Pour une psychiatrie véritablement du XXIe siècle

On ne peut plus être indifférent devant l’épidémie des maladies mentales. Elles sont la deuxième cause de mortalité en importance, en plus d’être maintenant devenues la première cause d’absentéisme au travail, souligne l'auteur. 
Photo: Olivier Zuida Le Devoir On ne peut plus être indifférent devant l’épidémie des maladies mentales. Elles sont la deuxième cause de mortalité en importance, en plus d’être maintenant devenues la première cause d’absentéisme au travail, souligne l'auteur. 

À la suite de la diffusion du documentaire Bye dans lequel Alexandre Taillefer tente de mieux comprendre ce qui a mené au suicide de son fils, on réalise la trop rare couverture médiatique des enjeux actuels en santé mentale en dépit des conséquences irréversibles pour les uns et si graves pour nous tous. Mettre en scène, raconter et médiatiser ce qui a trait à la maladie mentale est d’une importance capitale afin de donner une représentation de celle-ci conforme à la réalité, mais surtout une qui soit mieux soutenue par la majorité de la population. Changer la représentation défaillante des maladies mentales, c’est d’abord transformer l’organisation en silo en une organisation plus cohérente et fluide entre les différents actes soignants que sont la prévention, le dépistage, le traitement et le suivi de proximité des personnes souffrant de maladies mentales ; une organisation des soins qui soit davantage proactive et moins réactive.

On ne peut plus être indifférent devant l’épidémie des maladies mentales. Personne n’est vacciné. Elles sont la deuxième cause de mortalité en importance, en plus d’être maintenant devenues la première cause d’absentéisme au travail. L’Organisation mondiale de la santé prévoit que vers 2030 les maladies mentales seront les maladies qui affecteront la santé du plus grand nombre de gens.

Or, comme psychiatre et citoyen de la ville de Québec, je constate que l’organisation des soins et des services en psychiatrie adulte à Québec est figée au XXe siècle. À l’hôpital, ce retard à s’organiser s’observe, par exemple, par le débordement chronique de plusieurs secteurs : des espaces et des ressources prévues pour 20 personnes en compte 25 ; un secteur en particulier, non rénové, héberge 14 personnes de plus que les 12 prévues. Autre exemple : à l’externe, 2987 habitants de la cité qui sont porteurs d’un diagnostic psychiatrique sont en attente d’un médecin de famille. Pourtant, l’espérance de vie des personnes souffrant de maladies mentales sévères est de 25 ans de moins que pour la population en général.

Garder n’est pas un traitement

Ces exemples témoignent de l’importance du problème et du besoin d’une vision. La réponse actuelle à cette défaillance est le réflexe « plus d’hôpital ». Or, c’est revenir à l’asile, c’est-à-dire reculer dans le temps où l’asile était le seul endroit où l’on gardait par défaut les malades mentaux. « Garder » n’est pas un traitement et on le sait depuis longtemps. Beaucoup d’argent et de ressources sont monopolisés alors qu’ils pourraient mieux servir ailleurs. Le temps passé à l’hôpital par défaut constitue un risque inacceptable de perte d’autonomie pour les personnes qui y sont contraintes. « Garder » ne guérit pas non plus notre société de la peur de la maladie mentale. Ce paradoxe où l’hôpital est en même temps une solution et un problème devient un cercle vicieux d’admissions/réadmissions. Plus le taux augmente plus il signifie que la transition et les services dans la communauté sont insuffisants. Pour les personnes malades, tourner en rond n’assure ni la continuité ni la qualité des soins. Pour les soignants, il leur fait sentir que le désordre domine et que leurs interventions ne sont pas prises en compte.

Il se dégage globalement de la situation un sentiment de chaos, une perception d’impuissance et un immense malaise général devant le gaspillage humain et matériel. Sans les capacités de résilience de tout le monde, la situation qui est préoccupante serait inquiétante.

Il faut éviter de chercher un seul coupable ou une seule cause pour expliquer la situation actuelle. Il n’existe pas non plus de solution unique et parfaite. Cependant, la collaboration, la complémentarité et la cohésion des services sont incontournables. Les soins doivent évoluer vers une médecine personnalisée qui s’éloigne des modèles en silo et qui ne clive pas l’hôpital et le communautaire ou la psychiatrie et les dépendances. Les soins internes et externes ainsi que les spécialités doivent être cohérents et complémentaires. Tous doivent reconnaître que plusieurs besoins peuvent être avantageusement comblés à l’extérieur de l’hôpital.

Accent sur la prévention

Une nouvelle vision devra favoriser encore plus la prévention. Comme la majorité des maladies mentales se développent dans l’enfance et s’expriment durant cette période et au début de l’âge adulte, on devra revoir les ressources et les moyens en pédopsychiatrie. Il faut renforcer les liens avec, d’une part, les milieux scolaires pour dépister et avec, d’autre part, la psychiatrie adulte pour la continuité du suivi et des soins. La prévention et l’intervention précoce demeurent les meilleures approches devant la concomitance des maladies mentales et les abus et dépendances, mais elles nécessitent des approches concertées, complémentaires et intensives.

Voilà des enjeux fondamentaux pour notre société et son avenir. Toutefois, rien de cohérent ne pourra être réalisé s’il n’y a pas une représentation claire et partagée des défis que représentent le traitement et la prévention des maladies mentales.

13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 décembre 2017 09 h 54

    Il faut dégager les fonds nécessaires.

    La volonté de résoudre ce problème efficacement n'est pas au rendez-vous de la part du gouvernement. Si une personne en état de détresse doit verser au moins 70.00$ pour une visite chez le psychologue, c'est sûr qu'à moins d'être riche, personne n'a les moyens de se procurer ce lux.
    Il faut que les soins mentaux soient inclus dans le système de santé publique, ce qui implique que le gouvernement dégage les fonds nécessaires pour ce service de prévention que vous recommandez.

    • Jacques de Guise - Abonné 23 décembre 2017 15 h 25

      Si c'est ça la psychiatrie du 21e siècle, j'aime mieux retourner voir le chaman. Cette approche gestionnante par l'extérieur des choses m'hérisse au plus haut point!

    • Marc Therrien - Abonné 23 décembre 2017 17 h 41

      Bien d’accord avec vous M. de Guise.

      Rien que dans les mots gestion, performance, efficacité et efficience, il y a suffisamment de contenu pour fatiguer l’être. Imaginez les maintenant regroupés dans la même phrase répétée quotidiennement. De nombreux penseurs se sont penchés sur ce sujet. Qu’il me suffise de mentionner Alain Ehrenberg avec «La fatigue d’être soi : dépression et société» et Vincent de Gaulejac avec «La société malade de la gestion». Tant que la chosification et l’instrumentalisation des êtres humains vont s’accentuer, leur santé mentale va se dégrader. La maladie mentale est le «cancer de l’âme » comme l’écrit Nathalie Lefebvre dont ce titre de son livre « fait référence aux pathologies qui relèvent davantage du psychisme. Les symptômes sont d'ordre émotionnel, donc plus difficiles à identifier qu’un problème physique.» Plus difficile à identifier donc plus difficile à traiter, la guérison est d’un autre ordre quand on parle de maladie mentale.

      Marc Therrien

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 24 décembre 2017 12 h 12

      MM. De Guise et Therrien se fichent visiblement du sujet : quand on a le luxe d'avoir une aversion pour la gestion, c'est parce qu'on n'a pas besoin de dépenser entre 70 et 100 piastres de l'heure, ou parce qu'on peut le faire sans se tracasser ; et si aller voir un chamane peut être plus satisfaisant, c'est parce qu'on a le luxe de se faire des accroires et qu'on n'a peut-être pas de problème psychologique finalement. Pendant que les uns discourent oiseusement sur la "chosification" par opposition à s'occuper des problèmes d'argent, les autres ont des problèmes d'argent. L'« instrumentalisation des êtres humains », c'est aussi quand on prend Ehrenberg et De Gaulejac comme prétexte un dimanche matin afin d'éviter le sujet.

    • Jacques de Guise - Abonné 24 décembre 2017 13 h 24

      À M. Marc Therrien,

      À mon tour de vous dire que je suis bien d'accord avec vous.

      Une chance que la médecine narrative et la nouvelle approche des soins ont apporté une certaine dose d'humanité à la prise en compte de la souffrance de ceux qui souffrent, sinon la médecine traditionnelle, notamment la psychiatrie, focalisée sur un certain type de maladie n'aurait pas été d'une grande aide pour ceux qui sont broyés à un rythme effarant par ces troubles mentaux distinctifs de notre belle société ..... qui me semble de moins en moins faite pour la personne humaine, à moins de se réfugier dans un repli sur soi salvateur pour cultiver son jardin dirait Candide.

    • Jacques de Guise - Abonné 24 décembre 2017 17 h 16

      À M. M. Bouchard,

      Lorsque l'on confond des soins psychologiques à 70 $ - 100 $ de l'heure avec des soins psychiatriques qui sont couverts par la carte de la Régie de l'assurance-maladie, c'est sûr que l'on peut ne pas percevoir l'étendue d'un sujet.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 25 décembre 2017 11 h 34

      100$ par semaine, c’est le prix d’une automobile. Les gens qui mettre le bien-être psychologique avant le besoin d’une automobile ou d’un cellulaire réussissent généralement mieux et vont avoir le moyen de payer les deux.

      Mais effectivement, c’est le psychiatre qui s’occupe de la maladie mentale, comme la schizophrènie, et le psychologue de toutes les petites accroches au cœur.

      Malheureusement, trop de gens se retrouvent chez le psychiatre alors qu’ils ont besoin d’un psycholgue parce qu’il n’ont pas l’argent nécessaire....et donc, ils ne reçoivent pas tout-à-fait les bons soins.

    • Jacques de Guise - Abonné 25 décembre 2017 14 h 50

      À Mme Roxane Bertrand,

      On ne le crie pas sur les toits (et vous comprendrez pourquoi dans cette ère néo-libérale axée sur les entreprises), mais à la base, pour un grand nombre de troubles existentiels, on ne profitera des soins psychologiques ou psychiatriques que si on dispose d'un certain niveau de connaissances par rapport à la vie mentale ou psychique, donc le facteur déterminant pour profiter véritablement de ces soins est la possession d'une certaine forme de savoir et non le fait d'avoir ou non de l'argent.

      Or l'école ne dispense à peu près pas de connaissances en ce sens, et c'est voulu car ceux qui établissent les programmes croient que d'autres savoirs sont plus importants. Donc ...tirez les conséquences qui en découlent!!!!

      Personnellement, je trouve aberrant qu'un cours comme ECR soit dispensé alors que très peu de connaissances psychologiques ne le sont, comme d'autres connaissances essentielles et cruciales pour la construction de la partie de notre identité sur laquelle nous avons un certain contrôle, relevant des sciences humaines, des sciences du langage, etc., surtout que j'ai tendance à croire, à l'instar du grand psychanaliste Jacques Lacan et de nombreux autres, que notre psychisme est quasiment une matrice langagière.

      Il y a tellement à dire et à faire, mais pour l'instant il ne me reste qu'à vous souhaiter un sincère Joyeux Noel.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 26 décembre 2017 00 h 07

      @ M. De Guise : Je ne confonds pas les deux, mais d'une part, il y avait un commentaire sur la psychiatrie en réponse à un commentaire sur les psychologues en réponse à un article sur la psychiatrie, et votre commentaire n'avait alors pas relevé que vous ne parliez pas du même sujet, donc peut-être que ça ne vous dérangeait pas à ce moment-là. Et d'autre part, ces sujets sont très connexes, et si un psychologue n'a pas à toucher à un grand éventail de maladies mentales (schizophrénie, par exemple), il reste que les exemples de la dépression et du suicide dont il est question dans l'intro (le documentaire "Bye") sont des catégories que les psychologues peuvent aborder, et ce, avec des résultats différents de ceux des psychiatres. Comme n'importe quelle de ces professions peut réussir là où l'autre a échoué (selon le problème du patient), et qu'on retire plus d'avoir utilisé les deux approches simultanément plutôt qu'une seule, je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas question ensemble, voire peut-être sur un même pied d'égalité.

  • François Genest - Inscrit 23 décembre 2017 11 h 02

    Quelques considérations essentielles

    Afin de se faire une représentation claire et partagée des défis que représentent les maladies mentales, je vous soumets les considérations suivantes :

    1) L'évolution historique de la perception des maladies mentales. On remarque une alternance entre des périodes où les "fous" sont soustraits de l'espace public et d'autres où ils sont plus visibles. (réf. : The Noonday Demon d'Andrew Solomon") Nous avons eu un moment charnière ici au Québec qui concorde avec la publication de "Les fous crient au secours" de Jean-Charles Pagé en 1961. Nous avons alors connu ce qu'on appelle la "désinstitutionalisation" des personnes avec troubles psychiatriques. On observe aujourd'hui le résultat de décennies de désinvestissement dans les services communautaires et, plus récemment, l'introduction d'une théorie de l'organisation fordiste (ou toyotiste ou druckérienne, peu importe le nom) dans les services publics qui nuisent à l'intégration réussie des "fous" dans la société. Il va falloir en tirer les conclusions qui s'imposent et soit soustraire à nouveau cette population de l'espace public (ce que je ne souhaite pas) ou soit réaffirmer l'autonomie et le financement des organismes commautaires qui leur viennent en aide.

    2) La marginalisation due à une mauvaise conception de la prévention. Il existe une tendance à diagnostiquer de plus en plus tôt des troubles mentaux chez les enfants. C'est une tendance mondiale, comme en témoigne la mobilisation en France il y a quelques années du mouvement "Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans" qui dénonçait une politique publique de dépistage comme étant une catégorisation abusive des enfants.

    Réfléchissons-y ensemble.

  • Jacques Patenaude - Abonné 23 décembre 2017 18 h 14

    La famille?

    Étonnamment la famille n'est jamais mentionnée dans ce texte. La psychiatrie fonctionne en vase clos. Les familles sont totalement mise de coté dans ce texte sur la "psychiatrie du 21 ieme siècle" comme elles le sont dans les faits.

    Bien d'accord avec un meilleur apport du communautaire, bien d'accord pour éviter l'hospitalocentrisme mais dans l'équation proposée ignorer la famille, les premiers proches aidant démontre un grave manque de compréhension de la réalité vécue.

  • Marie Nobert - Abonnée 24 décembre 2017 01 h 12

    «On a mis quelqu'un au monde. On devrait peut-être l'écouter.» (!)

    Sans comentaire. Grosse fatigue. Le DSM V nous dit que... Le DSM VI nous dira que... Misère. Le DSM n'a pas prévu le désordre mental général menant à l'élection de Donald T. Dommage. Bref. Dans mon temps, il y avait des TLA et les TGA. De mémoire, on subventionnait les TGA à +50%. Certaines commissions scolaires en ont profité un «max». Dans mon temps, c'était au temps de de J.C., député de «"Mont-Royal"» (clin d'oeil à C.(QS)M.). Maintenant on parle de TDHA, etc. et dans un an on parlera de «THCA»...

    JHS Baril

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 24 décembre 2017 10 h 08

    Bref !

    « Une nouvelle vision devra favoriser encore plus la prévention. » (Roch-Hugo Bouchard, Médecin spécialiste en psychiatrie et professeur agrégé, Université Laval)

    Possible, mais laquelle ?

    Difficile de savoir lorsqu’on sait que ce genre de vision repose sur les DSM qui, ces derniers, évoluent par en arrière !

    Bref ! - 24 déc 2017 -