Repenser la relation entre les autochtones et les Forces armées

Le premier ministre Justin Trudeau a rencontré des membres des Rangers canadiens, une unité de réserve composée en majorité d'autochtones, qui constituent la principale présence militaire dans le nord du pays.
Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau a rencontré des membres des Rangers canadiens, une unité de réserve composée en majorité d'autochtones, qui constituent la principale présence militaire dans le nord du pays.

Le rapport des autochtones avec les Forces armées est une facette méconnue de l’histoire de plusieurs pays. Pourtant, au Canada, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande et en Australie, les autochtones se sont enrôlés en proportion plus importante que les non-autochtones lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, s’illustrant à de nombreuses reprises lors d’opérations militaires. Pensons notamment à la composition du 28e bataillon néo-zélandais formé en 1939 et composé exclusivement de Maoris, qui connut de considérables succès, contribuant à l’enracinement d’une grande tradition militaire chez ces communautés.

Plus près de chez nous, plusieurs autochtones servent au sein des Rangers canadiens, unité de réserve instaurée après la Seconde Guerre mondiale dans un contexte de guerre froide. Les Rangers assument principalement des tâches de patrouille et de recherche et sauvetage au sein de secteurs peu peuplés du Nord canadien. Les critères d’enrôlement sont territoriaux, ce qui fait en sorte que plusieurs communautés autochtones ont développé un attachement profond à l’égard des Rangers. Loin d’assumer un rôle strictement militaire, les Rangers mettent à profit le savoir traditionnel autochtone, solidifient les liens intergénérationnels des membres de la communauté et assurent un lien important entre les peuples du Nord et du Sud.

Malgré cette tradition militaire, les autochtones sont toujours sous-représentés au sein de l’armée canadienne. En effet, ils ne représentent que 2,7 % de l’effectif des Forces armées canadiennes, alors qu’en vertu de la Loi sur l’équité en matière l’emploi, ils devraient former 3,3 % de la main-d’oeuvre. Au-delà des coûts importants que cette problématique représente pour le gouvernement fédéral, le déficit de légitimité démocratique constitue une conséquence directe de cette sous-représentation. Dans une société démocratique, les organisations publiques devraient représenter adéquatement la population qu’elles desservent. Il est donc impératif de se questionner sur les causes de cette sous-représentation.

L’armée au service d’une économie coloniale

Les puissances européennes se sont servies de l’armée comme d’une force coercitive au service d’une économie capitaliste de type colonial, souvent au détriment des intérêts autochtones. L’expérience canadienne se rapproche en ce sens de celle d’autres pays. En Australie, les aborigènes ont été recrutés pour consolider le territoire des colons dans le contexte des guerres de frontières et ultérieurement afin de défendre les intérêts de la puissance régionale australienne. De même, les activités militaires dans le Grand Nord canadien, sans consultation avec les Inuits, ont affecté durablement la réalité sociale, économique et environnementale de ces peuples. Pensons à ce titre à la construction de la DEW Line en 1954. La crise d’Oka en 1990 a également eu un effet délétère quant aux relations entre l’armée et les communautés autochtones. De Lint (2004) qualifie d’ailleurs la décision d’utiliser l’armée comme une violation des principes de la démocratie libérale.

La mise en oeuvre de politiques racistes par le ministère de la Défense nationale pourrait également expliquer cette sous-représentation. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, il était impossible pour les autochtones de s’enrôler dans la marine puisqu’on exigeait que les candidats soient de descendance européenne pure et de race blanche. Même si dans son libellé la loi laissait place à l’interprétation, l’application de celle-ci était de nature à dissiper tout doute : les autochtones n’étaient pas les bienvenus dans l’armée. Toutefois, les besoins opérationnels grandissants ont eu pour effet de créer un système informel de recrutement, jusqu’à la conscription officielle des autochtones (hormis les bénéficiaires des traités 3, 6, 8 et 11).

Par ailleurs, le pouvoir discrétionnaire des agents fédéraux dans la gestion du programme d’allocations destinées aux personnes dépendantes (les femmes et les enfants) était teinté par des considérations empreintes de préjugés et de stéréotypes. On estimait, par exemple, que les femmes autochtones ne savaient pas bien gérer leur argent, ce qui constituait une cause fréquente de refus de l’allocation.

Dans le contexte du rapport de la Commission vérité et réconciliation, le gouvernement fédéral souhaite restructurer la relation de la société canadienne avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Constituant le plus gros employeur public au Canada, les Forces armées canadiennes doivent faire partie de cet effort global en s’inspirant de l’expérience similaire vécue par les autochtones dans d’autres pays du Commonwealth et aux États-Unis. Plus spécifiquement, afin d’avoir une vue plus précise des causes de la sous-représentation des autochtones dans l’armée, les autochtones devraient pouvoir exprimer la manière dont ils perçoivent l’armée. C’est à partir de ce diagnostic que des solutions adéquates pourront être mises sur pied, afin de leur permettre d’offrir une contribution à la hauteur de leur richesse culturelle.

1 commentaire
  • Loyola Leroux - Abonné 8 décembre 2017 09 h 21

    Quelle est l’opinion des autochtones ?

    Je respecte l’opinion de nos deux experts dans le domaine, mais j’aimerais lire un texte écrit par un autochtone sur le sujet. Que pensent-ils de leur intégration dans les Forces armées ? Le fait qu’ils soient éduqués dans leur langue maternelle et qu’ils doivent passer a l’anglais au secondaire pour rejoindre l’armée leur nuit-il ? Ne devrait-on pas créer des régiments formés d’autochtones qui utilisent une langue autochtone ? Comme on a fait pour le 22e Régiment.