Une autre manifestation du néolibéralisme dans l’enseignement supérieur

Les professeurs sont maintenant censés être des modèles pour… des adultes. Leur mission est désormais d’encourager les étudiants à exprimer leur moi profond, et même de les aimer, estiment les auteurs. 
Photo: Getty Images Les professeurs sont maintenant censés être des modèles pour… des adultes. Leur mission est désormais d’encourager les étudiants à exprimer leur moi profond, et même de les aimer, estiment les auteurs. 

Dans l’affaire Gilbert Sicotte, plusieurs commentateurs ont à juste titre tenté de contrer la soif de punir qui anime nos sociétés néolibérales en remettant les choses dans leur contexte. Mais ce contexte, malheureusement, ne se limite pas au théâtre et à son enseignement.

Pour comprendre comment un professeur peut être lynché et suspendu par son employeur sur la base de simples accusations, il faut tenir compte d’évolutions sociales qui affectent sévèrement tous les établissements d’enseignement supérieur.

L’une de ces évolutions est la socialisation désormais pathologiquement surprotectrice des enfants, qui les prive de l’autonomie et de la résilience auxquelles ils ont droit. C’est ce que certains appellent le phénomène de l’enfant-roi. Cette socialisation débouche sur une (auto)infantilisation des étudiants qui sévit désormais dans tous les établissements d’enseignement post-collégial.

Même s’ils peuvent voter, conduire et consommer de l’alcool ou du cannabis, ces étudiants se comportent et s’attendent à être traités comme des enfants qui doivent être guidés par les adultes et protégés contre les événements et les conditions normales de la vie étudiante. On voit ainsi des parents accompagner leur progéniture dans les campus, une scène qui aurait provoqué l’hilarité générale il y a trente ans. Autre manifestation, beaucoup plus sérieuse : la médicalisation de la condition étudiante, qui voit exploser le nombre d’étudiants faisant l’objet de diagnostics de dépression, d’anxiété et autres troubles de l’attention.

Infantilisation

Comme l’a magistralement expliqué le sociologue Frank Furedi, quand ils arrivent dans les établissements d’enseignement supérieur, la demande de ces adultes infantilisés est d’être validés par les professeurs et par l’établissement, exactement comme ils l’ont été par leurs parents.

La chose atteint des proportions extrêmes avec les militants de la politique identitaire qui ne se battent pas pour changer la société et vaincre les oppressions, mais pour faire reconnaître leur identité de victimes, ou celle des autres s’ils sont eux-mêmes mâles et blancs.

Le problème est que cette demande de validation est incompatible avec la transmission des connaissances, qui suppose de pouvoir demander aux étudiants de travailler plus ou mieux, et de leur communiquer, par des notes ou d’autres moyens, qu’ils ne satisfont pas aux exigences scolaires. La solution : travestir l’activité professorale en vocation parentale.

Les professeurs sont donc maintenant censés être des modèles pour… des adultes. Leur mission est désormais d’encourager les étudiants à exprimer leur moi profond, de prendre soin d’eux, et même de les aimer, comme en témoigne l’une des accusations lancées contre M. Sicotte : « J’ai jamais senti que cet homme-là m’aimait. »

L’obligation de valider ces fragiles créatures pèse aussi lourdement sur les établissements d’enseignement qui, pour attirer la clientèle dans un contexte néolibéral de sous-financement chronique, multiplient les services aux étudiants : soutien psychologique, pédagogique, méthodologique, médical, professionnel, sans oublier les services destinés aux catégories minoritaires et l’aide pour organiser des soirées festives. Il ne s’agit plus de fournir une éducation aux étudiants, mais d’assurer leur « bien-être », un terme devenu proprement liturgique.

Conformisme

La validation suppose aussi de protéger ces enfants contre tout ce qui pourrait les « blesser » et les « offenser ». Un vent de conformisme balaie ainsi l’enseignement supérieur et transforme ses établissements en casernes et en couvents. Cette évolution s’articule parfaitement sur l’impulsion disciplinaire et punitive du néolibéralisme.

On multiplie ainsi les codes de conduite et les règles éthiques, lesquels ne se contentent pas de réguler les activités de recherche-création, d’enseignement et d’apprentissage, mais entendent contrôler la vie affective et sexuelle des gens. Les professeurs, parce qu’ils sont en position d’autorité, du moins en théorie, sont désormais considérés comme des prédateurs qui doivent être étroitement surveillés.

La liberté d’enseignement, pilier de la culture universitaire, est de plus en plus mise à mal. Les contenus pédagogiques qui risquent de « heurter » doivent être accompagnés d’un rituel d’avertissements sur leur prétendue dangerosité. Dans des pays comme les États-Unis, ils peuvent même être interdits par les nouveaux censeurs de l’administration au motif qu’ils sont « inappropriés », une qualification d’autant plus utile qu’elle ne veut rien dire.

Dans tous les cas, on considère normal que les étudiants puissent se soustraire à des contenus et activités pédagogiques qui soi-disant portent atteinte à leur identité ou menacent leur équilibre psychique. Les débats, la critique et les controverses sont de plus en plus délégitimés par l’exigence d’« espaces sécuritaires », qui ne sont plus des locaux où peuvent se retrouver les membres de groupes opprimés, mais une politique d’épuration intellectuelle appliquée à l’ensemble des cours.

La liberté d’expression est elle aussi menacée par les interdictions de conférences et le chahutage de conférenciers qui ne récitent pas le catéchisme victimaire ambiant. Bizarrement, de nombreux professeurs de droit approuvent ces restrictions au motif que la liberté d’expression serait un privilège de l’élite.

Autre mesure protectrice « indispensable » : la politique de purification verbale, qui dépasse largement la simple rectitude politique. L’inquisiteur Louis-Philippe Ouimet a ainsi demandé à M. Sicotte s’il avait déjà « sacré » devant ses étudiants. Cette faute professionnelle d’un genre nouveau est passible de renvoi, comme en témoigne l’affaire Teresa Buchanan, congédiée parce qu’elle utilisait la locution fuck, non dans ses cours. Ce cas, comme ceux de Laura Kipnis, Patti Adler et Adèle Mercier, indique que les femmes professeures sont singulièrement affectées par le nouveau moralisme, ce qui était prévisible dans des sociétés néolibérales demeurées entièrement phallocratiques en dépit des luttes féministes.

Il ne faut pas s’étonner que des étudiants infantilisés crient au « harcèlement » quand un professeur leur donne trois mauvaises notes consécutives ou les critique ouvertement. C’est une ressource culturelle et légale qui leur permet de dénoncer l’absence de validation dont ils « souffrent ». Il est certain que si nos sociétés continuent de socialiser les enfants comme elles le font depuis trois ou quatre décennies, le nombre de « professeurs harceleurs » connaîtra une forte croissance dans les années à venir.

31 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 22 novembre 2017 06 h 38

    Clairvoyance et confusion

    Ce texte est intéressant dans sa critique de l'université contemporaine. Selon les auteurs, celle-ci est fortement marquée par la « political correctness » et par un « care » infantilisant. Or ces tendances sont très présentes dans les médias et semblent donc affecter la société dans son ensemble et non pas seulement l'université.

    Cependant, la relation que font les auteurs entre le néolibéralisme et ces tendances n'est pas expliquée. Le libéralisme insiste sur la liberté et la responsabilité des individus. Alors que les auteurs critiquent la perte de liberté des professeurs universitaires et la déresponsabilisation des étudiants. lls plaident pour le libéralisme tout en le dénonçant. Les auteurs confondent à tort le néolibéralisme et l'action d'une certaine gauche à l'université et ailleurs. Leur vague attaque du néolibéralisme vient masquer le fait que leur critique s'adresse en fait à une certaine gauche frileuse et politiquement correcte qui est particulièrement active dans les milieux universitaires. Les auteurs critiquent très superficiellement le néolibéralisme parce qu'ils craignent d'être eux-mêmes identifiés à la droite.

    La gauche est dans une impasse et n'arrive pas à se redéfinir. Voilà la triste réalité.

    • Céline Delorme - Inscrite 22 novembre 2017 09 h 10

      M Beaulé, je pense que vous avez lu trop vite: Citation
      " L'obligation de valider ces fragiles créatures pèse aussi lourdement sur les établissements d'enseignement qui, pour attirer la clientèlre dans un contexte libéral de sous financement chronique, multiplient les services...."

      Félicitations à Mme Séguin et Me Grey pour ce texte audacieux, intelligent et éclairant, dans notre ère de correction politique extrème.
      Nous sommes dans une période de virage vers l'extrême droite: (censure, lynchage, interdiction de discussion ouverte, et de délibérer sur plusieurs sujets sous peine de renvoi de son emploi etc).
      Ce qui me sidère est que ce virage vers la droite est promu par des gens de Gauche, qui semblent déconnectés de la réalité.

      Ce mouvement nous vient directement des Etats Unis, qui n'est pourtant pas un modèle social démocrate:
      D'un côté, on dénonce l'ultralibéralisme et le "Trumpisme"américain et d'un autre côté, on copie le modèle de société américain.
      Allez voir comment sont gérées les institutions d'enseignement en Scandinavie, qui sont toujours des modèles de social démocratie:
      Est-ce que les étudiants, là bas engagent des avocats pour poursuivre l'université, quand leurs notes ne sont pas à la hauteur de leur prétention? Est-ce que la télévision nationale donne la parole à une étudiante renvoyée de son école, et qui se plaint que le professeur lui "parlait fort, et sacrait"
      Savez vous que les universités, dans certains programmes, exigent maintenant des évaluations détaillées quotidiennes des étudiants en stage, car les gestionnaires prévoient l'éventualité de poursuite judiciaire de l'étudiant qui allègue du "harcèlement psychologique" si un professeur ose lui faire des critiques et si ses notes ne sont pas au niveau qu'il souhaite...

    • Jacques Patenaude - Abonné 22 novembre 2017 09 h 52

      Vous avez bien raison M. Beaulé. Bien d'accord pour dénoncer le néolibéralisme mais ce dont les auteurs parlent est plutôt la conséquence de position de gens associés à la critique radicale du néolibéralisme. C'est le fait de gens qui ont élevé au rang de dogmes le chartisme. Selon ce que je connais des auteurs ils ont plutôt contribué à cette dérive. Je dois dire que leur position me rend sceptique.

    • Claude Poulin - Abonné 22 novembre 2017 10 h 03

      Vous avez bien raison le lien entre les faits évoqués et la proposition faite par ces auteurs est très très faible: "Les auteurs confondent à tort le néolibéralisme et l'action d'une certaine gauche à l'université et ailleurs."

    • Robert Laroche - Abonné 22 novembre 2017 10 h 25

      " Le libéralisme insiste sur la liberté et la responsabilité des individus. " Il existe un écart entre ce qui est professé et ce qui est pratiqué. Le libéralisme tel qu'il est pratiqué à travers la mondialisation à enlever bien des libertés aux individus et aux états. Il en va de même de la responsabilité qui s'est réduit comme peau de chagrin au moi sans lien avec la société. Le libéralisme est à redefinir dans ses pratiques. Le cadre de la pensée libérale tel que pratiquer actuellement ne tient plus la route. Il est polué par l'avidité généralisé, la course en avent et la rupture avec les sociétés et les individus. Toutes croyances méritent d'être remise à jour sinon elle se scélrose

    • Brian Monast - Abonné 22 novembre 2017 10 h 51

      Ô ! Vous le dites si bien. On n'a pas besoin de s'évertuer pour tenter de le redire. Merci !

      On peut critiquer longtemps le néolibéralisme, une fois qu'on l'a défini. Mais ce n'est pas une bête de charge sur le dos de laquelle on peut mettre n'importe quoi. Mais vous le dites encore mieux : on fait porter à une certaine sorte de droite les torts qui sont bien plus facilement associables à une certaine gauche. On se décharge.

    • Loïc Haméon - Abonné 22 novembre 2017 11 h 03

      La relation avec le néolibéralisme n'est certes pas si évidente. Cependant je pense qu'il y a là matière à réflexion. Après tout, le néolibéralisme consiste à désengager l'État de tout rôle de construction d'un "nous" collectif pour le reléguer à ceux d'arbitre de l'application de chartes de droits individuels absolus et de cheerleader économique.

      On peut donc voir une certaine continuité entre le néolibéralisme et la déification des chartes, dans la mesure où c'est le néolibéralisme qui incite chaque "communauté" à défendre ses droits particuliers au lieu de chercher à créer un espace civique partagé. Les étudiants appliquent à leur échelle la dynamique que le néolibéralisme impose aux différents groupes composant la société.

    • François Beaulé - Abonné 23 novembre 2017 07 h 01

      M. Haméon,

      Le néolibéralisme a pris de l'ampleur à cause de l'endettement des États. Par ailleurs, le «nous» collectif a toujours eu une dimension communautaire. Ce sont les États qui cherchent à faire du «nation building». Traditionnellement, la socialisation se faisait ou se fait encore par la famille, le clan, la tribu, la communauté religieuse, le village, la ville... Ce n'est pas le néolibéralisme qui a inventé le nous communautaire. Les États modernes dépensent beaucoup d'argent pour renforcer le sentiment national. C'était très manifeste à l'époque de Pierre E. Trudeau.

      Mais revenons à l'université. Les chartes défendent les droits et libertés des individus et spécialement au Canada, des communautés. Elles sont l'expression du libéralisme, non pas du néo-libéralisme. La conception de l'Homme comme individu est un phénomène occidental qui précède le libéralisme, encore plus le néolibéralisme. Les universités devraient pouvoir réfléchir aux excès de l'individualisme et proposer des solutions. Elles n'y arrivent pas. Voilà pourquoi la gauche est dans une impasse.

  • Maxime Parisotto - Inscrit 22 novembre 2017 07 h 39

    Certes, je trouve que les reproches à Gilbert Sicotte vont trop loin.
    Cependant, vous sombrez dans l'autre extrême...

  • Raynald Rouette - Abonné 22 novembre 2017 08 h 12

    La charte canadienne pourraît-elle être aussi en cause?


    Vous avez raison en ce qui concerne le phénomène de l'infantilisation royale des enfants jusqu'à l'université.

    À l'évidence, le manque de leadership des politiciens a contribué à «saper» l'autorité des différents corps d'enseignement à partir de la maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur.

    Les droits individuels ont supplantés le bien et le sens commun!

    Un puritanisme malsain et délétère se fait sentir de plus en plus dans notre société!

    Avez-vous remarqué le regard fuyant des gens dans la rue?

    • Ginette Rouleau-Boyer - Abonnée 22 novembre 2017 12 h 33

      Bien dit Monsieur. Nous sommes dans une époque du : Me, myself and Iet comme le mentionnait Madame Bazeau il y a un certain temps : L'égo.com

  • Marguerite Paradis - Abonnée 22 novembre 2017 08 h 49

    MERCI

    Vous nous donnez beaucoup de matières à réflexion sur les conditions d'enseignement.
    M.P.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 novembre 2017 08 h 56

    Néolibéralisme?

    Rien à voir là-dedans.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 novembre 2017 10 h 43

      Peut-on faire chier un client?

    • Marc Therrien - Abonné 22 novembre 2017 18 h 26

      On peut le voir au sens de l’aplatissement de la relation traditionnelle de pouvoir hiérarchique vertical maître-élève (de type monarchique) où le pourvoyeur de la connaissance est au-dessus (supérieur) à celui qui doit l’acquérir pour espérer devenir son égal et ceci étant, est dépendant de son maître pour obtenir sa certification de compétence.

      Aplatir cette relation pour évoluer vers une relation égalitaire coopérative entre partenaires d’affaires où c’est la qualité de "l’expérience-client" et la satisfaction de celui-ci qui est dorénavant le critère de succès de la relation. L’individu-roi, souverain de lui-même, ne tolère plus l’autorité d’un être qui lui est supérieur surtout si cette autorité lui est communiquée avec une bonne dose de condescendance.

      Marc Therrien