Élections sénatoriales en Alabama: le baromètre de quoi?

La semaine dernière, Jones l’a emporté de justesse avec 49,9% des appuis contre 48,4% pour Moore. L’événement est notable, car l’Alabama n’a pas élu de sénateur démocrate depuis 1992.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse La semaine dernière, Jones l’a emporté de justesse avec 49,9% des appuis contre 48,4% pour Moore. L’événement est notable, car l’Alabama n’a pas élu de sénateur démocrate depuis 1992.

La nomination du sénateur de l’Alabama Jeff Sessions au poste de ministre de la Justice avait relancé le processus électoral pour le poste de sénateur de classe 2. S’affrontaient le républicain Roy Moore, ancien chef de la Cour suprême de l’Alabama, et le démocrate Doug Jones, ancien procureur fédéral.

La semaine dernière, Jones l’a emporté de justesse avec 49,9 % des appuis contre 48,4 % pour Moore. L’événement est notable, car l’Alabama n’a pas élu de sénateur démocrate depuis 1992. C’est une rupture avec le modèle où le candidat républicain à la présidence ou au sénat est appuyé par six électeurs sur dix.

La défaite de Moore est attribuable aux accusations d’agression sexuelle sur des femmes, dont des mineures, ainsi qu’à des positions ultraconservatrices à résonnance religieuse.

Il savait qu’il y aurait une enquête de la commission éthique de la Chambre haute du Congrès. À l’exception du président, les élus républicains s’étaient éloignés de lui, y compris le sénateur Shelby. Cette distanciation est d’autant plus facile du fait que la candidature de Moore était poussée par Steve Bannon, l’ex-conseiller de la Maison-Blanche entré en guerre contre le caucus républicain.

Deux fois élu président de la Cour suprême de l’Alabama, Moore a été démis de ses fonctions autant de fois. En 2003, il avait refusé d’appliquer l’ordre de la Cour fédérale d’enlever un monument des Dix Commandements qu’il avait fait installer dans un édifice judiciaire. En 2016, il défie la Cour suprême, qui rendait légal le mariage entre personnes du même sexe en ordonnant aux juges de continuer d’appliquer la législation de l’État l’interdisant.

S’appuyant sur sa lecture de la Bible, Roy Moore avait affirmé que « la conduite homosexuelle devrait être illégale », celle-ci étant « détestable ». Cela pouvait ne pas déplaire aux fondamentalistes, mais l’ensemble des conservateurs ne pouvait plus le suivre quand il a déjà coécrit que les femmes « ne sont pas faites pour le service politique » et que c’est « une obligation morale de ne pas voter pour elles ».

Vernis bleu sur rouge profond

Dans cet État du Sud, l’équation religieuse est importante. La moitié (49 %) des Alabamiens sont des protestants évangéliques, et 16 % sont des fidèles des Églises noires. Selon les sondages, les deux tiers de la population sont contre l’avortement. Sur ce genre de thème, les conservateurs afro-américains ont les mêmes valeurs que les blancs.

Les positions religieuses de Moore — dont certaines vont à l’encontre de la Constitution laïque fédérale — rencontrent un écho dans une partie de la population, mais les allégations d’inconduite sexuelle peuvent fortement déplaire aux conservateurs religieux soucieux des valeurs familiales. En outre, les remarques sur les Américains juifs et musulmans ou sur le temps de l’esclavage sont de nature à repousser les conservateurs de couleur et modérés.

Si l’État compte 65 % de Blancs pour 29 % d’Afro-Américains, ces derniers sont concentrés dans la « ceinture noire » qui traverse l’État, à la hauteur de Montgomery, où ils représentent entre 40 % et 81 % de la population dans 20 comtés (sur 67).

Dans une lutte serrée, le vote partisan est localement très polarisé. Les appuis démocrates dépassent les 60 % dans neuf comtés, tous dans ladite ceinture, en même temps que les appuis républicains atteignent la même proportion dans 32 comtés à forte majorité blanche.

Entre les élections sénatoriales de 2016 et 2017, les comtés démocrates sont passés de 13 à 25. Les gains ressortent sensiblement plus dans les comtés urbains : Birmingham, Montgomery, Mobile, Tuscaloosa et Huntsville, tous à majorité démocrate cette fois-ci, réunissent plus d’un demi-million d’électeurs.

La victoire de Jones doit beaucoup à la candidature même de Moore, dont les positions ne pouvaient être suivies par les conservateurs modérés. Le retournement de cet État « rouge profond » tient donc à des facteurs conjoncturels. Vu les circonstances, la victoire reste mince, car le socle républicain demeure fort en Alabama, où certaines réalités sociologiques pèsent encore lourd. La polarisation régionale des résultats fait découvrir l’existence de deux univers parallèles.

La campagne n’a pas caché les profondes fractures historiques américaines, version Sud : entre les démocrates et les républicains, entre les Blancs et les Noirs, entre le monde rural et les centres urbains, fractures sur lesquelles se développe la culture war avec ses débats clivants.

Divisions et soustractions

Parmi les ultraconservateurs, l’alt-right et les fondamentalistes peuvent se rejoindre sur certaines valeurs ou certains enjeux, mais les religieux modérés, empreints de respectabilité, préfèrent s’associer à la droite classique et à l’appareil républicain. Lors des événements de Charlottesville, même quand des élus républicains et des leaders militaires se distanciaient de la gestion présidentielle de la crise, les leaders évangéliques ont gardé un profil bas. Leur intérêt est de se rapprocher de l’establishment gouvernemental, au contraire de Steve Bannon, qui l’affronte.

Si la droite religieuse se préoccupe de valeurs morales et de propagation de la foi, la « droite alternative » se focalise sur des récriminations à teneur sécuritaire ou ethnique, dont l’immigration. Sur le plan électoral, la première mouvance attire, au Parti républicain, les conservateurs noirs et la seconde crée l’effet inverse. La dernière élection a vu fuir ces derniers ainsi qu’une frange des conservateurs classiques, dont beaucoup de femmes.

Jones a compris que, pour mobiliser le vote des Noirs, il fallait livrer campagne sur le terrain. Plusieurs hommes républicains n’auront pas voté, se rebutant à choisir un démocrate, alors que certaines femmes ont, cette fois-ci, franchi ce pas. Ainsi, cette élection donne à voir que les électorats conservateurs américains sont divers et qu’ils ne votent pas toujours de concert. C’est plus évident quand s’additionnent ou se soustraient les votes.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 18 décembre 2017 06 h 24

    hé, oui, il est trop a risque

    De l'écoeurement des américains pour les folies du président, je suis convaincu qu'il n'y a pas une journée ou il ne perds pas des appuis, les américains sont en train de se rendent compte qu'ils courent d'énormes risques avec ce président, que la vie est trop fragile pour lui laisser cela entre les mains