De l’acte de déboulonner les monuments du passé

Tout récemment, la statue du général britannique Edward Cornwallis, le fondateur de la ville d’Halifax, s’est vu déboulonner, tombant de son piédestal plus de 240 ans après sa mort. Critiqué pour son traitement des peuples amérindiens, Cornwallis avait notamment décrété dans sa proclamation du 2 octobre 1749 qu’il offrirait une prime à quiconque lui ramènerait un scalp de Micmac, homme, femme ou enfant. Au-delà de ce type de déboulonnement, les changements profonds attendus des sociétés se font toujours attendre.

Edward Cornwallis n’est pas le seul à s’être fait renverser dans l’histoire. L’été dernier, la statue du général sudiste Robert Edward Lee, située à Charlottesville, en Virginie, a été démantelée pour les positions et les actes assumés du personnage en faveur de l’esclavage. Malgré le rassemblement de sympathisants nazis, qui ont manifesté leur désaccord de voir la statue de Lee être reléguée aux oubliettes, le temps a fait son oeuvre — il évolue sans cesse sur le plan des valeurs et des us et coutumes — en donnant raison aux opposants du général, qui le considèrent comme un raciste et un suprémaciste blanc. Ce qu’il était.

Avant eux, le dictateur Joseph Staline a subi le même sort. Maître incontesté de l’URSS, il implante un système de dénonciation et de purges contre toute personne mettant en doute son pouvoir. Une fois ses opposants écartés, le culte de la personnalité du « petit père des peuples » s’éveille, des centaines de statues du camarade suprême apparaissent en URSS. En 1956, trois ans après le décès de Staline, son successeur, Khrouchtchev, dénonce lors du XXe congrès du Parti communiste les agissements inhumains du dictateur pendant toutes ces années. Khrouchtchev vante les mérites du communisme, mais avoue les dérapages du régime en mettant la faute sur la personnalité de Staline. À partir de 1961, les statues à son effigie sont renversées. Bien d’autres cas pourraient être cités.

Une réflexion s’impose

Il y a lieu de se questionner sur la véritable portée de ces déboulonnements à travers l’histoire, ceux du passé comme ceux à venir. Au-delà du renversement de ces monuments dont la base grouille de vers, peut-on espérer déceler si ces actes provoquent un changement profond au sein de la société ou si, bien au contraire, la trame de fond reste la même ? Faire chuter ces personnages historiques pour leurs gestes s’avère à première vue un acte libérateur, mais au fond, qu’en est-il réellement ? Déboulonner ces statues peut servir une cause autre que celle des premiers opprimés. Ce geste peut en effet servir à donner bonne conscience aux êtres détenant le pouvoir dont nous sommes, tout en prêchant une morale infaillible provoquant l’effacement de toute trace du passé, forçant ainsi les changements sociaux à demeurer sur l’accotement.

Au lendemain du congrès du Parti communiste, des intentions de changements sont exprimées, les victimes du stalinisme font entendre leurs voix, revendiquant la réparation des erreurs du passé par l’avènement d’un régime plus humain. Mais le Parti communiste est infaillible. Malgré les reproches adressés au cadavre de Staline, le parti résiste au changement. En réponse aux pays de l’Est qui ont soif de liberté et d’émancipation, Moscou répond en envoyant ses blindés. Les véritables changements allaient surgir 30 ans plus tard, à la chute du mur de Berlin et du système communiste.

Avons-nous besoin de noircir du papier concernant le pays de l’Oncle Sam ? La chute du général Lee n’apportera pas avec lui à court ou à moyen terme la fin de la discrimination et du profilage racial aux États-Unis. Les Américains ont porté au pouvoir un président qui veut redonner le pouvoir à l’Amérique blanche protestante. Ses propos disgracieux envers les minorités culturelles et les femmes, partagés par encore trop d’Américains, ramènent la raison à l’âge de pierre, dans les bas-fonds de la nature humaine.

Quant à Cornwallis, ce personnage qui cultivait une haine envers les Micmacs et les Acadiens, il a bel et bien été renversé, mais au fond, le quotidien parsemé de misères des principaux opprimés est-il au tapis ? Hélas, non. Les communautés autochtones pleurent actuellement la mort d’un des leurs ; ils ragent contre la décision irrationnelle d’un jury. Colten Boushie est mort d’un coup de feu à la tête tiré par Gerald Stanley, un Blanc de la Saskatchewan. Un jury composé de 12 membres a déclaré l’homme non coupable, prétextant que Stanley n’avait pas l’intention de tuer le jeune autochtone et que le coup de feu était accidentel. Un autochtone aurait-il été acquitté ? D’un côté, la Commission de vérité et réconciliation tente de réparer l’irréparable, de l’autre, le système judiciaire canadien dérape encore et encore.

Nous pouvons bien faire basculer les Cornwallis, Lee et Staline de ce monde. Mais tant que le pouvoir ne sera pas redonné aux opprimés, tant que nos cerveaux de dominés ne seront pas déprogrammés, les statues resteront bien ancrées dans nos têtes.

11 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Abonné 16 février 2018 01 h 44

    Faire table rase du passé: la nouvelle marotte de la gauche vertueuse.

    Vous suggérez dans les faits de faire table rase du passé en jugeant ceux qui nous ont précédés au vu de nos mentalités actuelles et à ce jeu même les plus "modernes" et les plus "vertueux" passeront à la moulinette car les fouilleurs de merde trouveront toujours quelque chose à leur reprocher. Et ceux qui nous suivront, comment nous jugeront-ils? Cessons donc de perdre notre temps à jouer aux purs et aux vicaires: chercher à refaire le passé suivant les règles de la bienpensance est un passe-temps tout à fait stérile. Laissons les nouveaux émules de Robespierre à leur lubie du moment.

    En terminant, vous ne parlez pas dans votre texte de James Wolfe, de Jeffrey Amherst, de John A. McDonald ou de Robert Borden. Un oubli de votre part, je suppose...

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 février 2018 09 h 26

      Aussi tant que nos cerveaux de colonisés ne seront pas déprogrammés,le bon peuple
      continuera àvoter contre lui-meme en écoutant les médias à la solde des plus offrants.

    • Gilles Théberge - Abonné 16 février 2018 12 h 38

      Il y a même une rue Amherst à Sherbrooke qui trône, entre l’indifférence et l’amnésie...

    • Cyril Dionne - Abonné 16 février 2018 17 h 26

      Comme l’a si bien dit M. Naud ci-dessous, « Prenez le révolutionnaire le plus fervent et placez-le sur le trône du tsar de toutes les Russies, et avant un an il sera devenu pire que le Tsar lui-même. »

      Vous voulez des exemples récents? Prenez l’Afrique du Sud avec Cyril Ramaphosa, le combattant de la liberté avec l’ANC, devenu syndicaliste, ensuite entrepreneur milliardaire et qui a écrasé une rébellion de ses travailleurs (mineurs) dans le feu et le sang. Maintenant, il est président de l’Afrique du Sud. Oui, c’était un de ces opprimés tel que décrit par notre révisionniste historique de la Sainte rectitude politique.

      Que dire du Libéria, cette colonie d’anciens esclaves noirs libérés d’Amérique qui a passé son temps à massacrer la population indigène et qui est maintenant élevé au rang de république de bananes aux accents sanguinaires. Bonjour les opprimés.

      C’est « ben » pour dire.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 16 février 2018 04 h 58

    Ajouter une plaque exprimant la vérité

    Il me semble que le fait d'ajouter une plaque exprimant clairement pourquoi tel ou tel monument est contesté serait beaucoup plus pertinent que les opérations de déboulonnage qui sont aussi une façon d'effacer des pages d'histoire.

    Ainsi, on contribuerait à renforcer la connaissance de l'histoire, alors que le déboulonnement a l'effet contraire.

  • Léonce Naud - Abonné 16 février 2018 05 h 51

    Donner le pouvoir aux opprimés ?

    Si les opprimés d'aujourd'hui arrivent un jour au pouvoir, ils deviendront alors les oppresseurs. Comme ils seront souvent jeunes et ardents, dans les premiers temps ils feront souvent pire que les vilaines gens actuellement aux affaires, dont la faiblesse de l'âge émousse parfois les exactions. Une révolution remplace les détenteurs du pouvoir mais rarement la façon dont on l'exerce. Relisons là-dessus Bakounine : « Prenez le révolutionnaire le plus fervent et placez-le sur le trône du tsar de toutes les Russies, et avant un an il sera devenu pire que le Tsar lui-même. » Michel Bakounine (1814-1876)

    • Jean-François Trottier - Abonné 16 février 2018 09 h 29

      M. Naud, tout dans votre proposition est faussé.

      Comme j'allais le faire remarquer à M. Alain, on ne peut donner aux opprimés ce qu'ils n'ont jamais eu.
      Ensuite, parler "du" pouvoir est en soi très généralisant sinon totalitaire.

      "Le" pouvoir n'existe que si tous les pouvoirs sont regroupés en une seule force, puis à une seule personne. Quand tout le monde se bat pour le même objet, on finit par avoir un seul vainqueur.

      C'est précisément l'un des points que je reproche, comme une condamnation, à QS. Ce parti croit qu'au lendemain d'une élection il pourra tout faire, alors qu'en fait le premier pouvoir d'un gouvernement est celui de négocier, en ce sens qu'il a les moyens de tenir ses promesses en autant qu'elles sont réalistes. Le programme de QS est une vision réduite sinon concassée de ce qu'est la société québécoise, à tout point de vue.

      La division des pouvoirs existe de fait, et pour l'instant elle est insuffisante dans la structure gouvernementale : mêler en une seule élection et une seule personne tant le législatif que l'exécutif est aberrant.

      Les pouvoirs financier, médiatiques, agricole, le monde de la transformation des matières premières ou l'assemblage, le commerce et j'en passe, sont des pouvoirs réels et divergents.

      Le pouvoir électif est capital mais heureusement ce n'est pas le seul. Il faudrait en fait que les autres pouvoirs cessent d'influer sur lui.

      Pour donner aux opprimés non pas du "pouvoir" mais la possibilité d'avoir un minimum de contrôle sur leur vie, il faut entre autres améliorer la démocratie en séparant les pouvoirs, donner de meilleurs moyens à l'opposition pour forcer la transparence et faire de l'appareil gouvernental un partenaire économique plutôt qu'un hochet comme c'est le cas de plus en plus.

      "Redonner le pouvoir aux opprimés" est pire que faux : c'est un slogan dangereux, un appel à des réflexes victimisants.

  • Serge Pelletier - Abonné 16 février 2018 06 h 35

    Et le "hors de tout doute RAISONNABLE", lui...

    Comment faites-vous pour afirmer que dans l'Affaire Colten Boushie la décision du jury était irrationelle. C'est bien beau de mentionner que les autochtones "ragent contre la décision irrationnelle d’un jury", mais encore faut-il comprendre l'extrême pensée "victimaire" de ceux-ci. Pensée qui est toujours liée à des $$$ et encore plus de $$$.

    Quant au racisme allégué des blancs aussitôt que cela ne fait pas leur affaire et ce dans tout et rien... Ils peuvent bien repasser... L'exemple des expulsions racistes (même entre eux): "En février 2010, le conseil de bande de la réserve de Kahnawake décide d'expulser toute personne qui n'est pas Mohawk de celle-ci, y compris ceux qui ont un conjoint de cette tribu et interdit aux étrangers de s'y installer." ET CE N'EST PAS LA SEULE BANDE À AGIR AINSI.

    Pour en revenir à l'Affaire Colten Boushie avez-vous assisté à tout le procès, avez-vous entendu tous les témoignages, avez-vous été aux faits des preuves déposées, avez-vous assisté aux directives juridiques, avez-vous assisté aux délibérations du jury... La réponse est simple: NON.

    Alors comment faites-vous pour appuyer que la décision du jury est irrationelle...

    Si le procès avait été devant un juge seul, il pourrait y avoir eu là des soupçons de racisme larvé (ça sa existe des décisions biaisées de la part de certains juges, et pas uniquement pour du "racisme"). Mais un banc de 12 personnes... Toutes racistes et irrationnelles. Franchement.

    Vous me faites penser à certains policiers qui crient "les maudites Chartes, c'est à cause d'elles que tous les criminels sont pas endenant". Ce sont ces policiers qui se cachent derrière les Chartes dès qu'ils sont accusés au criminel, et ce même en déontologie policière...

  • Michel Lebel - Abonné 16 février 2018 08 h 53

    Une salade fort simpliste

    Un article qui mêle tout: Cornwallis, Lee, Staline, le meurtre récent d'un autochtone. Quelle salade! Avec une conclusion des plus simpliste: donnons le pouvoir aux opprimés! Bref, on dirait un texte d'un cégépien gauchiste des années 70! Et Il ne reste plus qu'à crier: Vive Enver Hoxha, féroce dictateur albanais, qui fut jadis admiré par une certaine gauche, même au Québec. Hoxha a été heureusement déboulonné, comme Pol Pot et Hitler! Les statues d'hommes poliques ou militaires font rarement l'unanimité, car ils ont dû généralement composer, sinon se compromettre, avec la souvent triste réalité humaine.

    M.L.