C’est pas parce qu’on rit…

Pendant que la planète s’échauffe, dans tous les sens du mot, les petits Néron que nous sommes se gavent de spectacles. Mais ce n'est pas parce qu’on rit que c’est drôle, souligne l'auteur. 
Photo: iStock Pendant que la planète s’échauffe, dans tous les sens du mot, les petits Néron que nous sommes se gavent de spectacles. Mais ce n'est pas parce qu’on rit que c’est drôle, souligne l'auteur. 

De toutes les contrées sur la planète, je doute qu’il y en ait une qui, jour après jour, se bidonne plus que le Québec. Au Québec, le rire est roi ! Nos humoristes, par centaines, se produisent à longueur d’année sur toutes les scènes, petites et grandes. Ils et elles ont leur propre festival, voire bientôt un deuxième. Ces professionnels du rire sont les mieux payés dans ce qu’on appelle, néolibéralisme oblige, l’industrie culturelle (sic). Je veux bien que le rire soit « le propre de l’homme », comme disait Rabelais, mais là, je pense que la dose est un peu forte.

Il y a toutes ces émissions à la télévision telles Infoman, Info, sexe et mensonges, Ici Laflaque, PaparaGilles, Like-moi, Les appendices, SNL Québec, Piment fort, Silence on joue, Le tricheur, Les pêcheurs, sans oublier Le Bye Bye, messe récurrente du jour de l’an. D’ailleurs, le 31 au soir dernier, il n’y avait à peu près rien d’autre que l’humour à se mettre sous la dent.

Il y a aussi le Gala de l’humour et tous les Galas comédie. Même la batterie d’émissions de cuisine est truffée d’ingrédients loufoques tout autant que de sel et de poivre… Pensons à ces « recettes pompettes » avec le tristement célèbre Éric Salvail, clown déchu.

À la radio, les émissions À la semaine prochaine, Parasol et gobelets, Pouvez-vous répéter la question, La soirée est (encore) jeune, Si j’ai bien compris éclatent, semaine après semaine, de ces gros rires gras dans une entreprise visant à faire en sorte que les Québécois se dilatent la rate, sans relâche. Puis, il y a aussi tous ces « shows de chaises », comme Marina Orsini, Deux filles le matin, Les enfants de la télé, Deux gars en or et l’ineffable Tout le monde en parle, où les invités, sous l’oeil du fou du roi, rivalisent d’ardeur pour en pousser une bonne et nous faire tomber de notre chaise, bien assis que nous sommes, croupissant de rire… D’ailleurs, tous les politiciens et grands de ce monde, invités à ces émissions, sont morts de rire, car ils savent qu’ils ne risquent rien et qu’ils n’auront aucun compte à rendre en se présentant sur ces plateaux. On s’attendra plutôt à ce qu’eux aussi nous lâchent des blagues. LOL !

Rire pour ne pas pleurer ?

On pourra certes m’accuser d’être un triste rabat-joie, un sérieux personnage sans sens de l’humour, un handicapé de l’hilarité, ce que je ne crois pas être, mais je me questionne sur ce qu’il y a derrière cette propension à rire et à se moquer de tout. Qu’est-ce qui se cache derrière tout ça ? Rions-nous pour ne pas pleurer ? N’est-il pas un tantinet disproportionné que les chaînes publiques que sont Radio-Canada et Télé-Québec investissent tant de l’argent de nos impôts dans ces productions ? Pourraient-elles en mettre un peu plus à couvrir et à investiguer de grands dossiers politiques et sociaux ? En riant de tout, sans arrêt, souvent dans des termes bassement orduriers, dans le style « pipi caca », qui plus est dans un français bancal, les humoristes et animateurs de tout acabit ne jouent-ils pas, même à leur corps défendant, le rôle d’éteignoirs d’une prise de conscience citoyenne autrement plus pertinente ? N’est pas Yvon Deschamps qui veut !

Je sais bien que les humoristes rient, à l’occasion, des frasques de nos politiciens et des membres de notre élite dirigeante, mais après qu’on en a ri un bon coup, que reste-t-il ? Que faisons-nous en sortant du théâtre ou en éteignant la télévision ? Sommes-nous plus aptes à jouer notre rôle de citoyen éclairé ? Les Québécois s’aventurent-ils hors de leurs chaumières pour aller se dilater la rate et après, penauds, retournent-ils chez eux, satisfaits que quelque humoriste se soit bien payé la tête de nos ineptes dirigeants ? Ces moments de réjouissance programmés, cette dérision contrôlée nous dédouanent-ils de toute action collective probante afin de rectifier le tir des abus de l’oligarchie possédante et d’améliorer la vie en société ? Ce rire devient-il alors un genre d’anesthésiant qui nous insensibilise la fibre citoyenne ? La question, sérieuse j’en conviens, ne se pose-t-elle pas ?

De plus, l’importance surdimensionnée accordée à l’humour nous fait voir, en contrepartie, le peu de place que les grands réseaux accordent à d’autres formes d’art, tout aussi importantes dans une société, me semble-t-il. Au Québec de la farce « mur à mur », le théâtre, la littérature, la danse, les arts visuels n’ont qu’une portion congrue, quand ils en ont une, du temps d’antenne. Il n’y a peut-être que la musique qui puisse rivaliser, un tant soit peu, avec l’humour bien que, souvent, ce ne soit que pour mettre en compétition jeunes et moins jeunes dans ces concours de rivalité, style La voix, Star académie et Virtuose. Tous ces artistes aspirant à la célébrité instantanée font les frais d’une entreprise de création de vedettes de l’heure qui, le plus souvent, ne dureront que le temps d’un printemps, et au suivant…

Il semblerait ainsi que cet humour, ultra-présent, participe à ce que d’aucuns ont appelé « la société du spectacle ». L’été venu, le Québec entier devient une immense scène où les festivals et spectacles de toutes sortes se succèdent ? J’oserais dire que cette mise en scène boursouflée concourt à nous immuniser contre quelque volonté de brasser la cage et de remettre en question l’état des lieux. Nous nous contentons, assez bêtement, de rire des frasques des humoristes. La culture, une certaine culture consensuelle, au ras des pâquerettes, l’humour en particulier, devient ainsi un exutoire… stérile. C’est la part « des jeux » du duo « du pain et des jeux ». Pendant que la planète s’échauffe, dans tous les sens du mot, les petits Néron que nous sommes se gavent de spectacles. Peu nous chaut, aussi longtemps qu’on peut se bidonner… C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle…

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19 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 15 janvier 2018 04 h 48

    Excellente réflexion

    En effet, on a l'impression que l'humour tient de plus en plus « le rôle d’éteignoir d’une prise de conscience citoyenne », comme vous le soulignez. Le rôle de clowns qu'on a fait jouer aux politiciens dans l'Infoman du 31 décembre en est l'illustration, comme d'ailleurs l'émission Tout le monde en parle.

    C'est devenu aussi une industrie pour faire de l'argent facile. Surprenant, par exemple, qu'un billet de spectacle pour Lise Dion coûte plus cher qu'un billet pour l'orchestre symphonique. Et pourtant, la salle est pleine, mais pleine de vide.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 15 janvier 2018 05 h 51

    Se rire du rire! Pas drôle!!

    Vous traitez, monsieur, un sujet délicat! Il est difficile de s'opposer au rire, du moins celui fin et de bon goût, sans tomber dans une déprimane tirade qui ridiculise même la joie de vivre. Pourtant vous y arrivez fort bien!

    Ce qui choque, vous et moi, n'est pas tant la pléiade d'émissions légères et le succès de nos humoristes, mais bien plus l'attitude béate et amorphe de l'opinion face aux défis qui menacent la santé de l'humanité comme celle de notre société!

    Bien sûr, le rire peut aussi occulter des réalités qui peuvent déranger. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour le réprimer!

  • Yves Côté - Abonné 15 janvier 2018 06 h 40

    A peu de chose près...

    A peu de chose près, c'est même pas drôle d'y penser, de rire actionne les mêmes zones corticales et les mêmes hormones anesthésiantes et euphorisantes que l'opium.
    Et avouons-le, l'usage de l'opium ne donne pas beaucoup d'énergie pour combattre.
    Même en situation urgente ou désespérée...

    Rions, rions encore pour ne pas déranger celles et ceux qui veulent péréniser en priorité leur peti (ou grand...) confort.
    Rions et créons une économie du rire qui enrichira toujours plus celles et ceux qui y gagnent sans fin de la culture de l'ignorance et de l'immobilisme des masses.
    De la masse des Québécois (sans distinction autre que de savoir s'amuser quoi qu'il leur arrive) comme de celle des autres...heu, des autres...heu, ah oui, des autres "peuples" ???

    Où donc sont aujourd'hui les enfants des Cyniques, des Dominique et Denise, de Sol, du Père Gédéon et des autres grands Yvon Deschamps de ces débuts de notre humour québécois ? Alors que l'idée était de faire réfléchir les humains et de libérer un peuple pour qu'il ne finisse pas de s'écraser sur lui-même comme ses maîtres le voulaient tant ?
    Où, sinon que dans des souvenirs qui se dissipent de plus en plus au bénéfice d'une consommation à outrance qui cherche à faire oublier définitivement que de Se Souvenir n'est pas une idée grossière ?

    Allez, Tourlou ! quand même.

  • François Beaulé - Abonné 15 janvier 2018 10 h 14

    La fuite dans l'imaginaire

    La fuite organisée par l'industrie culturelle ne se limite pas à l'humour. Le cinéma et le théâtre ne présentent pas que des comédies. Les romans sont plutôt faits d'amours impossibles et de drames. Les sports professionnels ne sont ni drôles ni dramatiques. Et les sports olympiques produisent des robots disciplinés et soumis aux régimes politiques et économiques.

    Tous ces spectacles incessants qui emplissent la vie des gens leur permettent de fuir la réalité et de vivre par procuration. Marx a dit que la religion était l'opium du peuple. Aujourd'hui, la culture du divertissement joue se rôle et il est difficile d'y échapper. Cette « culture » et la consommation de drogues, de psychotropes et d'alcool empêchent toute révolte. Elles nous aident à être à la fois aliénés et heureux !

  • Jean Langevin - Abonné 15 janvier 2018 10 h 42

    Distraire des vraies affaires

    Avant la révolution tranquille, le clergé avait le haut du pavé. "Gardez le peuple à genou et à prier!" Pendant ce temps la classe dirigeante avait la voie libre pour s'occuper de leurs intérêts. Aujourd'hui le pouvoir du clergé est chose du passé et la grande chapelle du "divertissement" a prit la relève. "Gardez le peuple niais et à rire!"Pendant ce temps la classe dirigeante à la voie libre à voir pour s'occuper de leurs intérêts.

    • Jean Couture - Abonné 15 janvier 2018 15 h 25

      Très vrai, c' est à en pleurer !