Dépasser la division entre la «question du Québec» et la justice sociale

La jeunesse est pour sa part interpellée par les luttes féministes et antiracistes, souligne l'auteur. Sur la photo, des manifestants ont pris d'assaut les rues de Montréal, en novembre dernier, pour contester le racisme.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La jeunesse est pour sa part interpellée par les luttes féministes et antiracistes, souligne l'auteur. Sur la photo, des manifestants ont pris d'assaut les rues de Montréal, en novembre dernier, pour contester le racisme.

Dans La fatigue culturelle du Canada français, publié en 1962, Hubert Aquin déplore la difficulté de tenir des débats politiques au Québec. Sur chaque question, des camps se dessinent. Une fois le clivage tracé, chacun est enfermé dans sa conception unilatérale de la vérité et s’avère incapable d’écouter le camp adverse, à tel point qu’il semble, dit Aquin, avoir subi une « vivisection mentale ». Chacun devient ainsi incapable d’entendre celui qui est de l’autre côté de la barricade. Aquin pense bien sûr à la guerre sans fin entre fédéralistes et souverainistes, mais nous pouvons aussi penser au clivage au sein de la gauche, qui s’illustre une énième fois, ces jours-ci, par l’opposition entre gauche indépendantiste et gauche « inclusive ».

Le manque de dialogue ou de « dialectique » n’est pas seulement une sérieuse entrave à la discussion : il empêche que soient réconciliées, dans la réalité, des questions pourtant cruciales que l’on tendra plutôt à opposer les unes aux autres, en multipliant les fausses oppositions plutôt que de chercher à faire des synthèses. On jouera ainsi l’indépendance contre « l’ouverture » cosmopolite, les « régions » contre les élites urbaines, la gauche du « vrai monde » contre les nouveaux mouvements sociaux, et ainsi de suite.

Cette situation maintient non seulement la polarisation entre les groupes, mais elle reconduit aussi le blocage de notre société qui se trouve ainsi maintenue dans le pourrissement de l’histoire, au grand avantage des partis fédéralistes et néolibéraux, qui proposent pour leur part la fuite en avant, c’est-à-dire le maintien du fédéralisme canadien et de l’économie néolibérale. Tant que nous demeurerons prisonniers d’une logique binaire d’opposition entre question nationale et question sociale, nous aurons de sérieux problèmes. En ces matières, les médias, et particulièrement les médias sociaux, ont l’effet d’accentuer la polarisation plutôt que de l’apaiser ; il faudrait y prendre garde.

La leçon de la tradition

Si nous retournons à la gauche des années 1960-1970, en particulier à la revue Parti Pris et au Front de libération des femmes (FLF), nous voyons des militants animés par la volonté de réconcilier les oppositions entre mouvements et de réaliser la synthèse des luttes, en théorie aussi bien qu’en pratique. À Parti Pris, on montre par exemple que régler la question sociale et surmonter l’exploitation économique est inséparable de la libération politique, c’est-à-dire indissociable d’un projet de transformation des institutions, de la Constitution et du régime fédéral et colonial canadien par le moyen de l’indépendance. À cette dialectique entre la « question du Québec », dirait Marcel Rioux, et la question sociale, le FLF apportera une précision essentielle, à savoir la nécessité d’inclure lutte féministe dans ce qui deviendra alors le combat contre la « triple oppression » : patriarcale, capitaliste et nationale.

À l’époque, on n’oppose donc pas le féminisme et la question nationale ; bien au contraire, comme le dit le slogan du FLF, on comprend qu’il n’y aura pas de libération des femmes sans libération nationale. La pensée indépendantiste et socialiste de cette époque nous enseigne que la seule manière de passer de l’idée de l’émancipation du peuple du Québec à sa concrétisation objective est de lier ensemble des problèmes qui peuvent initialement sembler disjoints ou opposés.

Faute de nous souvenir de cette leçon, nous persisterons à opposer la lutte nationale aux revendications des « nouveaux mouvements sociaux », alors que l’avenir est aux synthèses. Certes, il y a de nombreuses explications sur les raisons qui ont mené aujourd’hui à l’éclatement des luttes et au manque d’unité que nous constatons, et nous manquons ici d’espace pour en discuter. Si nous comprenons cependant que l’absence d’unification paralyse aussi bien l’avènement de la justice sociale que le devenir de ce pays, nous verrons tout l’intérêt de chercher à surmonter la polarisation acrimonieuse par la mise en commun, à travers un dialogue amical, des préoccupations importantes des uns et des autres.

Tant que nous demeurerons prisonniers d’une logique binaire d’opposition entre question nationale et question sociale, nous aurons de sérieux problèmes

 

Que nous est-il permis d’espérer ?

Si nous voulons surmonter les oppositions stériles qui maintiennent le blocage de la société québécoise, il faut espérer surmonter certains clichés relevant du prêt-à-penser et, hélas, bien établis de part et d’autre dans la gauche.

Il faut d’abord reconnaître que si les gens expriment des revendications, c’est qu’ils vivent des insatisfactions, des craintes et des douleurs qu’il faudrait chercher à écouter plutôt que de ridiculiser ou d’invalider a priori leur position. Les indépendantistes convaincus doivent s’ouvrir au discours des « nouveaux mouvements sociaux », de la jeunesse, et cesser de dire que Québec solidaire n’est qu’un repaire de trudeauistes. Certes, ce parti a ses forces et faiblesses, mais ne vient-il pas de fusionner avec la très indépendantiste Option nationale ?

La jeunesse est pour sa part interpellée par les luttes féministes et antiracistes. Il faut cependant qu’elle dépasse le raccourci qui lui fait parfois considérer l’indépendance comme une lutte passéiste ou xénophobe pour comprendre que tout projet d’émancipation doit inclure une remise en question du carcan colonial canadien. De plus, la souveraineté est un levier important dans le processus de « démondialisation » qui doit permettre une sortie du libre-échange néolibéral, la mise en place d’un nouveau mode de développement économique plus juste et écologique, et la reconstruction de nouvelles solidarités internationales. Ce n’est que par de semblables efforts d’intercompréhension que nous pourrons parvenir à créer une République indépendante du Québec en solidarité avec les autochtones, à engager une transition écologique et à réaliser la justice sociale dans ce que Fernand Dumont appelait un « socialisme d’ici ». Pour reprendre les mots de Moustaki : au lieu d’être deux générations qui s’insultent, que nous soyons frères, soeurs, camarades et complices.

18 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 janvier 2018 01 h 50

    des conservateurs qui s'ignorent

    pourquoi ca ne serait pas complémentaire,je crois que ca peut prendre un peu plus de temps et d'énergie, mais, il y a seulement maitre Couillard et sa gagne qui n'y croient pas, en fait ce sont des gens essentiellement a leur propre service

  • Jean-François Trottier - Abonné 27 janvier 2018 08 h 47

    Intéressant mais

    Permettez-moi de m'inscrire en faux face à vos assertions.

    D'abord, ce qu'Aquin soulevait en '62 reste plutôt vrai, et en ceci il aurait pu tout autant décrire la société français, à tout point de vue.
    D'où l'idée que c'est dû en partie à la structure-même de la langue française, qui définit et subdivise plutôt que d'agglomérer comme l'Allemand ou l'Anglais. On y gagne de la clarté tout en perdant une certaine connivence entre interlocuteurs quant au vocabulaire, connivence assez présente chez nos voisins.

    D'autre part, il existe une grande exception dans ce que vous décrivez, si grosse que je m'étonne que vous en fassiez abstraction : dès ses débuts et pour environ 30 ans, le PQ a débatu sur la place publique et de façon très ouverte la moindre critique, le moindre oubli ou la moindre enflure dans son projet global.

    C'est précisément parce qu'il avait ce réflexe, malheureusement perdu, que le PQ est devenu usé aux yeux du public. Combien de journalistes ont glosé devant ce parti qui n'arrêtait jamais de déchirer sa chemise, qui suivait une procédure stricte expressément pour éviter les affrontements stériles et pourtant laisser la part à la parole de chacun ?
    Même le fédéralisme pouvait être discuté sans être étouffé sous les huées! Pouquoi ? Hé oui, procédure...

    Certains démagogues de QS (avant eux beaucoup d'autres fédéralistes plus avoués) ont eu beau jeu d'attaquer le PQ, eux qui peuvent compter sur une unanimité inattaquable dans ce parti dirigé par la main de fer et la "haute morale" du comité de coordination national, en ce sens qu'une fois une décision prise personne ne remet quoi que ce soit en question. Pour moi une étrangeté biscornue et un danger réel.

    Depuis, le PQ s'est assis et discute de moins en moins malgré les sempiternelles batailles d'orientation générale. Est-il devenu une institution ? En effet. Triste.

    Mais voilà, tout le reste de la gauche est bêtement nihiliste, alors...

    Combien sommes-nous à nous sentir bien seuls ?

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 27 janvier 2018 14 h 17

      Critiquer le dogmatisme et le moralisme est un exercice délicat : il n'est pas rare qu'on finit par se critiquer soi-même.
      En effet, pourquoi critiquer un dogme si ce n'est qu'on a un dogme opposé? On ne considère pas que nos propres positions sont des dogmes. Ou si peu.
      De même, pourquoi refuser les moralistes si ce n'est qu'on a une morale supérieure à ceux-ci? On est donc un moraliste de deuxième niveau.
      Autant percer le jeu de ces cachoteries et s'afficher directement pour ce qu'on est : un moraliste dogmatique simplement plus subtil.
      Les premiers moralistes ne nous fâcherait pas autant si on était capable de jouer leur jeu le temps de la discussion ou de la "procédure" comme vous dites.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 27 janvier 2018 16 h 05

      J S Garceau

      Si je vous ai bien compris vous êtes, sans cachoteries, un moraliste dogmatique plus subtil de deuxième niveau ?

      Pierre Leyraud

    • Jean-François Trottier - Abonné 27 janvier 2018 20 h 28

      "Supérieure", "opposer"...

      La lutte pour être le plus hautement moral possible est pour moi une niaiserie suprême.

      J'ai certainement une morale sociale, carrément simpliste : donner à chacun la possibilité d'atteindre lui-même son bonheur... mais je n'ose surtout pas définir le bonheur personnel.

      Quant à ma morale de vie, permettez que je me la garde.

      Je parle le moins possible au nom des autres mais principalement au regard des systèmes que je vois autour de moi... je suis analyste de système, il doit y avoir un lien.

      Votre vision d'une morale plus élevée, ou plus englobante, ou je ne sais quoi, parle pour vous seul.

      Pour ma part j'ai discuté avec beaucoup de curés, des jésuites entre autre, et ce sont des notions dont j'ai appris à me méfier.

      Bien sûr je souhaite que tout un chacun puisse manger à sa faim, que tous aient accès aux leviers qui leur permettent de faire leurs propres choix. mais de là à imposer une seule vision ? Certainement pas.

      Votre approche me rappelle la pensée judéo-chrétienne, mais en fait toutes les pensées qui découlent de monothéismes voulant qu'une seule raison et un seul but existent dans notre cheminement.

      D'ailleurs il est clair que Marx aussi avait cette courte vision, bien de son temps. Toutefois cette époque devrait me semble-t-il être révolue, non ?

      Bin non! Nous vivons encore dans un monde de névroses, de chemins tout tracés d'avance, de slogans et de pseudo-analyses, de gens qui se permettent de parler pour les autres....et d'unanimité. Bof.

      Si vous êtes incapable de soritr de votre dogme, je dois dire que je suis triste pour vous. En tout cas ne le reprochez pas aux autres, c'est déplacé.

      En fin de compte je trouve vos idées très... verticales.

  • François Beaulé - Abonné 27 janvier 2018 09 h 39

    Une problématique universelle

    L'opposition entre les tendances individualistes et socialistes fait partie de l'humanité. Elle n'est nullement une particularité québécoise. On la désigne au niveau politique par les termes « gauche » et « droite ».

    L'indépendance d'un pays ne change rien à cette opposition fondamentale. Nous sommes des individus singuliers et nous sommes des éléments de la société.

    Pour harmoniser la dualité humaine, il faut des États qui interviennent pour offrir des services à tous et pour répartir la richesse. Il reste à saisir que les États doivent définir un mode de vie en accord avec la nature en se plaçant au-dessus du marché plutôt qu'en s'y soumettant. Le politique doit définir et bâtir un bien commun matériel et sauvegarder l'environnement naturel.

    L'unité de l'Homme ne peut se réaliser seulement par l'action politique. Les êtres humains ont besoin d'une religion pour chercher l'unité spirituelle, pour développer des valeurs communes, pour se percevoir comme des éléments du tout. Le déni de la dimension religieuse est une grande erreur de l'Occident. Elle mène à sa décadence. Elle explique la faible fécondité des Occidentaux et sa dépendance dans l'immigration.

    La gauche a besoin de se redéfinir partout en Occident. Au Québec comme ailleurs au Canada. Le projet d'indépendance ne convainc pas et complique les enjeux. Il entretient le rêve impossible de la dissolution de la dualité humaine dans un pays fantasmé.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 27 janvier 2018 09 h 44

    Beaucoup de voeux pieux et ...peu de moyens !

    Quand on lit :" De plus, la souveraineté est un levier important dans le processus de « démondialisation » qui doit permettre une sortie du libre-échange néolibéral, la mise en place d’un nouveau mode de développement économique plus juste et écologique, et la reconstruction de nouvelles solidarités internationales." on est impressionné par l'ampleur du chantier décrit et compte tenu du peu de moyen proposé-mettre fin à l'incompréhesion intergénérationnelle ?- on peut se demander si ce ne sont pas des voeux pieux. En effet, outre le fait pour le moins surprenant d'associer l'incompréhenson à un conflit de générations, je me méfie toujours de ces appels à la fraternité et à la complicité. Cet appel ressemble à s'y méprendre à l'injonction" aimez-vous les uns les autres" . C'est trop demandé, les affects ne se commandent pas et de toutes les façons du respect et de la solidatirè seraient plus sûrs et plus solides.Une bonne morale et de bonnes intentions ne peuvent tenir lieu de politique.

    Pierre Leyraud

  • Nadia Alexan - Abonnée 27 janvier 2018 10 h 44

    Un dialogue constructif s'impose.

    Bien dit, monsieur Martin. Le clivage entre les préoccupations socio-politiques et les tenants du nationalisme est contreproductif. Il faudrait entreprendre un dialogue constructif entre la gauche-inclusive et la gauche-laïque.

    • Christian Montmarquette - Abonné 28 janvier 2018 10 h 54

      "La gauche-inclusive et la gauche-laïque."- Nadia Alexan

      Toutes les gauches que je connais sont laïques.

      La laïcité, n'étant pas la sécularisation des individus et le contrôle des personnes, mais la neutralité de l'État et de ses institutions.

      Christian Montmarquette