En affirmant qu’elle n’a « pas de comptes à régler avec cette histoire » et que le sujet premier du film n’est pas la religion mais la musique, la réalisatrice fournit un autre indice de ce qui est à l’oeuvre. En effet, user de la satire, de la provocation ou de l’anticléricalisme permettait de contester le rôle et le pouvoir de la religion catholique dans différentes sphères de ces sociétés, publique, privée, intime. Jeanne Favret-Saada affirmait ainsi récemment que la critique radicale de la religion catholique dans les sociétés sécularisées et pluralistes avait perdu son espace dédié, ne laissant place, dans le registre satirique, au mieux, qu’aux auteurs irréligieux (Les sensibilités religieuses blessées, 2017).

En somme, le cinéma contemporain ne reflète pas la disparition des croyances et des pratiques liées à la foi catholique, mais observe de manière convergente, dans les sociétés sécularisées, la perte d’emprise de l’Église en tant qu’institution sur des personnes en quête d’expériences spirituelles et de réponses à leurs questionnements humanistes. Rien n’interdit de rêver que le grand écran présentera encore nombre de ces trajectoires complexes, plurielles, spirituelles — bref, humaines.

L'auteure est chercheuse post-doctorale, Chaire de recherche Droit, religion, laïcité de l'Université de Sherbrooke.

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