Armer l’Ukraine ou éviter l’effondrement?

La mission d’entraînement UNIFIER, composée de 200 militaires canadiens en Ukraine jusqu’en 2019, est une contribution importante, voire essentielle, du Canada à la professionnalisation des forces ukrainiennes.
Photo: Force opérationnelle interarmées – Ukraine La mission d’entraînement UNIFIER, composée de 200 militaires canadiens en Ukraine jusqu’en 2019, est une contribution importante, voire essentielle, du Canada à la professionnalisation des forces ukrainiennes.

Le Canada et les États-Unis s’engagent dans le conflit armé en Ukraine. Il y a deux semaines, les États-Unis ont décidé de fournir des armes à l’Ukraine, incluant possiblement des missiles, alors que, depuis le 13 décembre dernier, le Canada permet aux entreprises et aux particuliers canadiens d’y exporter des armes automatiques et autres « dispositifs prohibés ».

On a ainsi jugé qu’il fallait plus que la diplomatie, les sanctions imposées à la Russie, les missions d’entraînement militaire en Ukraine, l’aide financière ou les gestes politiques, comme la première visite à Kyiv (Kiev) récemment de la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland.

Le président Barack Obama avait longuement hésité puis avait refusé de franchir cette ligne. Quant à Stéphane Dion, alors ministre des Affaires étrangères du Canada, il soutenait que de couper les ponts avec la Russie n’avait « aucune conséquence positive », et souhaitait plutôt un réchauffement des relations. Ces décisions récentes vont autrement.

Il est vrai que la mission d’entraînement UNIFIER, composée de 200 militaires canadiens en Ukraine jusqu’en 2019, est une contribution importante, voire essentielle, du Canada à la professionnalisation des forces ukrainiennes. On ne les sait ni disciplinées ni bien préparées.

Qui plus est, la situation sur le terrain est des plus alambiquées. Kristopher Reeves, commandant de la mission canadienne, déclarait au magazine Business Ukraine du 14 décembre que « l’Ukraine est un laboratoire de batailles. Si vous voulez comprendre la guerre hybride, vous devez étudier l’Ukraine. Vous pouvez en voir tout le spectre en action ici ». Les rebelles sont soutenus par des intérêts présumés russes alors que l’armée ukrainienne serait aidée par des groupes paramilitaires qui ne sont pas directement sous le contrôle de Kyiv. Les nombreuses cyberattaques et les propagandes étatiques viennent encore plus embroussailler la crise.

Dans ce contexte, est-ce donc une bonne décision de devenir fournisseurs d’armes létales ?

C’est ce que croit Anders Fogh Rasmussen, ex-secrétaire général de l’OTAN et maintenant lobbyiste international à la solde de l’Ukraine. Depuis plusieurs mois, il multiplie les rencontres dans les grandes capitales. Rasmussen réclame que les États-Unis arment mieux les forces ukrainiennes. Ces partisans avancent qu’envenimer le conflit forcera la Russie à reconnaître son soutien aux séparatistes et permettra de sortir de cette guerre hybride. C’est certain que ce nouvel armement sera employé et il est prévisible que la Russie répondra en renforçant son présumé engagement militaire. Mais quelqu’un croit-il vraiment en la solution militaire du conflit ?

Sans surprise, la décision du président des États-Unis est déjà qualifiée de « sabotage du processus de paix » par la Russie. De leur côté, les politiciens européens, y compris le président allemand Steinmeier, se sont opposés à cet engagement. La France et l’Allemagne, envoyés de l’Union européenne (UE) au coeur du conflit dont les diplomates sont derrière les véritables efforts de paix, ont déclaré au lendemain de l’annonce américaine « qu’il n’y a pas d’autres solutions qu’un règlement exclusivement pacifique du conflit ».

Éviter l’effondrement financier

Le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’UE et d’autres partenaires, dont le Canada, ont soutenu l’économie ukrainienne depuis son indépendance. Seulement au titre de l’aide au développement, le Canada a déjà fourni un demi-milliard de dollars. Le récent rapport du Comité permanent de la défense nationale de la Chambre des communes à Ottawa rapporte que seul le conflit dans l’est du pays aurait causé des dommages de plus de 50 milliards à l’économie ukrainienne. Sans compter la perte de la Crimée et des troubles à Kyiv.

Si l’Union européenne ne croit pas à une solution militaire, la solution économique reçoit pour sa part beaucoup d’appuis. Depuis plusieurs semaines maintenant, l’ancien premier ministre de la Lituanie Andrius Kubilius dirige une campagne pour soutenir un plan européen pour l’Ukraine. L’idée, développée à Paris, Berlin et Bruxelles, également connue sous le nom de plan Marshall pour l’Ukraine, s’inspire du grand stratège militaire Clausewitz qui considérait que « l’économie est la continuation de la guerre mais avec des moyens pacifiques ». Le but du Plan est de reconstruire l’économie ukrainienne coûte que coûte. Pour ses promoteurs européens, c’est la meilleure réponse à la crise actuelle et l’incitatif essentiel pour convaincre l’Ukraine de réformer ses institutions.

Les Européens espèrent que cette idée sera discutée à La Malbaie les 8 et 9 juin prochains. Cette rencontre du G7 est aussi soulignée dans le rapport du Comité permanent de la défense nationale qui recommande que le Canada fasse la promotion des intérêts ukrainiens au G7.

Le Canada se veut l’un des plus ardents défenseurs de l’Ukraine à l’échelle mondiale. Son gouvernement clame le retour du pays sur la scène diplomatique mondiale. Le Canada, en tant que président du G7, doit saisir cette occasion et mettre cette initiative européenne à l’agenda de la rencontre de La Malbaie.

3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 29 décembre 2017 11 h 13

    Simple

    Il y a beaucoup de descendants d'Ukrainiens dans les provinces des Prairies. Simple calcul électoral.

  • Robert Bernier - Abonné 29 décembre 2017 11 h 31

    La solution économique, tout est là mais ...

    Vous écrivez:"Si l’Union européenne ne croit pas à une solution militaire, la solution économique reçoit pour sa part beaucoup d’appuis. Depuis plusieurs semaines maintenant, l’ancien premier ministre de la Lituanie Andrius Kubilius dirige une campagne pour soutenir un plan européen pour l’Ukraine."

    Mais ce que vous décrivez comme la seule solution possible est en même temps ce qui a été le déclencheur de tout le problème.

    Se rappelle-t-on que, lors des manifestations de 2013 sur la Place Maïdan de Kiev, notre débonnaire ministre des Affaires Étrangères de l'époque, John Baidr, s'était retrouvé lui-même sur la Place Maïdan, en compagnie des manifestants qui se soulevaient contre le gouvernement de leur pays? Quand a-t-on vu ça, un ministre des Affaires Étrangères aller soutenir une révolution dans un autre pays?

    À quoi participaient alors Baird et le Canada? En réalité, ils participaient à la contre-offensive "économique" des pays de l'OCDE et de ceux du Marché Européen qui voulaient empêcher Poutine de développer un marché commun qui aurait reconstitué l'ancien empire soviétique, cette fois sous la forme d'un Commonwealth.

    Ce que l'on présente maintenant comme la "solution économique" est en fait la source du problème.

    Et quel pays allons-nous la prochaine fois aller perturber au moment où c'est désormais la Chine, avec sa Nouvelle Route de la Soie, qui tente de se créer un Marché?

    Robert Bernier

  • Pierre Fortin - Abonné 29 décembre 2017 15 h 58

    Monsieur l'ambassadeur,


    Depuis les événements de Maïdan, la population ukrainienne a chuté de 46 à moins de 35 millions de personnes, les jeunes ont quitté vers la Russie (± 4 millions) ou l'Europe (± 2 millions) pour travailler et soutenir leurs familles restées sur place, moins de 4 % des conscrits se présentent au service militaire. L'agriculture est en déroute (certains cheptels ont été réduits de 25 %), le contrat d'acheminement de gaz russe vers l'Europe se terminera en faisant perdre près de 3 milliards de dollars à l'économie qui s'écroule, le moteur industriel et économique du pays dans le Donbass est affecté par la guerre et en partie détruit.

    Les fonds du FMI ont servi jusqu'ici à rembourser la dette extérieure (il est réticent à injecter de nouveaux capitaux) et le pays se dirige tout droit vers la faillite puisqu'il sera incapable de rencontrer son échéance de dette de 26 milliards $ en 2019, i.e. le quart de son PIB. Les élections législatives de fin 2018 ramèneront sûrement quelques néo-nazis au gouvernement car tous les Ukrainiens ne peuvent pas voter.

    L'Allemagne, la France et la Pologne ont baissé les bras et n'interviennent presque plus, la Hongrie conteste la loi qui interdit l'enseignement du magyar, du russe et d'autres langues minoritaires afin de préserver une pureté nationale ukrainienne qui ne se maintient pas d'elle-même. La liberté d'expression n'existe plus pour s'opposer au pouvoir.

    Pendant ce temps, le Canada permet, malgré les accords de Minsk, à des intérêts privés d'acheminer des armes alors qu'il est membre à part entière de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. N'est-il pas primordial que Madame Freeland fasse connaître clairement ce qu'est la politique canadienne envers l'Ukraine ? Car à quoi peut bien servir d'envoyer des armes automatiques si ce n'est pour aggraver le conflit qui a déjà fait des dizaines de milliers de morts en menant le pays à la faillite.

    Il faudra en répondre.