Plan de lutte contre la pauvreté: nouvelles mesures, vieille rengaine

Selon l’auteur, le plan de lutte contre la pauvreté annoncé en grande pompe par le gouvernement Couillard ne s’attaque pas à la pauvreté, mais aux pauvres.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Selon l’auteur, le plan de lutte contre la pauvreté annoncé en grande pompe par le gouvernement Couillard ne s’attaque pas à la pauvreté, mais aux pauvres.

Le plan de lutte contre la pauvreté annoncé en grande pompe par le gouvernement du Québec n’est en fait que la version 2017 du discours et des mesures visant à distinguer le « pauvre méritant » du « pauvre indigne ». Le premier mérite la sympathie et doit être protégé, alors que le second n’a qu’à se débrouiller.

Cette démarcation, bien que s’appliquant différemment à travers les époques, date des premières mesures d’assistance en Europe, autour du XIIe siècle. Au XIXe siècle, avec l’industrialisation et la généralisation du salariat en Occident, les causes de la pauvreté changent : ce n’est plus l’absence de travail qui génère l’indigence, mais bien le travail lui-même. Parallèlement, comme l’observait Karl Marx, l’émergence du capitalisme engendre un processus de criminalisation des pauvres. L’essor du libéralisme va donc remettre en cause les modes antérieurs de régulation de la pauvreté.

Les débats entourant la réforme des Poor Laws de 1834 en Grande-Bretagne sont emblématiques de ce changement de paradigme. Pour les penseurs libéraux, les vieilles lois des pauvres ne font qu’encourager la paresse. La pauvreté est alors perçue comme une responsabilité individuelle découlant d’une mauvaise éthique du travail et d’une moralité déficiente. Bien que l’on considère que les personnes inaptes au travail doivent être secourues, les gens en état de travailler doivent alors se rabattre sur les « maisons d’industrie » : dans des conditions d’assistance dégradantes, afin de leur permettre de se redresser moralement et de développer une éthique du travail. Au coeur de cette démarche : le principe de « moindre accessibilité » (less eligibility), c’est-à-dire des mesures de secours impitoyables afin que les pires conditions sur le marché de l’emploi apparaissent comme un moindre mal.

Contrairement à d’autres régions nord-américaines, les maisons d’industrie ne se développent pas au Québec au XIXe siècle et au début du XXe (les organisations charitables, majoritairement catholiques, ne s’intéressent alors qu’aux « pauvres méritants », abandonnant les autres à leur propre sort). L’idée de « moindre accessibilité » se retrouve néanmoins au coeur des politiques de secours mises en place à Montréal au lendemain de la Première Guerre mondiale et au cours de la crise économique de 1921-1925. Ce concept est aussi au centre des mesures d’aide aux sans-emploi adoptées par les différents acteurs gouvernementaux au cours de la Grande Dépression.

Adoption de législations sociales

Les manifestations populaires contre le chômage et la pauvreté durant l’entre-deux-guerres vont contribuer à remettre en question ce concept et ébranler les pratiques d’assistances de l’époque. L’adoption de législations sociales et le développement de l’État-providence sont des éléments essentiels du compromis fordiste d’après-guerre. L’État reconnaît alors une forme de citoyenneté sociale par l’entremise de droits sociaux partiels. L’octroi de certaines ressources minimales, sous forme de prestations sociales, permet alors aux individus d’échapper à certaines relations de dépendance imposées par la logique charitable et discrétionnaire héritée de la pensée libérale du XIXe siècle.

Cependant, les principes du « bon pauvre » et du « mauvais pauvre » ainsi que le concept de « moindre accessibilité » ont quand même continué de façonner les contours des politiques sociales jusqu’à nos jours. Ainsi, ces principes demeurent en filigrane du discours public servant à justifier les réformes visant à restreindre l’accessibilité aux mesures de soutien pour les sans-emploi.

Depuis les années 1980, les droits sociaux, et particulièrement ceux des sans-travail, sont remis en question par les élites économiques et l’État. À cet égard, l’assurance emploi et l’aide sociale ont subi diverses réformes depuis 40 ans. Celles-ci ont visé à réduire l’accessibilité et la couverture des prestations. En lieu et place se sont multipliées les mesures de formation et de workfare qui rendent l’obtention d’un chèque de plus en plus conditionnelle.

Ces politiques soutiennent une réorganisation du travail basée sur la « flexibilité » où se multiplient les emplois atypiques et précaires pour satisfaire les impératifs du marché. En 2017, le travail garantit de moins en moins une sortie de la pauvreté, comme en témoigne l’accroissement constant des travailleurs et travailleuses pauvres qui doivent recourir aux banques alimentaires ou cumuler les emplois précaires pour se nourrir.

Le discours gouvernemental qui motive le nouveau plan de lutte contre la pauvreté est en continuité avec la loi 25 sur l’aide sociale. En prêchant la vertu de faire sortir les prestataires de la misère, tout en les forçant à travailler sous peine de pénalités financières, le gouvernement ne fait que renforcer la distinction entre « pauvres méritants » et « pauvres indignes ». La situation de pauvreté des personnes aptes au travail est donc vue comme un problème individuel qui relève d’une moralité déficiente à l’égard du travail. Il devient donc impératif pour l’État de durcir le principe de « moindre accessibilité ».

Alors même que tous les indicateurs démontrent une augmentation des écarts de richesse qui n’épargnent même plus les gens qui détiennent un emploi stable, une telle mesure, loin de briser le cercle de la pauvreté, ne va qu’étendre le bassin de cheap labour au profit des employeurs. Ainsi, ce n’est pas à la pauvreté qu’on s’attaque, mais bien aux pauvres. Au lieu de s’en prendre aux causes réelles de la misère (par exemple : la dégradation de la protection sociale, le travail précaire, les inégalités de richesse, etc.), il devient beaucoup plus aisé pour nos gouvernants de faire du neuf avec de vieux discours, de vieux principes et de vieux préjugés.

6 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 23 décembre 2017 07 h 36

    La pauvreté est une prison..


    La pauvreté est une prison pour des personnes qui n'ont commis aucun crime. Des gens qu'on prétend pauvres mais libres, mais qu'on enferme dehors dans leur misère après les avoir jugées

    Christian Montmarquette

    • Yves Côté - Abonné 23 décembre 2017 09 h 39

      Vous m'enlevez plusieurs de ces mots, de ces maux de notre propre monde..., de la bouche Monsieur Montmarquette.
      Merci beaucoup de l'avoir fait !

  • Nadia Alexan - Abonnée 23 décembre 2017 09 h 40

    Une honte dans une société civilisée.

    La pauvreté est une honte dans une société dite civilisée. Si l'on veut vraiment trouver des solutions pour la pauvreté, il faut envisager une réforme fiscale et il faut fermer les paradis fiscaux qui siphonnent les coffres de l'état de fonds nécessaires pour contrer la pauvreté.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 23 décembre 2017 10 h 05

    Un petit détail

    Je remercie M. Marsan pour cette revue des idées qui ont jalonné la lutte à la pauvreté.

    J’avoue être inconfortable avec la décision du Devoir d’accompagner ce texte de la photo d’une mendiante facilement reconnaissable. Si j’étais moi-même réduit à la mendicité, je n’aimerais pas devenir la vedette du spectacle de la pauvreté.

    Afin de respecter la dignité des mendiants, n’a-t-on pas des photos de mendiants vus de dos ?

    • Marc Therrien - Abonné 23 décembre 2017 18 h 03

      J'espère que le photographe Ruiz lui a demandé et fait signer un consentement pour publier ainsi sa photo. Si cela a été fait dans les règles de l'art, alors cette dame, par son consentement à se montrer le visage, contribue à rendre encore plus humain et digne le visage qu'on veut donner à la pauvreté ne serait-ce qu'en la regardant en face.

      Marc Therrien

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 décembre 2017 04 h 45

    ... VIE !

    « La situation de pauvreté des personnes aptes au travail est donc vue comme un problème individuel qui relève d’une moralité déficiente à l’égard du travail. Il devient donc impératif pour l’État de durcir le principe de « moindre accessibilité ». » (Benoit Marsan, Historien, chargé de cour, UQÀM-UQO)

    Qu’elle relève ou pas du néo-libéralisme, la « pauvreté » fait vivre ben du monde, notamment toutes ces personnes qui, travailleurs sociaux, médecins ou ministres, cherchent à lutter sur et contre elle ; des personnes sans problème du « moindre accessibilité » !

    Dans ce genre de système socio-économique, les personnes « aptes » au travail, du moins un certain nombre d’entre elles, peuvent, « comme hélas ! », le demeurer toute une …

    …. VIE ! - 25 déc 2017 -