Les travailleuses de la santé et la violence organisationnelle

<p>Les professionnelles en soins subissent au quotidien plusieurs formes de violence, soutiennent les auteurs.</p>
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Les professionnelles en soins subissent au quotidien plusieurs formes de violence, soutiennent les auteurs.

Les infirmières auxiliaires, infirmières et inhalothérapeutes prodiguent actuellement des soins dans des conditions de travail inacceptables : surcharge de travail, manque de personnel, augmentation du nombre de patients, manque de matériel, équipe instable, absence non remplacée, complexité des soins et temps supplémentaire obligatoire (TSO). Les professionnelles en soins sont sans contredit les travailleuses les plus qualifiées qui soient à subir autant de violence. Même en faisant abstraction de l’intensité de facto du milieu de la santé, il n’existe aucune comparaison possible. Aucune profession n’est subordonnée à un système aussi violent que celle d’infirmière.

Or, malgré les nombreuses dénonciations et demandes constamment rapportées aux gestionnaires des CISSS et CIUSSS, les professionnelles en soins sont systématiquement ignorées. De la chef d’unité au premier ministre, elles sont méprisées par ceux qui les dominent. Les récents commentaires de monsieur Barrette, un homme blanc médecin spécialiste, en témoignent d’ailleurs : « Les postes à temps complet sont disponibles, elles n’ont qu’à les occuper. » Pourquoi ? Parce qu’elles sont des femmes.

Les professionnelles en soins subissent au quotidien plusieurs formes de violence. Par exemple, de nombreuses travailleuses enceintes, infirmières auxiliaires, se voient contraintes d’effectuer des tâches dangereuses pour leur grossesse. De plus, lorsqu’elles sont « pointées en TSO », les infirmières subissent des coordonnateurs une énorme pression : l’employeur culpabilise les travailleuses en insinuant « qu’elles nuisent à leurs autres collègues et aux patients » si elles n’acceptent pas de travailler. Leur vocation est souvent utilisée contre elles : « l’intérêt du patient » l’emporte toujours sur leur propre condition. Le harcèlement psychologique est aussi très présent dans le réseau, comme le démontrent de nombreuses études. Et que dire des patients agressifs, agités, insistants, déplacés, commentant l’apparence physique des soignantes ? Force est de constater que la réalité des professionnelles en soins est celle d’un système gangréné par la violence organisationnelle.

Popularité du temps partiel

Ainsi, les professionnelles en soins, conformément au rôle attendu d’elles — douceur, compassion, don de soi, bref, le care —, endossent la responsabilité du bien-être des autres avant le leur. Elles apprennent très tôt à subir et à banaliser la violence qu’elles vivent au quotidien. Comment s’en sauver ? Pour plusieurs d’entre elles, la solution consiste à moins s’exposer à cette violence : le travail à temps partiel qui permet de survivre, tout en appauvrissant ses vieux jours. Ou encore, pour celles qui le pourront, intégrer le système de domination : gravir les échelons de l’appareil administratif…

Or, ces moyens de défense s’expliquent en raison du fait que ces travailleuses sont « au service de », elles sont systématiquement négligées, réduites au silence ; soumises à des injonctions sociales les empêchant de s’exprimer, brimant ainsi leur droit à la colère. Le ministre de la Santé n’a-t-il pas accusé récemment les infirmières d’instaurer « un climat négatif » dans le réseau de la santé ?

Parce que les professionnelles en soins sont à 92 % des femmes et qu’elles subissent, comme travailleuses, de la violence organisationnelle quotidiennement, nous les encourageons à dénoncer les conditions de travail lamentables dans lesquelles elles oeuvrent.

À décrier la raison pour laquelle elles sont traitées injustement : le patriarcat. Institutionnalisé dans le réseau de la santé, il est le fruit de décennies de subordination d’un groupe de femmes à des hommes, administrateurs de carrière ou médecins.

Et enfin, à jouer d’audace et de liberté, quitte à franchir la ligne du risque… Plus encore, dans la foulée du #MoiAussi, nous croyons que la portée du mouvement doit être élargie à toutes formes de violences vécues par les femmes : à celles des travailleuses aussi, à l’instar des infirmières auxiliaires, infirmières et inhalothérapeutes du Québec.

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 14 février 2018 20 h 19

    Travailleuses de guerre dans un combat à finir contre la mort

    L'éloquence de votre propos nous conduit presqu'à conclure que les conditions d'existence des travailleuses de la Santé sont celles d'un temps de guerre. Une guerre sans fin contre la mort par le prolongement de la vie pour ceux qui ont échoué à atteindre cet idéal de mourir en santé.

    Marc Therrien