Aller ou pas au Forum économique mondial de Davos?

L’édition 2018 se démarque par la présence étonnante de Donald Trump et une abondance de neige peu favorable à l’organisation de manifestations altermondialistes.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse L’édition 2018 se démarque par la présence étonnante de Donald Trump et une abondance de neige peu favorable à l’organisation de manifestations altermondialistes.

Davos se transforme cette semaine en centre névralgique du pouvoir mondial. Fondé en 1971, le Forum économique mondial est le rendez-vous incontournable de l’élite économique, politique, artistique et intellectuelle de la planète. Certes, les paysages évoqués par Thomas Mann dans La montagne magique sont magnifiques. Mais le succès du sommet reflète surtout l’évolution de la gouvernance mondiale : moins occidentale, plus transparente, largement privatisée, un peu féminisée… et sans grande influence sur les enjeux les plus pressants.

Étrillé par la gauche, Davos est aujourd’hui sous les feux de la droite qui lui reproche son cosmopolitisme débridé. L’édition 2018 se démarque par la présence étonnante de Donald Trump et une abondance de neige peu favorable à l’organisation de manifestations altermondialistes. Devant la « trumpisation du monde », faudrait-il désormais prendre le parti de Davos ?

Élite mondiale

Ce qui distingue Davos, c’est la présence écrasante des p.-d.g., considérés comme les véritables acteurs du changement. Euphémisée sous une approche « multipartenariale », cette présence est un puissant facteur d’attraction pour les dirigeants politiques. Cette année, 70 des 2500 participants sont des chefs d’État ou de gouvernement, dont le pape François, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, Emmanuel Macron, Narendra Modi, Angela Merkel, Benjamin Nétanyahou, Michel Temer… et bien sûr Justin Trudeau.

À Davos, on ne prend pas de décision. On socialise en s’insérant dans un milieu, celui de l’élite mondiale, et on est socialisé aux valeurs, aux pratiques, au vocabulaire de cette élite.

Socialiser : le centre des congrès de Davos étant de taille modeste, les restaurants de la petite ville accueillent rencontres bilatérales au coin du feu, fêtes extravagantes commanditées par les multinationales et conférences de presse visant à attirer l’attention des investisseurs.

Pour faire partie du cercle restreint, il faut diriger une des 1000 plus grandes entreprises mondiales et payer plus de 600 000 $ par année. Au prix de quelques dizaines de milliers de dollars, un premier ministre ou un entrepreneur québécois peut sentir qu’il s’approche de ce cercle, s’asseyant sur les mêmes banquettes et échangeant quelques mots avec ce que Robert W. Cox appelle la « nébuleuse ».

Être socialisé : « Turbulences », « réseaux », « confiance », « innovation collaborative », « leadership responsable », « croissance inclusive » « technologie disruptive », « fractures mondiales »… la lecture du programme de Davos depuis les années 1980 offre un lexique des lieux communs et des idées reçues — mais aussi des préoccupations sincères — que porte ladite nébuleuse.

Souvent issus des écoles de commerce, ces « quasi-concepts », pour reprendre l’expression du regretté Paul Bernard, circulent dans les rapports du FMI, les médias spécialisés et les cabinets ministériels. En filigrane, un thème fort reflète l’esprit du temps : c’était les inégalités en 2014 et le populisme en 2017. En 2018, Davos « empowers women »… Autant de matériaux pour les historiens qui voudront comprendre l’idéologie dominante de notre époque.

Les opposants ont-ils raison de s’opposer ?

Depuis le tournant du siècle, la mobilisation a beaucoup diminué. Située à 1500 mètres d’altitude, la vallée est aisément bouclée par les forces de sécurité. Et comme l’inscription coûte 70 000 $ pour un accès limité, les gauchistes hésiteront à brandir une banderole pendant une table ronde.

De toute manière, s’opposer à la gouvernance mondiale est futile. Comme le Forum n’a pas d’autorité, il n’a pas de responsabilité non plus. En plus, le sommet est autofinancé, même si la Confédération helvétique doit assurer la sécurité. Pour défendre une ville de 11 000 habitants, la Suisse déploie 4500 policiers et soldats.

Ce qui est reproché à Davos, c’est son pouvoir symbolique. Malgré les autocritiques ritualisées sur l’accroissement des inégalités et les engagements en faveur du développement durable, le Forum fournit, de ses cimes enneigées, une image forte de la mondialisation libérale, celle des banquiers d’affaires, des politiciens centristes et des stars qui évitent l’impôt. Ceux que la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, appelle les « ploutocrates ».

Les attaques contre Davos ne proviennent plus seulement de la gauche. Dès 2004, le conservateur Samuel Huntington dénonçait un « homme de Davos » qui « voit les frontières nationales comme des obstacles et les gouvernements nationaux comme des reliquats du passé dont le seul rôle utile est de faciliter les opérations globales de l’élite ».

En effet, même si le sommet s’annonce calme cette année, l’homme de Davos (malgré une présidence féminine, près de 80 % des participants seront encore des hommes) est sur la défensive. Si l’économie de marché se porte bien, le spectre du protectionnisme devient réel avec Trump.

Mais surtout, ce sont les valeurs de l’internationalisme libéral qui sont en recul. Entre la Chine autoritaire et les États-Unis en pleine crispation identitaire, entre le Brexit et la déliquescence de l’Accord de Paris, qui a les épaules assez larges pour défendre les vertus de la coopération internationale ? Pour mener ce combat, socialiser à Davos ne peut pas faire de mal. Et qu’un certain président américain y soit socialisé non plus.

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