À bas les heures supplémentaires obligatoires pour les infirmières

Le ministre Gaétan Barrette prétend que le recours aux heures supplémentaires obligatoires est de plus en plus rare dans les milieux de soins. C’est pourtant un tout autre son de cloche que l’on entend sur le terrain, notent les auteurs. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre Gaétan Barrette prétend que le recours aux heures supplémentaires obligatoires est de plus en plus rare dans les milieux de soins. C’est pourtant un tout autre son de cloche que l’on entend sur le terrain, notent les auteurs. 

Nous tenons à le réaffirmer haut et fort. La peur et les représailles sont fortement mises à profit lorsqu’il est question de soumettre les infirmières aux heures supplémentaires obligatoires (HSO). Les HSO possèdent vraisemblablement tous les attributs de la « contrainte absolue », un phénomène que nous pourrions aisément qualifier d’esclavage moderne rémunéré, et qui est en rupture complète avec la Charte des droits et libertés de la personne. Pourtant, nous sommes passés, comme nous le répétons depuis plusieurs années, d’une mesure d’exception à un mode quotidien de gestion du personnel infirmier, qui plus est utilisé à titre de pratique de discorde et de division, comme le soulignait une infirmière rencontrée dans le cadre d’un de nos projets de recherche : « [l]’employeur le sait quand il y a des gens qui s’entendent trop bien et qui sont mobilisés, alors, ils vont aller menacer des gens pour [les HSO] puis, à ce moment-là […], tout le monde se referme sur soi-même ».

Pour qu’elles modulent leur comportement en fonction de ce qu’on attend d’elles, on soumet les infirmières à un véritable cocktail de représailles et de mesures disciplinaires. Diverses formes de harcèlement, de mises en garde verbales, d’avertissements, de violence émotionnelle, de confrontation — souvent publique —, d’intimidation, de menaces et d’ostracisme attendent les infirmières qui seraient tentées de se faire résistantes. Des infirmières rapportent également un surcroît de surveillance de la part des gestionnaires d’unité ou de leurs assistantes, la dégradation soudaine des relations avec leurs supérieurs, des tensions qui perdurent par la suite et qui sont souvent irréversibles, de l’acharnement, des sanctions plus fréquentes, des sommations « de passer au bureau », des notes disciplinaires au dossier, le fait d’être étiquetées. Les suspensions et même le congédiement, bien que moins courants, sont bel et bien possibles […]

Dérive autoritaire

Lorsqu’on l’a questionnée sur la dérive autoritaire des milieux de soins au Québec et sur les effets individualisants des HSO sur la solidarité entre infirmières, une participante nous a fait part de propos percutants qui, à notre avis, méritent de gagner la sphère publique : « Avant, on n’avait pas peur parce qu’on se disait : “Ouais, on est syndiqués, ils feront rien”. Mais, maintenant l’employeur, il s’en fout un petit peu qu’on soit syndiqués. Un petit peu, beaucoup. Parce que, quand on revendique ou qu’on parle trop fort, il prend des sanctions. Et, maintenant l’employeur malgré le fait qu’il soit en manque faramineux d’infirmières [eh bien] si je rouspète trop fort pour un temps supplémentaire obligatoire, j’ai une suspension ! »

Ces propos reflètent des expériences vécues par des infirmières québécoises, des femmes en chair et en os qui se sentent comme des « femmes battues à cause [des HSO]. Je vis le même sentiment […]. T’es même pas capable de faire ta journée de travail que déjà t’as le second shift dans ta tête […], comme une femme qui a peur de se faire battre ».

Par ailleurs, certaines d’entre elles n’hésitent pas à qualifier les HSO de « viol » : « Vous violez mes droits. Vous violez ma personne. Vous violez ma vie de famille. Pour moi, c’est un viol. » Une telle comparaison est probante dans la foulée du mouvement #metoo, de même pour ce qui est des propos tenus par M. Couillard et M. Barrette qui rejettent la responsabilité sur les infirmières relativement aux conditions dans lesquelles elles sont contraintes d’exercer, et ce, dans le même sens que ceux qui accusent les femmes d’être responsables de leur propre viol.

À partir d’arguments moraux, on contraint ainsi, chaque jour un peu partout au Québec, des infirmières au travail forcé dans une immoralité notoire en leur laissant croire que tout a été fait pour éviter le recours à ces mesures inhumaines. Le ministre Barrette prétend que le recours aux HSO est de plus en plus rare dans les milieux de soins ; c’est pourtant un tout autre son de cloche que l’on entend sur le terrain, comme en font foi les témoignages continus d’une vaste proportion d’infirmières sur les réseaux sociaux. Tant que cette pratique aux attributs médiévaux ne sera pas complètement éradiquée, les membres de notre profession, appuyés par la population, continueront de la dénoncer ardemment.

M. Couillard et M. Barrette, nous vous demandons d’interdire sur le champ cette pratique inhumaine que sont les HSO et parallèlement de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour donner aux infirmières des conditions d’exercice qui leur permettront de soigner convenablement sans devoir y laisser leur propre santé. Nous vous demandons d’agir maintenant, parce que vous en avez la possibilité.

9 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 6 février 2018 11 h 24

    DES SUGGESTIONS S.V.P.

    Vénérables professeurEs vous n'auriez pas le goût de mettre la main à la pâte et de contribuer à l'action en faisant des propositions...
    Pourquoi toujours balayer dans la cour des autres, pires des éluEs?
    Merci.
    M.P.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 6 février 2018 17 h 27

      La suggestion est dans le titre: "À bas les heures supplémentaires obligatoires pour les infirmières".

      Et aussi dans le texte:" interdire sur le champ cette pratique inhumaine que sont les HSO"

      C'est immoral d'obliger des gens à travailler 16 heuresa par jour.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 février 2018 22 h 40

      Les solutions existent. Elles sont dans la convention collective de 2016. Leur mise en oeuvre n'est pas facile, mais toutes les conditions sont réunies. Rien d'étonnant à ce que la présidente de la FIQ soit sortie satisfaite de sa rencontre avec le ministre : ils ont simplement convenu de mettre encore plus profond le pied sur l'accélérateur. Le reste, c'est du manger de campagne électorale.

  • Serge Lamarche - Abonné 7 février 2018 04 h 04

    Des chiffres

    Je prendrais bien parti pour l'un ou l'autre si on présentait des chiffres véridiques prouvant un abus généralisé.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 février 2018 14 h 27

      Ici, un apperçue,


      "Gaétan Barrette soutient d’ailleurs que le temps supplémentaire obligatoire est un phénomène « très marginal ». Selon lui, le temps supplémentaire représente environ 5 pour cent seulement de tout le temps travaillé dans le réseau et le temps supplémentaire obligatoire représente environ 5 ou 6 pour cent de ce 5 pour cent."

      Même augmentant ces chiffres les heures obligatoires restent marginal. Les temps de travail de 16 heures obiglatoire doivent l'être encore plus, et doivent surtout être fait sur une base volontaire.

    • Serge Lamarche - Abonné 7 février 2018 17 h 06

      Dans ce cas, les infirmières chialent pour rien. Les soins hospitaliers sont assez essentiels. Celles qui ne veulent plus faire d'heures supplémentaires peuvent se recycler en services hors des hôpitaux.

  • Denis Miron - Abonné 7 février 2018 07 h 25

    Pourquoi toujours balayer dans la cour des autres, pires des éluEs?

    Parce que tous les mesures coercitives de type HSO, dignes d'un système dictatorial, proviennent de ces élus, qui, sous les apparences d'une saine gestion, sont dans les faits en train de brûler ceux qui sont au front, les infirmières, en les considérant comme de la chair à canon. Barette avec la bénédiction de Couillard agit comme s'il voulait briser complètement le système public pour que les citoyens se dirigent vers des soins de santé avec le privé.
    La guerre du privé de sens éthique contre les services publics n'est pas nouveau. Elle se déroule autant dans le système de santé qu'en éducation.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 février 2018 14 h 18

      Les heures supplémentaires obligatoires ne sont rien d'autre qu'une mesure de dernier recour après avoir fait une tourner d'offre de remplacement volontaire.

      Tout emploi inclu des oblgations de la part des employés et ont des caractéristiques qui leur sont propres. En soins hospitalier les sevices en continues ne sont pas des caprices de la direction, mais bien une obligation. Sauf que depuis bien longtemps dans le réseaux de la santé les abscences de dernières minutes se multiplies, avec comme conséquence le besoin de remplacement tout aussi de dernières minutes. Aucune employeur, public ou privé, ne peut faire de miracle si le personnel prévu ne se présente pas au travail.

  • Gilles Bonin - Abonné 7 février 2018 11 h 17

    Au-delà...

    de quelques heures (2, 3 ?) en cas d'urgence, la lourde charge d'un horaire régulier est suffisant. Et la rémunération devrait aussi être bonifiée afin d'éviter l'absentéisme qui coûte très cher et en temps supplémentaire et en recours à des agences externes...