L’autre Canada des autochtones

La série «The Story of Us», diffusée à la CBC au printemps dernier, fut critiquée par plusieurs chercheurs et intervenants pour sa sous-représentation des francophones et des autochtones dans l’histoire du Canada.
Photo: CBC La série «The Story of Us», diffusée à la CBC au printemps dernier, fut critiquée par plusieurs chercheurs et intervenants pour sa sous-représentation des francophones et des autochtones dans l’histoire du Canada.

Le sesquicentenaire de l’État canadien touchant à sa fin, il nous a semblé opportun de formuler quelques propositions pour repenser les 150 prochaines années de cohabitation entre les peuples allochtones et autochtones de l’Amérique du Nord.

La série diffusée à la CBC au printemps dernier et financée par l’État pour son autoglorification, The Story of Us, fut critiquée par plusieurs chercheurs et intervenants pour sa sous-représentation des francophones et des autochtones dans l’histoire du Canada. Ces critiques ont notamment fait remarquer que, dans le premier épisode, des millénaires d’histoire autochtone étaient réduits à quelques minutes. Très peu de temps fut accordé à l’histoire autochtone dans les neuf épisodes suivants. Aurait-il fallu, pour autant, « donner » une plus grande place aux autochtones pour mieux parler du Canada ?

L’allégeance de plusieurs des peuples autochtones habitant aujourd’hui le territoire qu’on nomme Canada diffère de celle des descendants de colons européens. En réponse aux critiques faites envers The Story of Us, il faut se demander si les peuples autochtones veulent même être représentés comme Canadiens. La question de l’allégeance dans son rapport à la représentation n’est pas étrangère à plusieurs Québécois et Québécoises qui ne s’identifient pas à l’État fédéral. Dans un effort pour résoudre ce problème pour le Québec, beaucoup persistent à raconter l’histoire canadienne comme la rencontre des soi-disant « deux peuples fondateurs », une proposition qui a pour effet d’effacer la présence ancestrale autochtone.

Une thèse plus récente sur l’histoire canadienne vise au contraire à les inclure dans un nouveau mythe fondateur, celui du métissage originel. Or, en ce qui concerne les peuples autochtones, l’effet d’effacement est le même.

De plus en plus, des intellectuels rejettent catégoriquement toute forme de représentation ou de reconnaissance visant à inscrire les peuples autochtones dans l’histoire canadienne. Ils affirment que représenter les peuples autochtones comme faisant partie de l’État colonial canadien, c’est les assujettir à son pouvoir de reconnaissance et les soumettre à sa logique politique.

1867, la grande rupture

Inclure les peuples autochtones dans le récit des origines et, ce faisant, les soumettre à la logique de l’État n’a pas toujours été la norme. Comme le montre bien le juriste Michel Morin, la subjugation de l’autonomie autochtone est relativement récente, la notion de Terra nullius, une terre sans droit sur laquelle une puissance étrangère peut s’imposer, ne s’étant pleinement développée qu’au XIXe siècle. L’anthropologue Michael Asch, dans son enquête sur le traité no 4 (principalement le sud de la Saskatchewan), poursuit cette réflexion en analysant les écrits du commissaire aux traités pour le Canada Alexander Morris. Asch démontre que le but à l’époque n’était pas d’accorder des droits aux peuples autochtones, mais au contraire d’en réclamer : Morris demande la permission de rester, et la signature vient sceller cette entente de partage de la terre.

C’est Ottawa, avec à sa tête John A. Macdonald, qui interprétera les traités en en faisant des contrats de cession de terre et d’abandon de la souveraineté autochtone. C’est aujourd’hui l’interprétation de Macdonald qui domine. L’interprétation originale à laquelle Asch cherche à revenir perdure toutefois chez les autres signataires, les peuples autochtones.

Les traités numérotés qui furent négociés au moment de la Confédération, auxquels on peut ajouter les divers wampums scellant les alliances entre les confédérations autochtones et les premiers colons, sont des documents vivants établissant un partage de la terre, et non pas, comme on l’enseigne malheureusement encore, la cession des terres à la Couronne. L’année 1867 représente ainsi, pour plusieurs membres des peuples autochtones, le reniement de la signature de la Couronne. C’est d’ailleurs à cette époque que se développent les grandes politiques d’assimilation : Loi sur les Indiens, interdiction des cérémonies, ouverture des pensionnats, avec les histoires d’horreur dont on peine encore à mesurer l’ampleur.

Repenser le terme « Canada »

Ce n’est pas avec l’État colonial canadien que les peuples autochtones ont signé des traités, mais avec la Couronne. La distinction est importante, car elle implique que l’État doit se comprendre à égalité avec ces peuples. Cette distinction appelle à une réévaluation du « droit canadien » qui implique de repenser sa relation au droit autochtone. C’est ce à quoi se consacrent des juristes autochtones, dont l‘Anishinabe John Borrows, qui propose un autre récit historique du droit canadien, visant à réparer l’oubli radical de sa part autochtone, des traités et des alliances conclues entre les peuples autochtones et les colons. Cette part semble invisible ou inaudible à la majorité allochtone. Cette histoire n’est pas celle du Canada comme entité souveraine, celle racontée par The Story of Us, ni l’histoire de la rencontre de deux peuples fondateurs. C’est l’histoire d’un autre Canada encore qui, pour nous, allochtones, reste à redécouvrir.

Cette histoire n’est pas disparue, elle n’a même pas à être cherchée dans les archives, car elle continue d’être racontée, génération après génération, chez les peuples autochtones. Le renversement opéré par Borrows et d’autres est on ne peut plus clair : le Canada ne sait pas ce qu’il est. Comment pourrait-il dès lors se raconter ? Nous devrions commencer à écouter les récits que portent les peuples autochtones, pas tellement pour mieux les comprendre ou mieux les reconnaître, mais pour mieux nous comprendre nous-mêmes.

5 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 23 décembre 2017 10 h 19

    Mais...

    Mais, Madame et Messieurs, n'êtes-vous pas au courant que la monarchie britannique a acheté les droits sur le nom "Canada" ?
    Enfin, "acheté" n'est pas exactement le mot qu'il faut utilisé puisqu'à part ce que la chose lui a coûté pour armé des navires et des hommes de guerre (dont beaucoup de mercenaires) pour s'emparer "définitivement" de ce qui ne lui appartenait pas, mais je resterai dans les ornières de la politesse pour ne pas irriter les oreilles de tous les fidèles Canadiens.
    Faut dire que pour irriter la susceptibilité de la monarchie britannique il me faudrait faire très fort tant elle n'a jamais été irrité des vérités qui depuis des siècles sont dites contre elle; mais n'épiloguons pas là-dessus...
    En effet, ne savez-vous pas que les mots "Canada", "Canadiens" et "Canadiennes" appartiennent en propre au gouvernement monarchique du Canada en matière de définition ?
    Pour de universitaires, vous m'étonnez...
    Madame, Messieurs, le seul Canada qui vaille, c'est celui qui est déterminé en histoire (lire propagande de communication) par le Canadian Govern'ment et que les seules personnes dignent de s'en dire, de s'en reconnaître, de s'identifier par ces mots devenus très saints, sont celles qui adoptent pour elles l'idée salvatrice qu'avant la domination britannique imposée par les armes et maintenue par la duplicité et la politique (de laquelle les armes "légitimes par la loi" ne sont jamais très loin, Ô 1970 !), les habitants, les Habitants..., de ce continent n'étaient que de pauvres peuplades, de négligeables tribus, sans histoires ni cultures, salut Lord D !
    Groupes humains ne pouvant laisser comme traces que celles de folklores barbares mais amusants et de langues vouées à disparaître pour le plus grand bien de l'humanité toute entière.
    Preuve en étant l'apogée du bonheur de celles et ceux qui finissent par définitivement laissé tomber leurs borborigmes archaïques, eux aussi approximatifs qu'inutiles.
    Canadiens eux ?
    Mais voyons, amis...

    Tourlou

  • Cyril Dionne - Abonné 23 décembre 2017 16 h 29

    Le Canada a fêté son 84e anniversaire en 2017

    J’ai regardé toutes les émissions de la série, « The Story of Us ». Comme œuvre de fiction, il n’y a pas d’égal. Les bons « Anglais » et les méchants « Français » résume bien ce récit moralisateur. Évidemment, les autochtones étaient contents de collaborer avec les « bons » Anglais.

    La véritable histoire du Canada est peuplée d’événements où les colonialistes anglophones sont les mécréants. Enseignez-là et vous allez comprendre tout de suite. Vous connaissez Lord Durham? Vous connaissez Louis Riel? Vous connaissez John A. Macdonald et tous ses troubadours « Canadians » de la Couronne d’Angleterre? Nous seulement ils ont réduit la présence autochtone à moins que rien en Amérique, ils les ont stationnés dans des prisons à ciel ouvert qu’on appelle communément les « réserves ». Et si cela n’était pas suffisant, ils les ont infantilisés avec la Loi sur les Indiens. C’est le même gouvernement avec la même loi qui est en place aujourd’hui.

    Le Canada est un accident géopolitique créé de toute pièce par un empire colonial. Facile à comprendre que les autochtones et les francophones n’avaient guère goût à la fête lors du soi-disant 150e anniversaire « of Canada ». Comme non-lieu, ce supposé 150e était tonitruant.

    En passant, les « Canadians » n’ont pas célébrer leur 150e anniversaire en 2017, mais bien leur 84e. Le Canada n’existait pas avant le statut de Westminster de 1933. Le Canada était tout simplement un Dominion qui veut dire une « colonie organisée ».

    • Pierre R. Gascon - Abonné 24 décembre 2017 18 h 50

      Maurice OLLIVIER : conseiller de la reine, membre de la Société royale du Canada, conseiller juridique de la Chambre des communes du Canada
      Roland MARX : professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

      Le texte qui suit a été écrit par ces deux auteurs.

      Une constitution écrite et non écrite

      L'Acte de l'Amérique du Nord britannique, passé en 1867 par le Parlement du Royaume-Uni, constitue la plus importante partie de la Constitution écrite du Canada. De nombreux amendements à cette loi ont été apportés par Westminster depuis et font également partie de la Constitution écrite du Canada. Il faut y ajouter l'important Statut de Westminster de 1931, qui a reconnu la souveraineté extérieure du Canada et son droit de légiférer sans entraves. Les autorités fédérale et provinciales ont également apporté des modifications dans le domaine de leur constitution propre.

      Une partie importante de la Constitution canadienne n'est pas écrite. Ainsi, par exemple, le principe du gouvernement responsable, en vertu duquel l'exécutif qui ne possède plus la confiance de la Chambre des députés doit offrir sa démission, n'est pas inscrit dans la Constitution. Il s'agit là de l'une de ces conventions constitutionnelles qui régissent la pratique du gouvernement canadien.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 décembre 2017 20 h 55

      Vous avez raison M. Gascon. Le Statut de Westminster est été passé en 1931 et non pas 1933. Donc, c'était le 86e anniversaire "of Canada" en 2017.

  • Serge Picard - Abonné 24 décembre 2017 09 h 30

    "La série «The Story of Us», diffusée à la CBC au printemps dernier, fut critiquée par plusieurs chercheurs et intervenants pour sa sous-représentation des francophones et des autochtones dans l’histoire du Canada."
    À quoi s'attendre d'autre l'histoire du Canada et de la génétique raciste du Canada anglais.