La «victime», une menace pour l’ordre établi

Avancer la thèse de la culture victimaire pour discréditer et museler les voix de personnes qui dénoncent différents types de discriminations et de rapports de pouvoir constitue une forme particulière de violence symbolique, estime l'auteur. 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Avancer la thèse de la culture victimaire pour discréditer et museler les voix de personnes qui dénoncent différents types de discriminations et de rapports de pouvoir constitue une forme particulière de violence symbolique, estime l'auteur. 

La « culture victimaire », ça vous dit quelque chose ? Un nouveau concept qui performe bien dans l’espace public ces dernières années, surtout lorsqu’il s’agit de discréditer des revendications, des dénonciations ou des mouvements sociaux qui veulent mettre en lumière des rapports de pouvoir et des formes diverses d’oppression. Il est aisé d’en dénicher des traces un peu partout dans les médias, comme dans la lettre ouverte publiée le 9 janvier dans le quotidien Le Monde par un collectif de cent femmes françaises (dont l’actrice Catherine Deneuve) — une charge qui a eu ses échos aussi au Québec. […]

Se retrouve dans cette lettre un exemple emblématique du concept de la culture victimaire, à l’endroit où les auteures effectuent un parallèle entre le mouvement #MoiAussi et un certain puritanisme renouvelé qui, « au nom d’un prétendu bien général [se servirait des] arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes ». Si certains des arguments contenus dans ladite lettre peuvent contribuer à l’exercice du débat, l’essentiel de la critique qu’elle contient est toutefois dirigé vers la défense de certaines normes sociales. Rien de nouveau sur ce plan, l’évolution des sociétés humaines prenant toujours la forme d’une dialectique entre contestations et luttes sociales d’une part, et contre-mouvements pour préserver l’ordre établi d’autre part.

Une nouvelle crainte

Ce qui est nouveau avec la culture victimaire, c’est cette crainte que la plainte des victimes se propage et contamine la société à un tel point que tout un chacun choisisse soudainement de « profiter » d’un statut de victime pour réclamer réparation. Un article récent du Devoir (« Le prix du passé pour le gouvernement Trudeau ») contient une illustration éloquente de cette crainte : « On est en train de créer des gens qui sont des moumounes, lance le professeur de philosophie [Gérald Allard, professeur de philosophie au cégep de Sainte-Foy]. Qui voient qu’être délicats, hypersensibles, c’est payant. Pire, si tu n’es pas hypersensible, tu es malade. Si tu ne sens pas qu’il y a constamment autour de toi des Blancs mâles gagnants qui veulent ton mal, c’est parce que ton radar est défectueux. » La logique sous-jacente à ce type de propos transforme ainsi les rapports de pouvoir en une fabulation de l’esprit, au même titre que le sentiment d’oppression.

À travers l’histoire, la contestation de la normativité sociale et des rapports de pouvoir qui la traversent a toujours été source de conflit. Discréditée et taxée d’illégitimité par les classes dominantes, elle a pourtant mené à des transformations importantes de l’organisation sociale. Les formes des conflits sociaux et des discours qui les accompagnent ont bien sûr toujours varié selon les normes sociales des époques. Ne faisant pas exception, le concept de la culture victimaire représente une nouvelle catégorie de discours visant à discréditer de nouveaux types de contestation. En conformité avec l’idéologie néolibérale ambiante, il perpétue la représentation du contestataire « faible » (perdant) qui n’arrive tout simplement pas à s’adapter à l’ordre établi ou à prendre sa place (devenir un gagnant).

Violence symbolique

Lorsqu’il est question de défendre ou de reproduire l’ordre social établi, le concept de « violence symbolique » développé par l’un des plus grands représentants de la sociologie française, Pierre Bourdieu, permet un éclairage intéressant. Ce concept renvoie à un processus de soumission, sans recours à la violence physique, par lequel les dominés perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle. Il s’agit d’un processus inconscient qui permet l’institutionnalisation d’un pouvoir qui demeure méconnu, surtout chez les classes dominées, entre autres par l’entremise de l’éducation et des médias. La violence symbolique exercée par les classes dominantes permet ainsi l’imposition de significations, de discours et de pratiques « légitimes » en dissimulant les rapports de force qui y sont sous-jacents.

Avancer la thèse de la culture victimaire pour discréditer et museler les voix de personnes ou de mouvements qui dénoncent différents types de discriminations et de rapports de pouvoir (ex. : groupes de femmes, groupes de défense des droits en santé mentale, mouvements de personnes racisées, mouvements LGBTQ+, etc.) constitue une forme particulière de violence symbolique. Ne pas leur accorder de légitimité revient aussi à minimiser ou même à nier la question des privilèges de certains groupes ou statuts sociaux. Une question essentielle à considérer si nous souhaitons mieux comprendre la dynamique systémique des inégalités contemporaines pour évoluer collectivement vers une normativité sociale un peu plus inclusive. Difficile exercice il va sans dire, il demeure toutefois primordial pour une société plus équilibrée. Il exige un effort de « décentrement » (individuel et collectif) pour réussir à entendre les messages véhiculés par les gens qui dénoncent et revendiquent, et qui nous parlent de l’état actuel de nos déséquilibres sociaux. À tout le moins, commençons par casser la représentation populaire qui associe toute pensée ou réflexion sur le racisme et la discrimination systémique à un exercice de flagellation collective — ou à l’entretien d’un sentiment de culpabilité collective — inutile et dangereux. Le débat ne s’en portera que mieux.

6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 janvier 2018 04 h 06

    que de nouveaux droits de parole allaient confronter le monde

    N'était-ce pas prévisible qu'avec les nouveaux moyens d'expressions, il allait apparaitre de nouvelles victimes, que de fois, j'ai rêvé de l'importance, que l'on atteigne un jour, a de nouveaux degrés de vérités, mais j'étais loin de me douter que c'est toute la société qui s'en trouverait confrontée, que des situations ancestrales allaient être confrontés, que le fait de posséder de nouveaux droits de parole allaient confronter le monde

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 19 janvier 2018 08 h 09

    Toujours faire mieux ou faire autre chose ?

    Je partage tout à fait l'affirmation :"La violence symbolique exercée par les classes dominantes permet ainsi l’imposition de significations, de discours et de pratiques « légitimes » en dissimulant les rapports de force qui y sont sous-jacents." mais, outre le fait qu'il faudrait bien finir par les désigner et les décrire ces rapports de force, la perspective souhaitée par M Pigeon me laisse dubitatif. En effet quand on lit :..."évoluer collectivement vers une normativité sociale un peu plus inclusive." et plus loin " Difficile exercice il va sans dire, il demeure toutefois primordial pour une société plus équilibrée." il est difficile de ne pas faire remarquer qu'une plus grande inclusivité n'a jamais signifié la fin ou la diminution des inégalités ( exemple des femmes ou des immigrés quand elles ou ils ont rejoint le 'marché'du travail) et que le terme "plus équilibrée" indique par lui-même un état de désequilibre.
    En fait dés qu'on aborde les questions des changements profonds dans notre société et qu'on fait le lien avec les rapports de force économiques et politiques, l'alternative est toujours la même: peut-on continuer de penser qu'on peut toujours faire mieux ou est-il vraiment temps de penser à faire autre chose ?

    Pierre Leyraud

  • François Genest - Abonné 19 janvier 2018 15 h 23

    Deux erreurs, sinon c'est bon.

    C'est un bon texte d'opinion. La première erreur, c'est d'associer la lettre de Chiche, Millet, Robbe-Grillet, Sastre et Shalmani (et endossée, entres autres par Deneuve) à ce phénomène de dénonciation de la "culture victimaire". La lettre en question a ses défauts, mais on ne peut pas légitimement assimiler la dénonciation qu'on y trouve du puritanisme à une défense des normes sociales mises en cause par le mouvement #moiaussi sans donner plus d'explications. Sinon, c'est faire soi-même dans la facilité idéologique. Le seconde erreur, c'est de dire que la dénonciation de la "culture victimaire" est nouvelle. C'est faux. Elle est là depuis au moins le siècle dernier. Si elle s'acharne sur la "politique identitaire" avec autant de vigueur, c'est en réaction à l'accroissement des droits civiques et à la libéralisation des moeurs amorcés par nos grands-parents.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 19 janvier 2018 18 h 33

      Compte tenu du reproche que vous faites:" La lettre en question a ses défauts, mais on ne peut pas légitimement assimiler la dénonciation qu'on y trouve du puritanisme à une défense des normes sociales mises en cause par le mouvement #moiaussi sans donner plus d'explications." on s'attend à ce que après avoir écrit :" Le seconde erreur, c'est de dire que la dénonciation de la "culture victimaire" est nouvelle. C'est faux. Elle est là depuis au moins le siècle dernier." vous donniez vous aussi plus explications, hélas...on attend.

      Pierre Leyraud

  • Marc Therrien - Abonné 19 janvier 2018 21 h 21

    La victime, une menace parce qu'elle a du pouvoir


    Si la «victime» est une menace pour l’ordre établi, c’est qu’elle n’est pas impuissante et qu’elle a du pouvoir. C’est Romain Gary qui disait : «on ne sait pas assez que la faiblesse est une force extraordinaire et qu’il est très difficile de lui résister.» Et bien, entendu l’ordre établi et ceux qui en jouissent ne se laisseront pas faire sans résister. Et c’est ainsi que s’installe le rapport de forces dans le jeu de la violence symbolique. Il est illusoire de penser que le «Roi de la Montagne» qui a acquis sa position par la force, laissera sa place à l’Autre sans qu’il n’ait à la gagner.

    Ainsi, pour les penseurs qui la légitiment pour mieux l’envisager, la violence vient avec la force vitale de l’humain dans la lutte continuelle pour la vie. Avec le philosophe éthicien Jean-François Malherbe pour qui « la violence désigne tout acte par lequel un sujet contraint un autre sujet à faire quelque chose que ce dernier n’aurait pas fait spontanément», on pourrait concevoir un concept de violence élargi qui concerne tout le monde qui dénie la possibilité de la violence en lui en ne la considérant que chez les autres et non plus seulement l’ensemble des conduites nuisibles qu’il désigne habituellement. Ensuite, par un travail éthico-politique, on peut faire la différence entre la violence diabolique qui est la manifestation perverse de cette force vitale et la violence symbolique de Bourdieu à laquelle vous référez qui est inhérente à une construction verticale hiérarchique du monde et des rapports sociaux entre les humains qui le composent.

    Marc Therrien

  • Carmen Labelle - Abonnée 20 janvier 2018 16 h 50

    Victime vs victimisation

    Ouf, que de sophismes et de perversion de sens dans ce texte. Il y a une énorme différence morale entre dénoncer des injustices dont sont victimes des personnes et instrumentaliser les victimes à des fins politiques! Me semble que c'est pas dur à comprendre! Où est passé le discernement? De plus en plus de musulmans déconcent cette victimisation et cette récupération, dont des membres des familles des victimes( par exemple Mme Zahra Boukersi). L'écrivaine Naasila Belloula sur sa page FB dit: «, « Instaurer une journée nationale ne rime à rien, elle ne servira qu'attiser haine et fracture surtout que la date choisie est celle du drame de l'odieux assassinat de la mosquée du Québéc...Ces organismes qui ne cessent de se victimiser pour grignoter des droits qu'on donne pas aux autres nous empêchent de vivre en paix comme musulmans mais surtout comme citoyens partageant le même pays avec nos droits et nos devoirs».