Pour une sortie de la mondialisation néolibérale

«Par de multiples manifestations, initiatives, campagnes et déclarations, le mouvement altermondialiste a maintes fois explicité par quels principes et axes d’action passe une sortie de la mondialisation néolibérale», écrivent les auteurs.
Photo: François Guillot Agence France-Presse «Par de multiples manifestations, initiatives, campagnes et déclarations, le mouvement altermondialiste a maintes fois explicité par quels principes et axes d’action passe une sortie de la mondialisation néolibérale», écrivent les auteurs.

«Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d’investir où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales. »

Cette déclaration de l’ancien président du conseil d’administration de la firme d’ingénierie ABB, Perry Barnevik, cité par Jean Zigler dans Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, est devenue emblématique d’une mondialisation qui ne s’embarrasse pas du sens ou du non-sens de cette « liberté » qui provoque des déséquilibres abyssaux à l’échelle mondiale. Quelques constats le révèlent : aujourd’hui, sur les 100 premières entités économiques mondiales, 31 seulement sont des États et 69 des multinationales ; 8 milliardaires détiennent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ; de puissants oligopoles dominent tous les grands secteurs de l’économie ; plus de 2500 traités d’investissement offrent des « dispositions-obus » aux entreprises pour s’attaquer à des lois nationales qui entravent leur quête de profit.

Pour mondialiser de cette manière, à la faveur de la chute du bloc communiste, il a fallu essentiellement donner préséance au droit des entreprises sur les droits humains. Il a fallu créer de l’endettement pour saper l’autonomie tant des personnes que des pays ; propager une idéologie néolibérale à l’aide d’institutions cherchant à infléchir politiques et comportements ; concentrer du pouvoir en dépossédant. Les causes et les conséquences de cette phase du capitalisme, financier et globalisé, le mouvement altermondialiste, au sens large, les a comprises et critiquées bien avant la droite populiste et des politiciens comme Donald Trump et Marine Le Pen, dont l’opposition à la mondialisation tient largement de la mascarade. Le diagnostic des altermondialistes s’est avéré à plusieurs égards, et l’échec de la mondialisation actuelle est si manifeste — les crises financière, climatique, migratoire, notamment, l’attestent — qu’on se demande pourquoi leurs multiples propositions tardent encore à être appliquées. […]

 

Changer de paradigme

Par de multiples manifestations, initiatives, campagnes et déclarations, le mouvement altermondialiste a maintes fois explicité par quels principes et axes d’action passe une sortie de la mondialisation néolibérale. La mondialisation doit d’abord et avant tout être enracinée dans la plus haute exigence démocratique et la recherche de l’intérêt public. « À quoi sert un Parlement s’il faut de toute façon signer, s’il faut de toute façon ratifier ? », s’interrogeait Paul Magnette, alors qu’il était ministre-président de la Wallonie, dans son célèbre discours du 16 octobre 2016 contre l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (UE).

Vouloir une « autre mondialisation » — ou « démondialiser », sachant que ce concept a d’abord été proposé par deux figures de l’altermondialisme, Walden Bello et Bernard Cassen — signifie, dans cette perspective, reprendre le contrôle démocratique des forces économiques et financières qui dominent nos sociétés et qui ont acquis un pouvoir démesuré nuisible au bien commun, au respect des droits démocratiques et humains ainsi qu’à l’avancée de la justice sociale. Il s’agit de faire émerger un nouveau paradigme fondé sur le respect des écosystèmes, des droits humains et des cultures diversifiées du monde, et non pas sur la domination de plus en plus grande de puissances oligarchiques. Cet impératif s’inscrit tout autant dans le caractère inédit d’une époque — marquée par des fortunes colossales et des écarts de richesse inégalés ainsi que par une crise climatique mortifère — que dans le legs historique de mouvements sociaux antérieurs dont l’esprit solidaire et internationaliste, contraire à l’individualisme, au sectarisme et au nationalisme étroit, fonde et traverse les courants altermondialistes.

En plus d’avoir sérieusement miné la crédibilité et l’action des institutions financières internationales et contribué à stopper des accords nuisibles à l’intérêt public — comme la Zone de libre-échange des Amériques et le traité de libre-échange entre l’UE et les États-Unis —, le mouvement altermondialiste est derrière un important projet encore méconnu : celui de mettre sur pied un instrument international contraignant juridiquement les multinationales à respecter les droits humains et les normes sociales et environnementales. Il fait aussi avancer la notion du crime d’écocide (crime de destruction de ce qui est nécessaire à l’humanité pour exister) ou encore le projet d’une fiscalité internationale capable d’enrayer la forte tendance des richissimes et des multinationales à se désolidariser du destin des territoires et des populations touchées par leurs activités. Chose certaine, l’action locale doit se conjuguer à l’action nationale et internationale, et la valorisation d’outils qui ont fait leurs preuves (droits humains, services publics, coopératives, agroécologie, etc.) aller de pair avec de nouvelles initiatives (droits de la Terre-Mère, systèmes d’échange local, villes « zéro déchet », etc.). La notion d’alternatives systémiques, comme la souveraineté alimentaire, le « buen vivir », les communs ou l’écoféminisme, s’impose par ailleurs de plus en plus. […]


Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Relations, décembre 2017, no 793.

   

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5 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 28 novembre 2017 10 h 35

    Sortir mais comment ?


    Vous inspirant de Walden Bello et Bernard Cassen, vous dites qu’il faille « reprendre le contrôle démocratique des forces économiques et financières qui dominent nos sociétés » en faisant « émerger un nouveau paradigme fondé sur le respect des écosystèmes, des droits humains et des cultures diversifiées du monde ».

    Il s’agit d’un projet ambitieux qui importe de prendre en considération les assises du capitalisme et de son irradiation internationale, ce qu’a fait Wallerstein dans l’esprit de Braudel.

    C’est ce qui l’a amené à faire état de la fin du système-monde capitaliste autour des années 2030 pour une diversité de facteurs : raréfaction des zones humaines à rabais, épuisement des ressources, diminution des marges de bénéfices et éveil d’une conscience planétaire.

    De son constat, deux voies étaient envisageables : 1) durcissement des protections des bénéficiaires (20 % de la population mondiale) à l’aide d’appuis militaires et d’États participants ; 2) activation d’un système-monde sur une base différente, ce qui, comme l’ont avancé Bello et Cassen, passe par une résurgence démocratique et la mise en place de liens à l’échelle mondiale entre des États qui s’en nourrissent.

    D’autres penseurs entrevoient autrement la fin en l’imaginant tel un retour à l’état précapitaliste et en misant sur la diversité, une approche qui se retrouve dans votre texte. J’avoue y voir plutöt une « démondialisation » lente qui créera des isolats sans atteindre le cœur et les ramifications du capitalisme.

    Aussi suis-je enclin à m’inscrire dans la perspective de Wallerstein et d’inciter à y poursuivre la réflexion autour du levier qu’est la démocratie et son irradiation, mais surtout les possibles prises en charge du contrôle des débordements capitalistes qu’elle peut mettre en œuvre, ce qui peut rejoindre la conscience qu’en ont la majorité de la population mondiale.

    • Pierre Fortin - Abonné 28 novembre 2017 18 h 48

      Excellent texte Monsieur Bariteau.

      Même s'il est difficile d'anticiper l'avenir, il est de plus en plus clair que le monde unipolaire actuel atteint ses limites. La toute puissance du Dollard et l'externalisation des lois impériales US concernant son utilisation (e.g. l'amende de 9 MM$ imposée à BNP Paribas, les interdits du même ordre contre le projet Nord Stream II, la strangulation du Venezuela, etc.) forcent les États qui refusent de se soumettre à innover.

      C'est ainsi que les grands projets eurasiatiques tels l'Organisation de coopération de Shangaï, Les Nouvelles Routes de la soie, la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures, les BRICS ... construisent avec détermination un monde multipolaire entre États souverains, avec des monnaies nationales valides : le Yuan et le Rouble s'appuyant de plus en plus sur l'or.

      Il faudra voir si on saura respecter les principes fondateurs de ce "nouveau monde", mais c'est bel et bien en chantier. Par exemple, l'Arabie saoudite qui fonde la valeur du pétroldollar US, devra dorénavant accepter d'être payée par la Chine en Yuans et non en dollars — on peut imaginer la bombe à Wall Street. Même chose pour le pétrole du Venezuela avec qui les échanges se feront en Yuans et en Bolivars.

      L'Eurasie se construit avec détermination et il y a là un véritable espoir de changement pour le mieux. Ces changements ne se feront toutefois pas sans conséquenes. Mais dans tous les cas, on verra !

  • Jacques Lamarche - Inscrit 28 novembre 2017 12 h 34

    D'abord le contrôle du pouvoir de conditionnement des masses!

    Qu'importe la voie que pourraient prendre les forces voulant l'affaiblissement du pouvoir économique et un réveil démocratique, rien ne semble possible sans d'abord reprendre le contrôle des médias, sans mettre fin à la propagande qui asservit l'opinion et conditionne les masses à toujours plus consommer!

    Le pouvoir financier et le commerce, ici comme ailleurs, ont depuis longtemps compris la nécessité de la propagande pour prospérer et asssurer leur pérennité!

    Leur pouvoir est si grand qu'il faut même s'inquiéter du triste sort que la grande entreprise et ses actionnaires font courir à la planète. Même les mers, pourtant si vastes, ont du mal à ¨respirer¨! Tous veulent éviter cet autre désastre appréhendé, mais encore là, personne ne peut bouger!

    La seule utopie qui puisse changer la donne réside dans l'union et la concertation de toutes les nations alors même que le capital ne cesse de semer la division!!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 novembre 2017 14 h 12

    Les auteurs écrivent :

    « Il fait aussi avancer la notion du crime d’écocide (crime de destruction de ce qui est nécessaire à l’humanité pour exister)... »

    Je préférerais quant à moi la formule suivante : « Il fait aussi avancer la notion du crime d’écocide (crime de destruction de ce qui est nécessaire aux êtres vivants pour exister)... »

  • Cyril Dionne - Abonné 28 novembre 2017 17 h 17

    Pour une sortie de la mondialisation tout court

    Enfin. Le néolibéralisme mécréant est le sosie de l’altermondialisme à gauche toute. L’esprit solidaire et internationaliste, tout comme le libre-échange, ont contribué à l’explosion de la population mondiale d’où découle tous les problèmes de la biosphère. Ce n’est pas la pollution, les gaz à effet de serre, le réchauffement climatique ou bien la destruction d’écosystèmes terrestres et marins qui sont le véritable problème de l’homme, mais sa capacité à se reproduire sans fin. Et l’internationalisme, pour ne pas dire le communisme, est responsable des plus grands génocides en passant par Staline et Mao Zedong.

    On ne peut pas continuer à ajouter des milliards de gens tout en pensant que la Terre se portera bien. N’en déplaise à nos esprits aux amis imaginaires d’un autre siècle, la régionalisation a bien meilleur goût. C’est « ben » pour dire.