Développer notre résilience en six étapes

Le mot résilience est en perte de sens à force d’être mal utilisé. Ce qu’il évoque réellement, c’est la capacité extraordinaire de certains individus et systèmes à faire face à un traumatisme, pour mieux rebondir ensuite. À l’heure des bouleversements environnementaux, cette aptitude pourrait nous être fort utile, et nous aider à inventer les villes et les collectivités de demain.

Selon les auteurs du Petit traité de résilience locale (Écosociété, 2017), trois bouleversements majeurs nous forceront sous peu à revoir nos façons de vivre : le réchauffement climatique, la détérioration précipitée de l’environnement et la raréfaction des ressources sur lesquelles reposent nos civilisations. Chercheurs à l’Institut Momentum de Paris, Agnès Sinaï, Raphaël Stevens, Hugo Carton et Pablo Servigne croient que nous — individus, collectivités et élus locaux — devons impérativement développer notre résilience si nous voulons préserver les rouages fondamentaux de nos sociétés. Résumé.

Réhabiliter le mot résilience

Très galvaudé, le mot résilience est souvent associé à la psychologie populaire.

Dans les faits, il renvoie à la capacité des individus et des systèmes — nos villes et infrastructures, par exemple — à maintenir leurs principales fonctions malgré les chocs, même si cela implique une réorganisation interne. Plutôt que de marteler des expressions telles que décroissance ou rupture avec le passé, qui nous dérobent toute possibilité d’agir devant l’effondrement imminent de nos sociétés actuelles, choisissons consciemment de parler de résilience. Porteuse d’espoir, celle-ci suppose que nous allons créer quelque chose, pas nous laisser aller.

Miser sur l’emploi local et « low tech »

Qui dit raréfaction des ressources naturelles dit augmentation radicale de leur coût, instabilité financière, et inégalités sociales croissantes. Les emplois qui dépendent de systèmes technologiques complexes, de longues chaînes d’approvisionnement, de l’énergie bon marché et d’un haut pouvoir d’achat seront donc fragilisés. A contrario, les emplois liés à des secteurs non délocalisables connaîtront une forte demande : agriculture biologique, élevage et soin des animaux, impression typographique, radio à ondes courtes, par exemple. C’est là qu’il faut investir, dès maintenant.

Préparer les villes aux rationnements

Des centaines de métropoles à travers le monde ont déjà commencé à prendre des mesures pour limiter leur dépendance aux énergies fossiles. À Londres, le gouvernement municipal soutient l’optimisation thermique des nouveaux bâtiments, la réduction de la consommation énergétique, la mise en place de toits et de murs végétaux pour réduire les îlots de chaleur et le recours à l’air climatisé. Singapour et São Paolo se préparent à la montée du niveau des mers en imposant de nouvelles normes de construction. De nombreuses agglomérations urbaines misent aussi sur un transport en commun rapide et sécuritaire afin de réduire la dépendance à l’automobile, l’abaissement des vitesses maximales, le covoiturage et le télétravail.

Revoir les infrastructures pour faire face aux coupures soudaines d’énergie

À la suite du séisme du 11 mars 2011, le Japon a connu l’une des pannes d’énergie les plus importantes ayant jamais touché un pays industrialisé. Dès le lendemain de la catastrophe, une agence gouvernementale spécialisée en efficacité énergétique a formulé des recommandations pour éviter que le pays se trouve à nouveau dans un tel état de vulnérabilité. Chaque année, les industries japonaises doivent ainsi réduire de 15 % leur consommation d’énergie par rapport à l’année précédente. Les employés sont même encouragés à porter des vêtements légers au bureau afin de supporter la chaleur en l’absence de climatiseurs. Plutôt que de subir les conséquences le moment venu, anticipons les situations de crise.

Repenser le rapport au territoire

Les changements climatiques sont un effet rétroactif de la consommation d’énergies fossiles en cours depuis 200 ans. Si nous n’avons pas pu mesurer les conséquences directes du productivisme sur notre milieu avant que les dommages s’accumulent, c’est entre autres parce que nous avons perdu le sentiment d’interdépendance qui nous relie au reste du monde vivant. Il nous faut reconsidérer le territoire comme un bien commun. La structure pyramidale et hiérarchisée du territoire (les grands centres utilisant les régions comme sources d’approvisionnement) devra aussi être repensée au profit de multiples « biorégions », soit de plus petites collectivités portées par le développement local.

Cultiver l’espoir et la résilience

Pénuries d’énergie, catastrophes climatiques ou nucléaires, biodiversité menacée, famines et guerres. Devant l’accumulation de mauvaises nouvelles, il est normal de ressentir de la peur et d’opter pour le déni. Mais la résistance psychologique implique d’accepter les émotions négatives et suppose un certain travail de deuil : admettre que les choses ne seront plus « comme avant », renoncer à l’avenir que nous avions imaginé pour concentrer nos efforts sur une transition sécuritaire. Plusieurs techniques peuvent, selon les psychologues, nous aider à renouer avec la joie et à façonner notre résilience : tenir un journal de bord, écrire et lire de la poésie, méditer, créer de la beauté, retrouver le sens du sacré et, surtout, nous reconnecter aux autres et à la nature.

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Des idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Nouveau Projet, automne-hiver 2017-2018, no 12.

3 commentaires
  • Danielle Houle - Abonnée 9 janvier 2018 11 h 15

    La résilience implique nécessairement un trauma. Qui dit trauma dit être passé près de la mort, soit physique ou psychique ou les deux. Les épreuves de la vie ne sont pas des traumas, mais des événements difficiles à traverser. Dans le mot résilience tout est mélangé et le terme perd de son essence et ne veut plus rien dire.

    • Marc Therrien - Abonné 9 janvier 2018 19 h 14

      Voilà un bel exemple où la polysémie de certains mots en fonction des contextes peut créer de la mésentente alors que chacun peut avoir raison selon la perspective du champ social qu’il occupe.

      La résilience, dans sa définition générale, désigne la résistance d'un matériau aux chocs. Vous avez raison en ce qui concerne la psychologie. Et l’auteure, dans son entrée en matière, a parlé de résilience du point de vue de l’écologie, de la géographie et de l’économie. Et dans sa conclusion, elle parle de moyens d’améliorer la résistance psychologique pouvant façonner notre capacité de résilience….lorsque la situation le requerra, j’imagine.

      Marc Therrien

  • René Pigeon - Abonné 9 janvier 2018 19 h 36

    secteurs exportateurs nécessaires pour payer nos importations ?

    "... et d’un haut pouvoir d’achat seront donc fragilisés." Merci d'avoir introduit le terme "haut pouvoir d’achat" au lieu de l'ahbituel « haute valeur ajoutée ».

    "A contrario, les emplois liés à des secteurs non délocalisables connaîtront une forte demande : agriculture biologique, élevage et soin des animaux, impression typographique, radio à ondes courtes, par exemple"
    Aucun de ces secteurs engendrent les exportations nécessaires pour payer nos importations !