Un plaidoyer en faveur de la dualité canadienne

La commission Laurendeau-Dunton, créée en 1963 par le gouvernement Pearson, n’est pas une création «ex nihilo».
Photo: La Presse canadienne La commission Laurendeau-Dunton, créée en 1963 par le gouvernement Pearson, n’est pas une création «ex nihilo».

L'année 2017 marque le 50e anniversaire de la parution du premier livre du rapport définitif de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (commission Laurendeau-Dunton). Ce volume contient le testament politique de l’intellectuel André Laurendeau : les « pages bleues ». Ode humaniste à la tolérance, ces dernières témoignent d’une époque marquée par une ouverture à la dualité, où tous les espoirs semblaient permis pour repenser la Confédération.

La commission Laurendeau-Dunton, créée en 1963 par le gouvernement Pearson, n’est pas une création ex nihilo. En effet, chargée d’enquêter sur les moyens d’atteindre l’égalité entre « les deux peuples fondateurs » en tenant compte de l’apport des « autres groupes ethniques », elle représentait la suite logique d’une vaste réflexion menée dans les milieux intellectuels canadiens, tant anglophones que francophones, sur les possibilités de survie du Canada après un siècle d’existence. Ces intellectuels et chercheurs en sciences humaines et sociales souhaitaient susciter un dialogue durable entre le Canada anglais et le Canada français pour que le pays, où les Canadiens français étaient marginalisés sur les scènes politique et économique, se développe sous le signe de l’égalité. À l’époque, le Canada vivait un certain vague à l’âme identitaire, coincé entre ses anciens repères britanniques et la volonté de certains de créer de nouveaux symboles, pour se démarquer du puissant voisin américain. Un des éléments de cette distinction était incarné, pour de nombreux observateurs, par la présence de la culture et de la langue françaises.

Parmi les initiatives pour repenser le Canada se retrouvent notamment des ouvrages universitaires portant sur le bilinguisme et le biculturalisme. Ces études, qui se multiplient dans les années de l’après-guerre, témoignent de cet intérêt croissant pour comprendre le pays et pour définir le projet canadien en fonction de sa dualité. En 1945, le Conseil de recherche en sciences sociales du Canada demande à un groupe d’experts de mener une étude sur la dualité canadienne et les tensions internes entre le Canada anglais et le Canada français. Un comité est alors formé, auquel siègent le sociologue Jean-Charles Falardeau, l’historien Arthur Lower et l’économiste Burton Seely Keirstead. Ce groupe trace les premiers jalons d’initiatives qui suivront, en rassemblant à la fois des anglophones et des francophones et en mettant à profit plusieurs disciplines des sciences sociales, alors en plein déploiement. Devant l’ampleur de la tâche à accomplir, l’exaltation des débuts s’évanouit, et le projet est ramené à des proportions plus modestes, en raison notamment de l’état lamentable de la recherche sur des sujets comparables. Finalement, l’étude se conclut avec la publication de l’ouvrage collectif La dualité canadienne. Une brèche était ouverte et la recherche sur la dualité ne faisait que commencer.

En 1961, le premier Congrès des affaires canadiennes est mis sur pied pour « favoriser le dialogue des deux nations canadiennes sur le plan d’une égalité rigoureuse ». Il amorce une série de rencontres qui mènent à la création de la collection « Congrès des affaires canadiennes » aux Presses de l’Université Laval. Les titres des ouvrages publiés sont évocateurs du malaise ressenti à une époque où l’heure est au bilan : Le Canada, expérience ratée… ou réussie ? (1962), Les nouveaux Québécois (1963) et La dualité canadienne à l’heure des États-Unis (1965). Les invités prestigieux défilent au congrès : Maurice Lamontagne, Gérard Pelletier, Paul Gérin-Lajoie, Michael Oliver et Eugene Forsey entre autres, tous à la recherche de solutions pour l’avenir. Toujours en 1961, la revue Exchange est fondée à Montréal pour rassembler les milieux culturels et politiques anglophones et francophones afin d’exprimer la réalité biculturelle du Canada. Des textes de Pierre Bourgault et de Jacques Ferron y sont traduits pour faire connaître la situation du Québec aux anglophones. La traduction paraît ici comme un outil permettant de rapprocher les communautés.

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Ces initiatives sont marquées par une inquiétude et une urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard et que le pays n’éclate, en raison des revendications d’autonomie du Québec. Dans un éditorial du Devoir de janvier 1962, André Laurendeau interpelle le gouvernement fédéral et souligne que, si Paris valait une messe, le Canada vaut peut-être une enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Il sera nommé coprésident de cette enquête. On a surtout retenu de la commission Laurendeau-Dunton sa durée (près de huit ans), son coût élevé, la Loi sur les langues officielles de 1969 et la politique de multiculturalisme de 1971. Ce faisant, on a oublié que, grâce à ses travaux et aux réflexions qui les avaient précédés, un vaste consensus était en train de s’établir dans les communautés intellectuelles anglophones et francophones et chez les responsables politiques en faveur d’une meilleure expression de la dualité et d’un nouveau compromis constitutionnel reflétant, mieux que celui de 1867, la réalité des années 1960.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Mens, volume 14-15, no 2-1. L’auteure a remporté le prix Benoît-Lacroix pour ce texte.


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