Peut-on se fier à Facebook pour combattre la désinformation?

La responsabilité de préserver l’intégrité du processus électoral est-elle du ressort d’une entreprise privée comme Facebook, aussi bien intentionnée soit-elle? se questionnent les auteurs. 
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse La responsabilité de préserver l’intégrité du processus électoral est-elle du ressort d’une entreprise privée comme Facebook, aussi bien intentionnée soit-elle? se questionnent les auteurs. 

Les élections présidentielles américaines de 2016 ont éveillé des soupçons quant à la probité des processus électoraux à l’ère numérique. Cyberespionnage, piratage informatique, utilisation détournée des réseaux sociaux par des groupes organisés : autant de facteurs pouvant entacher le bon déroulement d’une campagne, même dans les démocraties les mieux établies. Facebook est particulièrement montré du doigt.

Aux États-Unis, où l’hypothèse d’une ingérence russe durant l’élection de 2016 fait l’objet d’une commission d’enquête, des messages indésirables ont été massivement diffusés sur cette plateforme. Des milliers de dollars en espaces publicitaires ont également été vendus à d’obscurs comptes russes qui ont utilisé Facebook pour diffuser leur propagande.

Même si on ne connaît pas les effets réels sur le vote — et bien que le Canada et le Québec ne semblent pas directement menacés pour le moment —, il y a lieu de s’interroger sur les moyens à mettre en oeuvre et les responsabilités de différents acteurs par rapport au fléau de la désinformation. D’autant plus que les prochaines échéances électorales approchent à grands pas.

Il y a quelques semaines, Facebook Canada a dévoilé son « Initiative canadienne pour l’intégrité électorale » en vue du scrutin fédéral de 2019. Passée à peu près inaperçue, cette initiative comprend trois mesures destinées à la classe politique canadienne : la publication d’un « guide d’hygiène » censé aider les députés et les partis politiques à mieux sécuriser leurs comptes Facebook ; le lancement prochain d’un programme de formation en ligne couvrant les mêmes sujets ; et la mise en activité d’une adresse courriel exclusivement dédiée aux demandes d’assistance en cas de piratage. Facebook soutiendra aussi un programme de développement de la littératie numérique, sous l’égide de l’organisme HabiloMédias.

Lobbyisme

Ces mesures s’inscrivent dans une volonté plus large de « renforcer le processus démocratique » — dixit Mark Zuckerberg — là où le réseau social est présent. À cette fin, Facebook a multiplié depuis un an, dans plusieurs pays, les annonces d’investissements en matière de surveillance des élections, de vérification des contenus publicitaires qui circulent sur son réseau, et de détection par intelligence artificielle des fausses nouvelles (fake news).

Après avoir d’abord hésité à reconnaître ses torts à l’issue de la campagne présidentielle américaine, l’entreprise admet qu’elle aurait dû voir venir et agir. Les dirigeants de Facebook s’engagent à collaborer avec les autorités pour éviter que pareille situation se reproduise à l’avenir. Mais malgré cette bonne volonté affichée, on voit surtout l’effet d’un puissant exercice de lobbyisme, dont l’opacité est aussi impénétrable que les algorithmes qui ordonnent ses deux milliards de fils d’actualité personnalisés.

L’intérêt soudain de Facebook pour la chose publique soulève bien des questionnements. La responsabilité de préserver l’intégrité du processus électoral est-elle du ressort d’une entreprise privée, aussi bien intentionnée soit-elle ? Comme il s’agit du bon fonctionnement de la démocratie, la responsabilité n’incombe-t-elle pas plutôt aux autorités électorales, aux États, aux collectivités ?

Alors que les Québécois seront appelés aux urnes dans moins d’un an, les capacités et les moyens dont dispose le Directeur général des élections (DGEQ) devront être renforcés afin d’encadrer les communications numériques. Si une cyberattaque de l’étranger semble peu probable, le Québec, en revanche, n’est pas à l’abri de campagnes organisées de désinformation sur les réseaux sociaux ou de tentatives de piratage en tous genres à l’encontre de personnalités ou de partis politiques.

Au fédéral, une révision de la Loi électorale est attendue dans les prochains mois en prévision du scrutin de 2019. Il reste à voir quel rôle pourra jouer Élections Canada, dont la responsabilité concernant les médias se limite à ce qui concerne le processus du vote lui-même, plutôt que les contenus concernant les candidats et les partis. Quant au CRTC, chargé d’assurer l’équilibre du temps d’antenne et une certaine impartialité de traitement dans les médias audiovisuels, son mandat exclut les communications numériques, ainsi que toute forme de censure. Il faudra donc trouver un équilibre entre liberté de presse et intégrité du processus électoral.

Bulles

Les médias traditionnels ont une obligation d’indépendance et d’équité en période électorale ; à notre avis, les mêmes règles devraient s’appliquer aux entreprises de réseaux sociaux qui orientent une grande partie du flot d’informations en ligne, tout particulièrement au Québec.

Selon les données colligées par le Centre d’études sur les médias dans le cadre du Digital News Report 2017, 55 % des Canadiens francophones (et 71 % des francophones de moins de 35 ans) utilisent Facebook pour consulter, partager ou commenter des nouvelles sur une base hebdomadaire. Les médias sociaux contribuent aussi fort probablement à accentuer nos biais, puisqu’ils nous alimentent en priorité de contenus et de contacts qui nous ressemblent et nous plaisent. Fausses nouvelles ou pas, les « bulles » d’opinions et d’expériences relativement homogènes ne sont pas propices à un débat démocratique éclairé.

Comme pour l’ensemble des problèmes de régulation de l’espace numérique, la solution à long terme passera sans doute par une concertation internationale. D’ici là, les gouvernements nationaux doivent tout de même se montrer proactifs et mobiliser des ressources et des expertises d’ici pour assumer leurs responsabilités vis-à-vis de l’ensemble de leurs citoyens. En ce qui concerne le processus démocratique, se fier aux engagements volontaires d’une entreprise étrangère, dont la feuille de route en la matière n’est pas tout à fait reluisante, nous semble à la fois inopportun et hasardeux. Nous rejoignons les arguments de Kent Harrington, ancien cadre de la CIA, pour qui la solution passe non seulement par un meilleur encadrement des géants du numérique, mais aussi par un renforcement des capacités journalistiques et du système d’éducation public.

2 commentaires
  • Pierre Robineault - Abonné 25 novembre 2017 17 h 48

    Non seulement ...

    Non seulement je me méfie de Facebook, je me méfie tout autant de toute personne qui continue de lui faire appel et qui donc lui accorde une confiance aveugle, même lorsqu'elle fait partie de ma propre famille.

  • Yvon Bureau - Abonné 25 novembre 2017 21 h 45

    Loin de Facebook.

    beaucoup de salut.