Votes à l’ONU sur Jérusalem: quelles perspectives pour une paix juste?

Une large majorité de pays a condamné la décision étasunienne de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël.
Photo: Ahmad Gharabli Agence France-Presse Une large majorité de pays a condamné la décision étasunienne de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël.

Les protestations contre la décision irresponsable du président des États-Unis de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël et d’y déménager son ambassade sont passées de la rue à l’ONU. Les É.-U. viennent d’y essuyer deux revers : au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale, où une large majorité de pays ont maintenu leur condamnation de la décision étasunienne. Ces positions pourront-elles ouvrir quelques brèches vers une paix juste ? Nous pensons que oui, mais à certaines conditions seulement.

Oser déboulonner certains mythes

Quand Benyamin Netanyahou affirme que Jérusalem est « la capitale éternelle et indivisible d’Israël depuis 3000 ans », il répète le mythe religieux qui sert à justifier l’occupation et l’annexion de Jérusalem-Est, en gommant le rôle de Jérusalem dans les deux autres religions monothéistes. En Israël, l’archéologie et l’histoire ont massivement servi à authentifier la continuité d’une histoire juive allant des anciens Hébreux aux Israéliens d’aujourd’hui. Israël s’est ainsi bâti sur un principe mono-ethnique — Israël défini comme « juif » — et sur une fondation religieuse, ce dont témoigne le rôle de quasi-constitution du texte biblique dans l’Israël d’aujourd’hui. Quelques heures avant son assassinat en 1995, Yitzhak Rabin avait fait remarquer aux partisans du « Grand Israël » qu’appliquer la Bible à la lettre obligerait les Israéliens à évacuer les rivages de la Méditerranée puisque les Juifs de l’époque biblique n’y ont jamais habité. Il dénonçait ainsi l’amalgame entre Bible, Terre promise et peuple d’Israël, auprès des sionistes et des religieux pour qui la Bible continue de servir d’étalon pour toutes leurs politiques actuelles.

L’histoire canonisée par Israël cadenasse les contenus des manuels d’histoire, organise le calendrier des fêtes nationales et sert à « judaïser » Jérusalem-Est. Toute critique du Grand Récit national est suspectée de porter atteinte à l’unité de la nation, en remettant en cause un Israël fantasmé, idéalisé et inventé. Des historiens ont pourtant fait voler en éclats la légende d’un peuple juif unique préservé des contaminations extérieures. Ultimement, ce qui fait problème et qu’il faut gommer, c’est… l’existence même des Palestiniens ! D’où les entreprises de nettoyage ethnique qui n’ont cessé depuis la création de l’État d’Israël en 1948 et que l’annonce de Trump amplifie en légitimant l’annexion de Jérusalem-Est

Il faut s’opposer à l’idée qu’un peuple — ici le peuple juif — puisse effacer, au nom de son dieu, le droit à l’existence d’un autre peuple, les Palestiniens, vivant sur la même terre.

Le projet sioniste initial

Le projet initial des sionistes n’a jamais été la coexistence de deux États vivant côte à côte en harmonie. D’emblée, ils ont planifié systématiquement, et par tous les moyens (diplomatiques, économiques, militaires, instrumentalisation de la Shoah, etc.) la disparition du peuple palestinien en tant que peuple. Dès les années 1930, Ben Gourion, « le père fondateur », avait appelé les siens à accepter les premiers projets de partition […].

Tous les pays occidentaux, y compris le Canada, ont gobé cette hypocrisie d’abord en votant pour la partition de la Palestine historique en 1947 puis en continuant d’appuyer, directement ou indirectement, le projet sioniste qui a fait avorter tous les débats relatifs à la création d’une Palestine souveraine. Peu de pays ont dénoncé la futilité de rencontres diplomatiques sans jamais contester la nature de l’État d’Israël en tant qu’État national du seul peuple juif.

Après plus de 70 ans de pourparlers, le résultat est que les Palestiniens ont été de plus en plus dépossédés de ce qui doit être leur territoire national, au point même où plusieurs doutent maintenant de la faisabilité de la solution à deux États si rien n’est fait pour contrer le projet sioniste.

Le rôle de la « communauté internationale »

La « communauté internationale » — gouvernements arabes et gouvernements occidentaux confondus — a failli à son devoir de faire respecter le droit international et les droits des Palestiniens et Palestiniennes. De nombreux gouvernements qui se targuent d’être des États de droit acceptent qu’Israël se moque du droit international. L’abstention du Canada à l’ONU est honteuse car, en refusant de condamner la violation unilatérale du droit international par les É.-U., elle fragilise encore davantage cette institution. Qui alors protégera ce droit ? Qui le fera appliquer ?

Il est temps que cette communauté, malgré ses dysfonctionnements évidents, opère un virage radical en exigeant d’Israël — avec sanctions à l’appui — le respect du droit international quant à l’occupation, à la colonisation, au droit de retour, à l’apartheid, au blocus de Gaza, au Mur… et au statut de Jérusalem. Il lui faut rompre avec sa complicité inconditionnelle et systématique envers Israël et prendre acte de l’asymétrie abyssale entre Israël et les Palestiniens dont on exige qu’ils s’entendent ! Les « processus de paix » n’ont été, a écrit Yakov Rabkin (2014), que des illusions politiques permettant à Israël de poursuivre inexorablement la colonisation des territoires palestiniens occupés depuis 1967. «[…] On n’a pas affaire à deux États qui s’affrontent avec les mêmes moyens mais à un acteur palestinien complètement dominé par une puissance nucléaire. »

L’ONU qui a joué un rôle majeur dans la partition de la Palestine historique doit se réapproprier la direction dans la mise en oeuvre d’un véritable processus de paix basé sur le droit international.

Mais les Palestiniens et Palestiniennes ont compris depuis longtemps que les pays arabes et les gouvernements occidentaux les ont abandonnés à la puissance de feu d’Israël. D’où leurs appels aux personnes de bonne volonté à travers le monde pour soutenir leurs initiatives de paix tant au plan diplomatique qu’au niveau de la mobilisation solidaire. Parmi ces moyens, nous invitons nos concitoyens et citoyennes à appuyer la campagne de « Boycott, Désinvestissement et Sanctions », une campagne pacifique et citoyenne lancée en 2004 par la société civile palestinienne pour exiger d’Israël le respect du droit international. Une paix juste en dépend.

* Texte appuyé par :
Rachad Antonius, sociologie, UQAM ;
Roxane Caron, professeure en travail social, Université de Montréal ;
Yara el-Ghadban, écrivaine, anthropologue ;
Jeddi Essedik, psychiatre, Tunis ;
Claude Lacaille, bibliste, prêtre des Missions-Étrangères ;
Diane Lamoureux, professeure associée, science politique, Université Laval ;
Abdelwahed Mekki-Berrada, professeur titulaire, anthropologie de la santé mentale et anthropologie de l'islam, Université Laval ;
Michel Peterson, psychanalyste, professeur, travailleur social ;
Abdulhadi Qaderi, enseignant, science politique, Cégep Saint-Jérôme ;
Yakov Rabkin, professeur d'histoire, Université de Montréal, auteur de «Comprendre l'État d'Israël » (2014, Écosociété) ;
Zakaria Rhani, anthropologue et biologiste. Université Mohammed VI, Rabat, Maroc ;
Cécile Rousseau, psychiatre, professeure titulaire, division psychiatrie sociale et culturelle Université McGill ;
Wael Saleh, politologue, Institut d’études post-printemps arabe, Montréal ;
Michel Tousignant, professeur associé, UQAM ;
Joëlle Tremblay, professeure agrégée et artiste, Faculté d'aménagement, d'art et de design, Université Laval

16 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 28 décembre 2017 08 h 23

    Question

    Quelqu'un peut-il donner la liste des pays qui se sont abstenus comme le Canada, ou n'ont simplement pas voté? J'aimerais savoir. Je n'ai vu cette liste nulle part, même pas sur le site des Nations-Unies. Au moins on connait la liste des huit satellites des ÉU qui ont voté contre.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 décembre 2017 06 h 46

      Elle a été approuvée par une large majorité : les représentants de 128 États membres l’ont appuyée, tandis que 9 ont voté contre (États-Unis, Israël, Guatemala, Honduras, Togo, Micronésie, Nauru, Palaos et les îles Marshall), que 35 se sont abstenus et que 21 n’ont pas voté.

  • Carol Poulin - Abonné 28 décembre 2017 08 h 48

    Génocide

    Un génocide des palestiniens planifié depuis 1947. Les juifs de toute époque , dans différents pays ont été persécutés. Maintenant que tout est mondial, le prochain ressac sera-t-il aussi internationnal ?

  • Colin Royle - Abonné 28 décembre 2017 09 h 52

    Excellent article

    Moi aussi j'appuie ce texte, claire et juste.
    Merci M. Gilles Bibeau et Mme. Lorraine Guay.

  • Gilbert Troutet - Abonné 28 décembre 2017 10 h 02

    Bravo pour ce texte

    Un texte très complet, auquel je n'ai rien à ajouter. Vous avez raison de mettre entre guillemets la « communauté internationale », un terme qui sert de paravent à bien des déclarations fallacieuses. Qui est-elle, en effet, cette communauté internationale ? À se demander même si des États comme Israël et les USA peuvent s'en réclamer, quand on sait les dégâts qu'ils font avec leur armada en territoire étranger. Par ailleurs, pourquoi parle-t-on toujours du « peuple juif ». La religion peut-elle définir un peuple ? Impossible, par exemple, de parler du « peuple chrétien » ou du « peuple bouddhiste ».

    • Pierre Fortin - Abonné 28 décembre 2017 14 h 25

      Ce qui ressemble le plus à la " communauté internationale " c'est encore les 128 États de l'Assemblée générale de l'ONU qui ont eu le courage de voter sur la résolution condamnant la décision américaine de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël. Neuf seulement ont voté contre, 35 se sont abstenus et 21 n'ont pas participé au vote.

      Le texte qui a tout de même été adopté avec une imposante majorité aux Nations unies peut être considéré comme reflétant la volonté de la communauté internationale.

  • Robert Bernier - Abonné 28 décembre 2017 10 h 58

    J'aurais aimé signé

    J'aurais aimé signé ce texte. Alors, je le signe en pensée et j'appuie la campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS).

    En août 2006, au moment d'une énième opération militaire d'Israël à Gaza, j'écrivais dans les pages de ce journal: "Si l'Occident perdure dans cet aveuglement, il faudra dans quelques décennies, couverts de honte que nous serons alors, écrire Le Livre noir de l'Occident au Proche-Orient." ( http://www.ledevoir.com/international/actualites-i ).

    Il faut en effet être aveugle pour ne pas reconnaître ce que les auteurs écrivent: "Après plus de 70 ans de pourparlers, le résultat est que les Palestiniens ont été de plus en plus dépossédés de ce qui doit être leur territoire national, au point même où plusieurs doutent maintenant de la faisabilité de la solution à deux États si rien n’est fait pour contrer le projet sioniste."

    J'écrivais aussi: "La trajectoire historique d'Israël est ferme et claire, comme les faits accumulés depuis 1947 le prouvent amplement.

    La communauté internationale doit se réveiller. L'une des grandes injustices de notre époque continue à se dérouler devant nous et entraîne, protégée derrière le double standard de nos analyses politiques selon qu'on se tourne vers les actions et responsabilités d'Israël ou celles du monde arabe, un flot ininterrompu de catastrophes humaines où les perdants sont massivement du côté du monde arabo-palestinien."

    BDS! BDS!

    Robert Bernier