Le cégep, un avantage pour la poursuite d’études universitaires

Deux millions de diplômés sont sortis des cégeps depuis leur création en 1967, et le Québec s’est hissé au premier rang au Canada en matière d’obtention d’un diplôme postsecondaire, souligne l'auteur. 
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Deux millions de diplômés sont sortis des cégeps depuis leur création en 1967, et le Québec s’est hissé au premier rang au Canada en matière d’obtention d’un diplôme postsecondaire, souligne l'auteur. 

Les journaux ont fait état de la publication par le CIRANO du livre Le Québec économique et de son chapitre « Éducation et capital humain » pour faire écho à une hypothèse des auteurs Robert Lacroix, ex-recteur de l’Université de Montréal, et Louis Maheu, professeur au même établissement, selon laquelle le taux de diplomation universitaire au Québec est beaucoup plus faible qu’ailleurs au Canada en raison de l’existence des cégeps.

Ce n’est pas sans un certain étonnement que nous avons pris connaissance de cette affirmation, alors qu’en cette année du 50e anniversaire des cégeps, politiciens, acteurs économiques et autres ont salué la création de ces établissements, mais aussi l’ampleur de leur contribution au développement de notre société.

Alors que les défis en matière de qualification se font toujours plus nombreux au Québec, nous pensions également en avoir définitivement fini avec les débats de structure. D’autant plus qu’en 2004, après que la Fédération des commissions scolaires du Québec, puis la Conférence des recteurs des universités, dont M. Lacroix était alors le président, eurent en quelque sorte proposé l’abolition de la formation préuniversitaire au cégep, le gouvernement avait tenu le Forum sur l’avenir de l’enseignement collégial, en clôture duquel le Québec avait refait le choix du cégep, convaincu qu’il constituait toujours notre meilleur atout.

Aujourd’hui, ce constat demeure. Et nous pouvons évaluer la performance du cégep après ses cinquante années d’existence, ce qui est largement suffisant pour dresser un bilan exhaustif. Et que dit ce bilan ? Notamment que le cégep a permis la démocratisation de l’enseignement supérieur, en le rendant accessible gratuitement sur l’ensemble du territoire, à des jeunes qui n’auraient autrement peut-être jamais atteint ce niveau de scolarité. Que cette idée audacieuse de la commission Parent a favorisé l’accès des femmes à l’enseignement supérieur, faisant du Québec une société plus égalitaire. Que tous les jeunes ont pu suivre une formation générale commune, devenant ainsi des citoyens éclairés capables de penser et de jouer un rôle actif au sein de la société. Et que des étudiants des milieux préuniversitaire et technique se côtoient dans un même établissement en ayant la possibilité de changer de parcours.

Ce bilan indique aussi que deux millions de diplômés sont sortis des cégeps depuis leur création et que le Québec s’est hissé au premier rang au Canada en matière d’obtention d’un diplôme postsecondaire : 50 % de nos jeunes détiennent un tel diplôme, contre 29,9 % en Ontario, soit la province à laquelle les auteurs nous comparent, affirmant que celle-ci fait mieux que le Québec en matière de diplomation à l’université parce que les jeunes y passent directement du secondaire à l’université.

Un portrait incomplet

Or, les auteurs soutiennent aussi que les francophones au Québec seraient moins portés à suivre des études de baccalauréat que les anglophones. Les anglophones, disent-ils, possèdent une tradition de fréquentation universitaire et de valorisation de l’éducation. Ce qui ferait que, dans leur cas, le passage au cégep ne constituerait pas un frein à la poursuite d’études universitaires ! Si cette hypothèse était fondée, dans leur comparaison avec l’Ontario, pourquoi les auteurs ont-ils alors imputé à l’existence du cégep la faible diplomation à l’université des Québécois plutôt qu’à leur langue maternelle ?

Par ailleurs, chaque année, 80 % des étudiants qui obtiennent leur diplôme d’études collégiales au préuniversitaire passent directement à l’université, ce qui diffère grandement du portrait que brossent les auteurs lorsqu’ils affirment que bon nombre de diplômés du préuniversitaire remettent leurs études universitaires à plus tard. […]

Il faut aussi rappeler que tous les jeunes francophones et anglophones ne souhaitent pas aller à l’université, étant davantage attirés par la formation technique au collégial dans un contexte où, selon Emploi-Québec, 110 000 emplois de techniciens, de techniciennes et de technologues seront à pourvoir d’ici 2024. Par ailleurs, on dénote, depuis une dizaine d’années, que des étudiants universitaires reviennent au cégep. En 2016, 3300 d’entre eux ont déposé une demande d’admission dans un programme collégial, principalement au secteur technique.

L’argumentaire de MM. Lacroix et Maheu repose de toute évidence sur des hypothèses. Il est, par exemple, impossible d’affirmer que la diplomation universitaire équivaudrait à celle des établissements des autres provinces si le cégep n’existait pas, étant donné le rapport à l’éducation des francophones notamment.

Cependant, le document soulève plusieurs questions intéressantes. Pour quelle raison les francophones seraient-ils moins portés à poursuivre des études universitaires ? Comment composer avec les effets de la baisse démographique ? Les établissements d’enseignement, du primaire jusqu’à l’université, mettent-ils en oeuvre les meilleures stratégies pour favoriser la réussite et la diplomation de leurs élèves et de leurs étudiants ?

Face aux défis qui nous incombent, il nous semblerait beaucoup plus productif de réfléchir aux manières de rendre plus efficient notre système scolaire actuel que de remettre encore en question l’une de ses composantes — que nous envient plusieurs pays — sur la base d’hypothèses difficiles à vérifier.

9 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 30 janvier 2018 06 h 37

    AVANT TOUT, UNE TECHNIQUE POUR TOUS LES ÉTUDIANT-E-S

    Il y a une surabondance d’offres de formation et, par ricochet, une répétition inutile par exemple un technique en soins infirmiers et un bac en science infirmière.
    Après une éducation de niveau primaire et secondaire de qualité, je m’assurerais que tous les étudiantEs aient accès à une technique qualifiante. D’une part pour éviter un trop grand décrochage chez les cégépiens et, d’autre part, ceux-ci pourraient vérifier si ce travail leur convient.
    Dans une société promotrice de la formation tout au long de la vie, l’université serait un lieu de « spécialisations » continues et non une simple distributrice de diplômes.
    M.P.

    • Yvon Robert - Abonné 30 janvier 2018 09 h 38

      Bravo, vous avez totalement raison.

    • Serge Pelletier - Abonné 30 janvier 2018 12 h 01

      Effectivement Madame Paradis a parfaitement raison. Mais il y a pire, le CEGEP est maintenant considéré comme "un moteur économique", d'une part, et d'autre part, le Ministère leur a donné pleine autonomie pour la création d'attestations d'études collégiales... Ce qui est d'un ridicule assumé.

      Mais ce n'est rien encore, la mission des CÉGEP a été détournée des buts de sa création (lire le Rapport Parent). C'est rendu des niques à patronnage, à administration pyramidale, à conventions collectives blindées et chrômées pour le personnel enseignant possédant un statut de permanent - les autres enseignants sont à statuts éjectables. Ces gangs là se donnent du "profffffessssseur" à tour de bras, alors qu'ils ne sont que des ENSEIGNANTS - qui est le véritable statut de ces cliques.

      Il y a près d'une décade un excellent rapport mettait le doigt sur le bobo, et suggérait de rencentrer la mission des écoles et des CÉGEP sur leurs missions premières: sortir la formation professionnelle (les programmes de métiers) des écoles secondaires et les intégrés dans les CÉGEPS, et sortir l'enseignement des matières académiques et les intégrées au cursus secondaire (12 et 13 années)... Ce fut la crise au niveau collégial: on va perdre de l'argent... Même réaction au niveau des commissions scolaires...

      Pourtant, ce rapport s'inscrivait en droite ligne sur les recommandations du Rapport Parent... Depuis, il a été rejoindre les rayonnages poussièreux et y prend racine. Pourtant... Pourtant...

  • Bernard Terreault - Abonné 30 janvier 2018 08 h 19

    Débat de structure agaçant

    Le Recteur de l'UdeM qui a lancé l'accusation, comme les représentants des collèges qui lui répliquent, ne font que défendre leur part du gâteau du financement public. Si l'on copiait le système nord-américain des douze ans de primaire + secondaire, suivi de quatre ans d'université pour obtenir un baccalauréat, les universités enegistreraient autour de 20% plus d'étudiants. Cela leur donnerait plus de têtes de pipe et plus de financement gouvernemental, un sentiment d'être plus importants pour leurs dirigeants. Il y a divers systèmes dans les pays développés d'Europe, d'Asie, mais ce n'est pas le système qui garantit les résultats, mais la rigueur à chaque niveau. Les collèges québécois ont le gros avantage d'avoir régionalisé l'accès à l'éducation post-secondaire. Ce qu'ils doivent redouter, c'est la tentation de négliger la qualité au profit de la quantité.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 30 janvier 2018 11 h 22

      "ce n'est pas le système qui garantit les résultats, mais la rigueur à chaque niveau"

      On ne peut pas dire mieux !

  • Yvon Robert - Abonné 30 janvier 2018 09 h 39

    Une révision s'impose

    De fait les CEGEP font partie du modèle québécois, un peu comme les vaches sacrées aux INDES, personne n'ose y toucher. Avec la pénurie de main d'oeuvre qui pointe à l'horizon, il serait peut-être temps de s'y intéresser.

    La présence de général et du professionnel dans la même structure a étouffé dans beaucoup d'exemples le développement du professionnel.
    Par mon expérience comme président d'un CEGEP et ensuite dg de la fédération des CEGEP j'ai été témoin de ces exemples. Ce n'est que dernièrement que certains CEGEP ont mis l'accent sur le développement du professionnel, les professeurs du général contrôlait les ca.
    Le système actuel investit beaucoup dans la bureaucratie comparativement au système des Collèges Professionnels de l'Ontario.

    • Serge Pelletier - Abonné 30 janvier 2018 12 h 10

      M. Robert, vous avez parfaitement raison. Le système CÉGEP a été expérimenté ailleurs de par le monde... Il fut abandonné partout. Mais ic,i au Québec, l'on a la fâcheuse habitude de prendre ce qui n'a pas fonctionné ailleurs et de dire "on est meilleur icit, pis icit ça va marcher, on va y voir..."
      Ouais... c'est la même chose pour les compétences "transversales"... c'était expérimentale en Suisse, et mis à la poubelle... Ici, c'est devenu un Saint Grall intouchable...

    • Claude Poulin - Abonné 30 janvier 2018 15 h 46

      Messieurs Monsieur Robert et Pelletier, je partage entièrement vos propos. Et depuis déjà des années (des lettres au Devoir qui remontent à 15 ans), je me suis modestement engagé dans ce débat sur la réforme des cégeps. L'an dernier (Le Soleil) je signais une opinion qui proposait une Commission indépendante sur l'enseignement supérieur afin d'en faire un bilan et des recommandations pour adapter la situation aux besoins de l'avenir). J'ai pris du temps, mais j'ai compris la futilit; de cet engagement, étant donné les puissantes forces de résistance venant de l'intérieur (syndicats et corporations). Il ne faut donc pas espérer à ce que ce monde confortablement installé bouge (comme le démontre le texte de M. Tremblay). L'expérience démontre que non seulement les structures actuelles des cégeps vont demeurer, mais que ce sera aussi le cas de leurs programmes (sauf au secteurs des techiques), dont celui de la formation générale (devenu complètement obsolète). Prenons le cas le plus sensible: celui des cours d'Histoire, en particulier celui de l'Histoire du Québec obligatoire. Ce fut une promesse dans les années 80 du Ministre Camille Laurin, plus tard par Jacques Parizeau et hier par Jean-François Lisée. Or on sait qu'il ne sera jamais mis en oeuvre. Et pour cause! Mais à l'externe les cégeps ont aussi leurs défenseurs! Comme l'économiste Pierre Fortin (dernier no de L'actualité) qui brasse les chiffres pour démontrer que ces institutions ont été un succès et que finalement l'investissement en valait la peine. Pourtant il ne pourra jamais en mesurer les coûts de tous ordres (au plan humain, culturel et sociétal). Et ce, par manque de moyens. Le maillon le plus faible des cégeps étant son système bidon d'évaluation!

  • Claude Lebeuf - Abonnée 30 janvier 2018 10 h 08

    Les francophones moins portés aux études universitaires?

    Ça me semble une question très pertinente.
    En parlant avec des amis anglophones universitaires, j'ai toujours été frappée par le constat suivant : au sortir de leurs études, l'Amérique du Nord leur appartenait. Je veux dire qu'il leur était plus naturel, en tant qu'anglophones, d'envisager un emploi autant au Québec qu'aux États-Unis et dans le reste du Canada.
    Ce n'est pas du tout une option inaccessible aux diplômés francophones... Mais, dans un premier temps, ils envisagent tout d'abord un emploi dans leur langue, leur culture et leur société d'origine.
    Et, comme le souligne bien l'article, si plusieurs diplômés universitaires reviennent au cegep pour des études techniques, c'est que le Québec n'offre pas tous les emplois liés à toutes les formations universitaires – objectivement, notre société n'est pas aussi populeuse que le reste de l'Amérique du Nord.
    Dans ce contexte, le cegep m'apparaît encore plus précieux, favorisant des choix plus appropriés à un âge où c'est bien tôt pour décider de sa vie entière, et proposant aussi des formations techniques de qualité (qui, par ailleurs, peuvent être éventuellement prolongées au niveau universitaire).