Attention au virage économique de la régionalisation

Des immigrants ont été invités l’an dernier à visiter des entreprises agricoles à Sainte-Françoise, un village situé dans le Centre-du-Québec qui souhaite les convaincre de venir travailler en région.
Photo: Francis Vachon Des immigrants ont été invités l’an dernier à visiter des entreprises agricoles à Sainte-Françoise, un village situé dans le Centre-du-Québec qui souhaite les convaincre de venir travailler en région.

Ces dernières semaines, le thème de la régionalisation de l’immigration a fait une apparition remarquée dans les médias. Avec un taux de chômage à son plus bas depuis les années 1980, le Québec a un besoin criant de travailleurs et plusieurs employeurs ont fait état d’une pénurie de main-d’oeuvre chronique dans les régions. Selon le premier ministre Philippe Couillard, plus d’un million d’emplois seront disponibles d’ici 2024, et c’est dans ce contexte de l’immigration économique que le gouvernement libéral propose de mieux représenter le point de vue des employeurs et des besoins du marché.

C’est le message qui a été entendu lors du Forum sur la valorisation de la diversité et de la lutte contre la discrimination tenu à Québec le 5 décembre. Cet événement visait à opérer un virage dans la manière de présenter le dossier de l’immigration ; à l’éloigner de l’enjeu du racisme systémique pour le transformer en défi économique de développement régional. Le développement économique passe dorénavant par la régionalisation de l’immigration et la participation des employeurs dans le dossier, ce qui permettrait, par une sorte de grand écart, de passer ainsi des discriminations à l’adéquation entre les besoins des régions et la force de travail des immigrants.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement québécois, toutes orientations politiques confondues, veut attirer des immigrants en région, parfois pour des raisons démographiques, parfois pour désengorger Montréal de ses immigrants, mais toujours aussi pour combler des besoins de main-d’oeuvre. Les multiples recherches effectuées montrent que l’approche uniquement économique de la régionalisation de l’immigration ne fonctionne pas !

Est-ce qu’on a pris en compte ce que ces immigrants et leurs familles ont dit de leurs difficultés et des barrières rencontrées ?

Vendre sa région

Avec ce faux virage qui n’est que la répétition d’une stratégie déjà largement utilisée, il faut rapidement vendre sa région, faire de la promotion et embaucher des travailleurs de partout. L’immigration serait alors la solution aux besoins des régions. Beaucoup d’histoires à succès sont présentées, notamment celles des employeurs modèles qui veulent participer au développement économique, des champions qui deviennent des défenseurs de leurs régions… sinon l’entreprise risque de se délocaliser dans un autre pays.

Ces discours conventionnels sur l’intérêt pour les régions d’accueillir des immigrants travailleurs et sur le dynamisme desdites régions, mettant les employeurs au centre de l’équation, sont certainement surtout électoralistes et ils cachent encore une fois les problèmes rencontrés par les immigrants à qui on fait miroiter l’espoir d’une insertion professionnelle et socio-économique facilitée en région. Depuis le début de la régionalisation, on tente d’envoyer des immigrants en région. Certains s’y sont installés avec leur famille, d’autres y ont fait un passage avant de revenir vers Montréal ou de partir dans une autre province canadienne. Est-ce qu’on a pris en compte ce que ces immigrants et leurs familles ont dit de leurs difficultés et des barrières rencontrées ? Est-ce qu’on a entendu les raisons des échecs souvent liés à la non-prise en compte des besoins familiaux et sociaux de ces travailleurs ? Est-ce qu’on a compris qu’ils ne représentaient pas juste une force de travail, mais bien une famille, des projets, des attentes et des compétences ? Ces emplois à 15 $ sont-ils les professions désirées ou tout simplement des solutions à court terme pour faire vivre la famille ? Est-ce qu’on a saisi pourquoi l’insertion sociale est si difficile pour certaines familles en région : isolement, manque de réseaux locaux, d’information, de logements, frilosité de la population à s’ouvrir à une famille « étrangère », visibilité négative de leur différence, que ce soit en milieu scolaire ou dans la vie sociale, comportements parfois xénophobes et islamophobes dans cette période de crises à répétition sur les questions concernant la neutralité de l’État ?

Une approche globale

En fait, tant pour le développement des régions que pour l’intégration des immigrants, une approche globale est nécessaire. Il faut surtout sortir du format temporaire et de la trop simple équation « offre-demande ». Cette vision amène les immigrants et leurs familles à être à la merci des employeurs et des aléas du marché économique. Les champions, ceux qui seront les employeurs gagnants, ont toujours des intérêts particuliers liés au marché. Il faut éviter de leur livrer une main-d’oeuvre captive, trop facilement exploitable.

Pour faciliter les liens entre les immigrants et les régions potentiellement accueillantes, il est essentiel de bien accompagner tant les uns que les autres, de faire circuler les informations avec et parmi tous les acteurs, d’intégrer la métropole montréalaise dans ces discussions. Il faut penser la sensibilisation des populations des régions, et pour cela, le simple argument économique ne suffit pas. Il faut développer une perspective sociale et humaniste de la régionalisation de l’immigration qui permettra de soutenir la dimension économique.

Finalement, il est nécessaire de développer, pour tous, une culture du dialogue dans le but de consolider un projet de société respectueux de l’immigrant, le considérant comme un citoyen à part entière et non comme une simple ressource venue combler un besoin d’emploi.

Voici ce qui aurait dû être discuté lors du forum, il est peut-être encore temps de le faire, mais cela prendra des ressources, de multiples acteurs, une capacité à entendre ce que les immigrants ont à dire, et aussi le courage de parler des vrais problèmes et la volonté de changer réellement les choses !

5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 14 décembre 2017 07 h 49

    En effet

    Actuellement, l'Abitibi a besoin de travailleurs dans ses mines. Un immigrant peut y être attiré. Mais, que la conjoncture économique se détériore et la mine ferme. L'immigrant se retrouve au chômage, et à Amos ou La Sarre il n'y pas d'autres emplois, comme à Montréal avec son économie diversifiée. Et il n'a pas là de famille élargie ou de réseau d'amis de longue date pour l'aider.

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 décembre 2017 09 h 14

      Selon les chiffres de l'Institut de la statistique du Québec, le taux de chomage en Abitibi a été inférieur à celui de Montréal au cours des dix dernières années sauf en 2007. L'économie divesifiée de Montréal ne semble pas être l'eldorado que l'on croit pour les chomeurs immigrants.

      http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-re

      D'autre part un immigrant qui arrive tout juste au Québec a peu de chances d'avoir déjà un réseau d'amis de longue date sauf peut-être s'il fait parti du programme de regroupement des familles.

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 14 décembre 2017 09 h 53

      En adoptant un autre pays que le sien, l'immigrant devait sûrement s'attendre à ne pas y vivre le même quotidien que dans le pays qu'il a quitté. Qu'il n'y rencontre pas de famille élargie ou de réseau d'amis de longue date, il devait s'y attendre aussi.

      Cela aussi fait partie des vrais problèmes à discuter...

  • Jacques Patenaude - Abonné 14 décembre 2017 09 h 23

    Bon texte mais...

    Je suis bien d'accord avec cet article qui mentionne l'importance de ne pas limiter l'intégration des immigrants en région à une question économique. Le soutien social et l'intégration des immigrants que ce soit à Montréal ou en région demande des ressources bien plus larges que pour la seule question de l'emploi. Plusieurs exemple de régions qui réussissent une véritable intégration existent comme à Granby, St-Hyacinthe entre autre.

    Ce qu'on peut cependant reprocher à ce texte c'est encore une fois d'identifier les régions comme des nids à xénophobie. Jusqu'à présents les problèmes majeurs de xénophobie se sont produits en milieu urbain, principalement à Montréal et à Québec. Encore une fois dans ce texte on retrouve les préjugées habituels qui séparent de plus en plus au Québec les milieux urbains des milieux ruraux et ceci est tout aussi inquiétant pour notre avenir que les problèmes d'intégration des immigrants. On a qu'à observer où cette brisure urbains-ruraux a menée les USA.

  • Pierre Robineault - Abonné 14 décembre 2017 11 h 50

    Enfin !

    Enfin, des propos sensés sur un sujet préoccupant, et qui nous aide, pour certains, à penser le problème de l'intégration encore plus intelligemment.
    Celà dit dans l'espoir que notre hélas gouvernement se donne la peine de vous lire.