Chemins de guerre, chemins de mémoire?

Le premier ministre Justin Trudeau lors de sa visite au Memorial national du Canada à Vimy pour le centenaire de la bataille de Vimy en avril 2017
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Le premier ministre Justin Trudeau lors de sa visite au Memorial national du Canada à Vimy pour le centenaire de la bataille de Vimy en avril 2017

Je reviens d’un voyage en Europe durant lequel j’ai voulu suivre les traces des soldats canadiens (et canadiens-français) durant la Grande Guerre (1914-1918) et la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Si cette année marquait le centième anniversaire de la bataille de la crête de Vimy, l’an prochain sera celui de l’armistice conclu le 11 novembre à 11 heures.

Le 1er septembre 2019 marquera le début officiel, il y aura quatre-vingts ans, de la Seconde Guerre mondiale. Les armées d’Hitler envahissent la Pologne. Le Canada déclare la guerre le 10 septembre. Voilà donc des dates charnières et en traversant l’Atlantique, j’avais des attentes élevées quant aux sites de commémoration. Or, j’ai été bien déçue.

Il faut savoir qu’il n’existe aucun itinéraire déjà tracé pour qui veut faire ce genre de voyages, un guide illustrant les principaux sites d’intérêt. Le GPS souvent ne référence pas ces sites et il faut utiliser Google Maps pour les trouver, et encore. Peu d’affiches, peu de présentations ou d’historiques.

Certains sites de la Grande Guerre sont bien présentés et entretenus. Je pense notamment au site de Passchendaele, en Belgique, ou au magnifique monument de la crête de Vimy, dont la majesté se dessine de très loin sur l’horizon des collines françaises. Et pourtant. Au Centre d’accueil des visiteurs de Vimy, tout récemment terminé, des fissures dans le plancher sont déjà visibles. Une mauvaise construction. À titre de comparaison, je suis allée au centre d’interprétation de Verdun. Les champs de bataille, les lieux des combats où sont morts tant de jeunes soldats, les villages détruits et non reconstruits, tout est bien indiqué et raconté.

Dieppe

Que dire maintenant de sites importants de la Seconde Guerre mondiale? À Dieppe, un petit monument, bien seul sur cette plage tragique, avec une plaque commémorative. Pas de centre d’interprétation de ce raid du 19 août 1942. Il y a le cimetière canadien, où sont enterrés 707 Canadiens. Les Fusiliers Mont-Royal y ont perdu 119 des leurs.

À Juno Beach, où ont débarqué les Canadiens le 6 juin 1944, lors du D-Day, il y a bien un centre d’interprétation. Or celui-ci est privé quoique ayant été fortement subventionné par le ministère des Vétérans. Le centre est bien, mais fait pauvre figure comparativement aux centres des plages américaines et britanniques.

Voulez-vous suivre les traces des régiments canadiens-français dans le bocage normand ou en route vers la Belgique et la Hollande ? Il n’y a aucun guide, aucun site commémoratif des petits et grands combats qui s’y sont déroulés. Parfois, au détour d’une route, une plaque sur une maison, une croix sur le chemin, un petit monument, quelques fleurs, quelques cimetières.

À Zwolle, aux Pays-Bas, Léo Major des Régiments de la Chaudière et du Royal 22e Régiment, s’est illustré. Un boulevard porte son nom : le Leo Majorlaan. Pourtant, il n’y a aucun centre d’interprétation sur ses héroïques combats et ceux de ses compagnons.

Voulez-vous retracer le parcours des Canadiens français lors de la bataille de l’Escaut ? Bonne chance pour trouver des mentions ou des sites rappelant leurs exploits. Je n’ai fait qu’effleurer l’Allemagne et je ne suis pas descendue en Sicile ou en Italie ; à la vue de mon expérience, je ne saurais dire comment la commémoration de la vaillance de nos soldats est faite.

Où sont les rappels du rôle des agents canadiens-français en territoire ennemi, parachutés pour appuyer une résistance fragile devant un occupant impitoyable ?

Où est le gouvernement canadien ? Quel ministère fédéral est responsable de cet état de délabrement de sites de mémoire importants ? Est-ce le ministère des Vétérans, ou encore Patrimoine canadien… le ministère de la Défense nationale peut-être ?

Où est le gouvernement du Québec ? Ne faudrait-il pas rappeler — nommer, raconter l’histoire — de ces milliers de Québécois (Canadiens français d’hier) qui ont débarqué sur les côtes d’Afrique du Nord, de Sicile, d’Italie, de France ? Si notre monde existe, c’est grâce à l’héroïsme et au sacrifice de milliers d’entre eux.

Ne faudrait-il pas rédiger un Guide pour des voyageurs désireux de marcher ainsi sur les traces de nos soldats ? Des agences de voyages ne pourraient-elles pas organiser des voyages organisés sur cette thématique ? Encore faut-il qu’il y ait des sites à voir, des expériences à revivre !

Bientôt, il faudra se rappeler cette période à la fois grande et tragique de l’histoire. Il faut une volonté politique et des budgets pour ce faire, afin que la jeune génération apprenne ces histoires de la façon qui lui convient aujourd’hui, interactive, en mouvement. C’est un devoir collectif de mémoire.

9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 27 novembre 2017 06 h 23

    Faire plus


    Texte fort intéressant et pertinent. Certes il faudrait faire beaucoup plus pour commémorer les faits d'armes des Canadiens lors des deux dernières Guerres Mondiales. Cette carence découle sans doute en grande partie du fait que le Canada n'a pas une grande culture militaire. Sans tomber dans le militarisme, nos gouvernements pourraient faire plus. Il faut le souhaiter. Par reconnaissance et devoir de mémoire. ''Ils'' ne sont pas morts en vain.


    Michel Lebel

  • Léonce Naud - Abonné 27 novembre 2017 06 h 43

    Les Québécois doivent se réapproprier le monde militaire

    Avec raison, Monique Dumont demande : « Où est le gouvernement du Québec ? Ne faudrait-il pas rappeler — nommer, raconter l’histoire — de ces milliers de Québécois (Canadiens français d’hier) qui ont débarqué sur les côtes d’Afrique du Nord, de Sicile, d’Italie, de France ? Si notre monde existe, c’est grâce à l’héroïsme et au sacrifice de milliers d’entre eux. »

    Pour commencer quelque part, rappelons qu’il existe, au cœur du Vieux-Québec, le bâtiment des Nouvelles Casernes, qui demeure à ce jour sans vocation. Pourquoi l'État québécois ne pourrait-il pas le consacrer à un musée militaire ? Les Français, les Canadiens et leurs alliés Amérindiens (y compris leurs ennemis de l’époque) n’ont-ils pas accompli suffisamment d’exploits guerriers en Amérique ? Ces derniers ne sont-ils pas inexplicablement et honteusement ignorés ? La Nouvelle-France, une société fortement militarisée, a gagné la quasi-totalité des engagements armés auxquels elle a participé sauf un seul – celui des Plaines d’Abraham. La prise du fort George, la bataille de Carillon, celle de Sainte-Foy, les exploits d’un Pontiac, d’un Pieskaret, d’un Charles de Langlade, ou bien ceux de Frontenac, des frères d’Iberville, des combattants Acadiens ou Métis rempliraient ces Nouvelles Casernes d'échos de nos ancêtres courageux d'autrefois. Enfin, les faits d’armes mémorables des Canadiens-français qui se sont battus sous le pavillon de la Grande-Bretagne puis celui du Canada depuis la Cession de 1763 ne méritent-ils pas d’être largement expliqués aux Québécois d’aujourd’hui ainsi qu’aux visiteurs étrangers, cela au cœur même de leur Capitale nationale ? Comme l’affirme sans ambages le Chant National des Canadiens-français : « Ton front est ceint de fleurons glorieux, car ton bras sait porter l’épée…»

  • Gilles Théberge - Abonné 27 novembre 2017 09 h 10

    Vous avez raison madame Dumont, notre mémoire collective est défaillante, du moins elle défaille grandement en ce qui a trait à tous ces gestes désormais enfouis au fond de l’histoire.

    Je suis passé à Dieppe en Normandie il y’a quelques années et j’ai constaté que l’un des nôtres y a laissé une trace indélébile.

    En effet le général Ménard, un héros de la guerre 39/45 est devenu citoyen d’honneur de la ville de Dieppe, et une avenue lui est consacrée près du vieux port.

    En revanche, wikipédia m’apprend que « Son fils, Charles, à l'horreur de la famille, a mis en vente ses médailles militaires en 2005, c'est le philanthrope Ivonis Mazzarolo qui les a acquises pour la somme de 40 000 $. ».

    C’est tout dire. Nous n’avons vraiment pas le sens de l’histoire.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 27 novembre 2017 11 h 03

    Les guerres des autres.

    Au siècle dernier, le Canada a contraint les Québécois à se battre à l'étranger dans des guerres soi-disant "mondiales" qui pourtant ne les concernaient pas vraiment directement, pas plus qu'une grande partie de l'humanité. Des centaines, sinon des milliers ont laissé leur vie dans ces conflits régionaux voulus et fabriqués par les autres.

    Pourtant, en ce début du XXIe siècle, les Québécois doivent réapprendre à s'investir chaque jour dans des batailles qui les concernent au premier chef et où leur existence, de même que leur avenir, vont se jouer. Ils devront le faire à l'encontre de ceux qui les gouvernent et qui ont déjà capitulé, les abandonnant à leur sort.

    Les Québécois doivent apprendre à choisir leur guerre et à se battre pour la gagner.

  • Alain Gaudreault - Abonné 27 novembre 2017 11 h 53

    Un exercice de construction identitaire

    La commémoration, responsabilité fédérale formelle depuis les années 2000 avec le ministère des anciens combattants qui en administre le programme, a toujours été un acte de construction identitaire en fort partenariat avec la Légion royale Canadienne et quelques organismes nationaux de défense d'une certaine vision de l'histoire, souvent localisés à Toronto. Or, l'identité militaire se construit de façon bien différente dans l'une et l'autre des deux solitudes. Les faits d'armes, les personnages, les motivations, les réactions sont souvent conflictuels. Le choix et la pertinence des dépenses commémoratives annuelles est ainsi un exercice plus que délicat. Il se limite à expédier du matériel simpliste dans les écoles, organiser des cérémonies, déplacer des délégations en visite sur les champs de bataille, entretenir des cimetières et des monuments ainsi que de faire de la publicité. L'utilisation des volumineux budgets commémoratifs nationaux nécessaires à ces activités - plus de 55 milions et un peu moins d'une centaine d'employés en 2016-2017 - ne fait l'objet que d'une simple évaluation par sondage déterminant le pourcentage de canadiens trouvant que les activités de commémoration sont utiles, avec une cible à atteindre de 70%! Peu de risque ainsi pour l'administration ministérielle de se faire déranger par des demandes d'activités qui remettraient en question l'architecture et les mécanismes d'une construction identitaire déjà bien établie, peu créative et fort peu encline à l'ouverture, l'audace et le renouveau. Sans citoyens qui l'exercent dans l'esprit de leurs valeurs, la commémoration n'est qu'un puéril exercice d'imposition d'une vision historique et identitaire construite sur des bases fragiles et impertinentes.