Galanterie ou goujaterie?

Manifestation contre la violence sexuelle à la place de la République, à Paris, le 29 octobre dernier
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Manifestation contre la violence sexuelle à la place de la République, à Paris, le 29 octobre dernier

Contrairement à ce qui s’est passé aux États-Unis lors de la cérémonie des Golden Globes, où une série de stars ont choisi d’être solidaires du mouvement #MeToo, une centaine de personnalités féminines françaises ont jugé nécessaire de défendre la « liberté d’importuner » des hommes, allant jusqu’à se faire les défenderesses du « frottage » dans les transports en commun, tout cela afin de ne pas transformer les femmes en victimes et de ne pas sombrer dans le puritanisme. Le tout, sous prétexte de la sauvegarde d’une certaine galanterie à la française, dans un texte qui ne semble pas faire la distinction entre galanterie et goujaterie.

L’argument n’est pas nouveau puisqu’il avait abondamment été utilisé par Élisabeth Badinter dans son ouvrage, Fausse route, dans lequel elle dénonçait une enquête contre les violences faites aux femmes, l’enquête ENVEFF. Dénoncer les injustices que vivent encore de nos jours les femmes dans des sociétés qui restent patriarcales malgré les transformations provoquées par les mobilisations féministes, ne veut pas dire assigner les femmes au rôle de « victimes », mais se prononcer pour une plus grande justice sociale.

Il est attristant de constater que ces femmes, qui se proclament favorables à l’égalité salariale et professionnelle, et donc à certaines valeurs féministes, n’arrivent pas à imaginer d’autres scripts hétérosexuels que celui de prédateur/proie. Des décennies de féminisme ont fait en sorte que les scripts sexuels se sont multipliés, qu’ils sont loin de se limiter à l’hétérosexualité, et que des modèles plus égalitaires, y compris des modèles où les femmes peuvent faire des avances à d’autres femmes ou à des hommes, se sont développés. Dénoncer l’attitude prédatrice de certains hommes qui, à l’instar de Trump, pensent que richesse et pouvoir sont des armes de séduction massive, ce n’est pas faire preuve de puritanisme, mais c’est au contraire vouloir que se développent des rapports amoureux et sexuels empreints de respect pour toutes les personnes concernées.

Il est également surprenant de réduire les femmes qui dénoncent les agressions sexuelles qu’elles ont vécues à un statut de victimes. Les victimes sont celles qui encaissent sans broncher. Celles qui dénoncent, même des années plus tard, ne sont pas tant des victimes que des actrices sociales qui veulent témoigner des injustices qu’elles ont subies et agir de sorte que plus personne n’ait à subir des injustices semblables à l’avenir.

Appareil judiciaire

Par ailleurs, l’appareil judiciaire et le droit, dans tous les pays occidentaux, peinent à qualifier les agressions sexuelles et à trouver des mécanismes appropriés de traitement des plaintes et de réparation des torts. Il y a quelques mois, en France, un homme a été acquitté d’une accusation de viol sur une enfant de 11 ans sous prétexte que celle-ci aurait consenti à la relation sexuelle puisqu’elle ne présentait pas de signes apparents de lutte contre l’agresseur. Que ce soit en France, au Québec ou au Canada, le processus de plainte au pénal ou en vertu du Code criminel est un parcours semé d’embûches et qui se révèle souvent insatisfaisant pour celles qui choisissent d’emprunter cette voie, y compris lorsque le procès aboutit à une condamnation de l’accusé : il faut que la police prenne la plainte suffisamment au sérieux pour porter des accusations et, lorsqu’il y a procès, celui-ci se transforme trop souvent en examen de la vie privée de la plaignante afin d’entacher sa crédibilité et faire jouer la présomption d’innocence en faveur de l’accusé, sans parler du fait que la plaignante est réduite à un statut de « témoin ». On comprend que, dans de telles circonstances, plusieurs hésitent à porter plainte. Le droit à la sécurité des femmes, pourtant reconnu dans une série de Chartes nationales et internationales, est encore loin d’être une réalité.

Dans ce domaine, à la frontière de l’intime et du social, les dénonciations publiques ne doivent pas être confondues avec du lynchage. Elles relèvent plutôt d’une volonté d’exprimer les torts vécus afin de faire changer les lois, les mentalités, les habitudes sociales et les institutions, sans qu’il soit possible de trouver une solution simple à un ensemble de problèmes qui relèvent autant des institutions sociales que des comportements individuels, comme nous l’ont montré les témoignages de la Commission de vérité et réconciliation. Prendre la peine d’écouter ce que ces femmes ont à nous dire est un premier pas pour prendre la mesure de l’ampleur du problème et pour essayer d’y trouver des solutions.

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1 commentaire
  • Denis Drapeau - Abonné 18 janvier 2018 10 h 51

    Beau texte, tout est dit et bien dit. Merci !