Pourquoi les enseignantes décrochent

Il faut mettre fin aux subventions publiques aux écoles privées, et on mettra fin à une situation où 20% des nouvelles enseignantes quittent la profession au cours des cinq premières années, estime l'auteur. 
Photo: Xavier Arnau Getty Images Il faut mettre fin aux subventions publiques aux écoles privées, et on mettra fin à une situation où 20% des nouvelles enseignantes quittent la profession au cours des cinq premières années, estime l'auteur. 

Dans son édition du 20 janvier, Le Devoir consacrait un article « aux professeurs qui décrochent ». Une des enseignantes interrogées, Andrée-Anne Laberge, 30 ans, enseignante en adaptation scolaire sur la Rive-Sud, raconte qu’elle « vogue de contrat en contrat depuis la fin de ses études en 2013 ». Comment expliquer qu’elle n’ait pas encore obtenu sa permanence ? Qu’elle ne sache pas, chaque année, avant la fin du mois d’août, « dans quelle école et dans quelle classe [elle devra] aller ». Comment planifier son enseignement, ses maternités, son avenir devant tant d’incertitudes et d’insécurité.

Sa situation n’est pas exceptionnelle. Selon les données du ministère, 42,8 % du personnel enseignant dans nos commissions scolaires est à statut précaire. C’est plus d’un tiers (37,3 %) des professeurs à la formation générale des jeunes, qui doivent attendre entre 7 et 10 ans avant d’obtenir leur permanence. La situation est encore plus dramatique à la formation générale aux adultes (FGA) (74,6 %) et à la formation professionnelle (FP) (73,8 %). Et l’importance de ces deux derniers secteurs est loin d’être négligeable. À la Commission scolaire de Montréal, près d’un tiers des élèves sont inscrits à la FGA et à la FP. Pourtant, il n’y a pas « pénurie appréhendée » d’étudiants au cours des prochaines années, ni au secteur des jeunes ni à celui des adultes.

Gains syndicaux

Bien sûr, au fil des ans, les syndicats ont arraché au gouvernement la création de listes de rappel selon l’ancienneté, mais il faut avoir été témoin, à la rentrée scolaire, de l’anxiété palpable qui se dégage d’une session d’affectations réunissant plusieurs centaines d’enseignantes par commission scolaire, qui attendent fébrilement de voir si une de leurs collègues, malheureuse dans son école, n’utilisera pas son droit de se prévaloir de son ancienneté pour réclamer leur poste, entraînant par le fait même une cascade de supplantation, réduisant à néant les intenses heures de négociations informelles de l’été entre collègues pour s’assurer de retourner à la même école.

Toujours selon l’article du Devoir, l’autre grand motif de désaffection, ce sont ces « classes ordinaires qui accueillent davantage d’élèves ayant les plus grandes difficultés d’apprentissage ou de comportement ». Quelle en est la cause ? Une plus grande complexité des programmes ? Internet, les cellulaires et autres changements sociétaux ? Ou bien une dégénérescence intellectuelle collective ?

Que non ! La cause est archiconnue. Mais personne ne veut la reconnaître. Au secondaire, 21,5 % des élèves fréquentent l’école privée, financée à plus de 70 % par des fonds publics. Pour mesurer l’ampleur de la saignée, rappelons qu’en 1970-1971, cette proportion s’élevait à seulement 5,2 %. Plus significative encore est sa concentration dans certaines commissions scolaires. Au Québec, 80 % des enfants francophones vivent sur le territoire de seulement 30 commissions scolaires. Or, en moyenne, 26 % de ces enfants fréquentent le secondaire privé. Cette proportion atteint 35 % en Estrie, 39 % à Montréal et 42 % à Québec.

La présence du privé a des répercussions sur l’offre de projets particuliers dans les écoles publiques. Depuis 1980, leur nombre a explosé. En 2007, le Conseil supérieur de l’éducation estimait à 20 % la proportion d’élèves inscrits dans des projets particuliers sélectifs. Leur augmentation n’est évidemment pas sans lien avec la présence du secteur privé. Une présence plus importante d’écoles privées sur le territoire d’une commission scolaire tend à stimuler la création de projets particuliers.

L’effet total de ce double écrémage est que la moitié des élèves, au secondaire, ne se trouve plus dans la classe ordinaire publique ! Par voie de conséquence, le nombre d’élèves connaissant des difficultés d’apprentissage augmente proportionnellement, pour atteindre une moyenne de 20 % de la classe. La situation est si dramatique que, dans son Rapport sur l’état et les besoins de l’éducation 2014-2016, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) a tiré la sonnette d’alarme en déclarant que « notre système scolaire, de plus en plus ségrégé, court le risque d’atteindre un point de bascule et de reculer sur l’équité ».

Solution simple

Encore une fois, la solution est assez simple : mettre fin aux subventions publiques des écoles privées, ce qui aurait pour effet de ramener la grande majorité des élèves dans les écoles publiques, établissant une nouvelle mixité entre bons, moyens et moins bons élèves dans des classes hétérogènes, dont il est prouvé qu’elle ne conduit pas à un « nivellement par le bas », et ce qui allégerait grandement la tâche des enseignantes.

Réglons ces deux questions, la précarité à l’emploi et les subventions publiques aux écoles privées, et on mettra fin à une situation où 20 % des nouvelles enseignantes quittent la profession au cours des cinq premières années. Pourquoi ne le fait-on pas ? Parce que les instances des partis politiques, appelés à former le prochain gouvernement, sont dominées par cette strate sociale dont les enfants fréquentent l’école privée !

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’aut’journal, février 2018, no 366.

13 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 13 février 2018 05 h 01

    Un enjeu de société fondamental!

    Cette lettre, qui plonge au coeur d'un grave problème de société, qui en cerne les paramètres, qui en décrit les effets pervers, nous interroge sur notre capacité à oublier les privilèges que s'est donnés une bourgeoisie plus ou moins fortunée et à partager toutes les forces et faiblesses de notre société dans un élan de solidarité.

    La gauche, au Québec, est en difficulté. M. Dubuc, la réforme que vous réclamez à juste titre exige que les astres soient mieux enlignés. Mais votre discours éclairant et courageux doit être relayé par tous ceux qui croient que la discrémination scolaire conduit à des attitudes sectaires et qui craignent qu'elle produira demain des tensions qui diviseront la société entière! Déjà, me semble-t-il, on peut en voir les effets délétères!

    • Cyril Dionne - Abonné 13 février 2018 18 h 16

      La précarité des enseignants (es) est un phénomène qu’on retrouve partout. Les emplois à plein temps deviennent de plus en plus rares vu que le nombre d’enfants diminue à toutes les années, et ceci partout au merveilleux pays « of Canada ». La situation n’est pas unique dans la République québécoise.

      Ceci étant dit, la plupart des enseignants (es) décrochent parce que cette profession n’est plus valorisée. Ajoutez à cela le décrochage des parents à l’école publique, les enfants rois 2.0 et la panoplie d’idioties pédagogiques émanant des tours d’ivoire de l’éducation, l’enseignant (e) se sent dépassé (e) par les événements. C’est beaucoup plus facile, une fois instruit, d’aller voir ailleurs surtout dans le domaine de la haute technologie. Plus valorisant comme être humain et certainement plus payant.

      L’école privée a le dos large ces temps-ci. Elle semble être la cause de toute les erreurs en éducation, et pourtant, elle a toujours existé, cours classique oblige.

      L’auteur ne pose pas les bonnes questions dans ce débat d’idée. Pourquoi voudriez-vous mettre votre enfant dans une salle de classe où se trouvent plusieurs cas comportementaux ou bien d’apprentissage? Si le développement émotif, social et cognitif n’était pas au rendez-vous lors de l’entrée de l’enfant à l’école, en faisant abstraction des compétences génétiques innées des parents, combien voulez-vous gager que celui-ci sera toujours en mode de rattrapage dans la salle de classe? Malheureusement, dans les écoles publiques, les plus doués dans tous les sens du terme, écopent du bas rendement des autres à l’école publique.

      Si tous seraient doués de la même intelligence, de la même force de caractère et surtout, de la même résilience, tous obtiendraient des doctorats. Or, ce n’est pas le cas. Dire le contraire, c’est se mentir.

      Tous sont doués de droits inaliénables, mais les droits incorporent aussi des responsabilités dans un contrat social tel que définit en éducation, école gratuite oblige

  • Marguerite Paradis - Abonnée 13 février 2018 05 h 44

    LES PRÉCAIRES « SYNDIQUÉ.E.S »

    Monsieur Dubuc,
    Il faudrait insister davantage sur le manque de dynamisme, de proactivité et d'innovation « de et dans » la structure syndicale à tous les niveaux de sa longue « chaîne ».
    Merci.

  • François Beaulé - Abonné 13 février 2018 06 h 45

    Bonne analyse sauf que...

    On peut se demander pourquoi Pierre Dubuc occulte la responsabilité des syndicats des enseignants. Il démontre clairement l'iniquité du système actuel de subventions des écoles privées et les conséquences pour les enseignants des écoles publiques. Pourquoi ces syndicats ne font-ils pas de la cessation de ces subventions un enjeu prioritaire ?

  • Hélène Gervais - Abonnée 13 février 2018 07 h 16

    Peut-être que l'enseignement est mieux donné au privé

    Peut-être les enseignants y sont-ils plus heureux et qu'il y a moins d'entre eux en maladie professionnelle. J'ai envoyé mon fils au privé, il y a de cela très longtemps, et je ne le regrette pas. Je ne l'aurais pas envoyé au public, il y aurait perdu son temps.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 13 février 2018 10 h 34

      A la fin des années 70 et début 80 j'ai dirigé (coaché) des équipes de hockey et balle-molle pendant 5-6 ans,
      pas un joueur de mes équipes venait du publique.C'était la norme.

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 février 2018 12 h 35

      Il est certainement plus facile d'enseigner aux élèves qu'on a choisis...

  • Jean-François Laferté - Abonné 13 février 2018 08 h 27

    Pas juste les enseignantes...

    M.Dubuc,

    Cela n’affecte pas juste les enseignantes mais affectent aussi les enseignants-hommes même s’ils sont moins nombreux...Les oublier est un manque d’empathie de votre part.

    Jean-François Laferté
    enseignant-retraité
    Terrebonne.