Retrouver l’oeuvre de Jean Gauguet-Larouche

Gauguet (à gauche, sur la photo) à la Petite Bastille en 1974
Photo: Errol Gagné Gauguet (à gauche, sur la photo) à la Petite Bastille en 1974

Jean Gauguet-Larouche, c’est Gauguet pour ses amis, dont l’ex-directrice du Devoir, Lise Bissonnette, était l’une des plus fidèles. Un sculpteur, un poète, un épistolier rageur, un militant, un rêveur, un utopiste et… un oublié. Il semble même que notre mémoire collective se souvienne à peine qu’il fut le créateur d’un chaînon aujourd’hui célèbre devenu le logo de la Confédération des syndicats nationaux du Québec (CSN).

Sa carrière a été marquée par des coups d’éclat, notamment à titre de premier artiste à exposer au Musée d’art contemporain de Montréal en 1965 ou encore comme boursier en résidence au Studio du Québec à Paris en 1968-1969, mais aussi par des luttes cruelles, comme le procès d’Alma ou encore celle, déchirante, de l’îlot des Voltigeurs. A-t-on définitivement oublié ce personnage unique de notre histoire récente ? Il ne le faudrait surtout pas.

De Charlevoix à Montréal

Photo: Courtoisie Société d'histoire de Charlevoix Oeuvre «56»: Sculpture affichée au symposium d'Alma en 1966

Gauguet est né Jean-Marie-Bruno Larouche à La Malbaie en 1935, d’une famille modeste. Il fait peu d’études et il se retrouve bientôt travailleur forestier, boucher, aide-cuisinier, ouvrier dans le vrai sens du terme. Il quitte sa région natale pour Montréal en 1955. Il travaille ensuite dans plusieurs grandes boucheries. Fatigué de son statut d’ouvrier, il décide d’entrer à l’École des beaux-arts et il devient en peu d’années un sculpteur remarqué.

Son exposition au Musée d’art contemporain de Montréal en 1965 est un succès. Audacieux, il n’hésite pas à accrocher ses sculptures de style très modernes aux arbres entourant l’édifice du Musée, ce qui fera dire au critique Jean Basile qu’il se sent transporté « comme dans un songe au plus beau soir d’été ».

Dans l’ensemble, la critique est favorable à cette exposition qui lance la carrière de Gauguet. Par la suite, il fait sa marque avec des projets originaux, comme des sculptures musicales ou encore son audacieuse réalisation pour le Symposium de sculptures de Schefferville en 1970, où il réalise une sculpture-hommage à la découverte du fer, et ce, avec des rails de chemins de fer.

Par ailleurs, Gauguet s’impose au coeur du procès d’Alma à la suite d’un Symposium de sculptures tenu dans cette ville en 1966. Une oeuvre du sculpteur Raymond Mitchell est alors jetée dans une rivière par les autorités municipales. La sculpture de Gauguet lors de ce Symposium intitulée Que justice soit faite est une sorte de balance sonore actionnée par le vent. La population d’Alma s’étant plainte du bruit « assourdissant » de cette sculpture le mécanisme assurant l’aspect sonore en a été simplement démantelé.

Gauguet fulmine, mais le procès ne donne pas les résultats espérés. Il demeure néanmoins un militant actif de l’Association des sculpteurs du Québec et, plus tard, du Conventum, un projet novateur que l’État québécois ne sait pas soutenir adéquatement. Il s’engage surtout pour les droits des créateurs et le respect de leurs oeuvres, surtout dans l’espace public.

Création littéraire

Emporté par la bohème montréalaise des années 1960, que les historiens ont peu décrite à ce jour, Gauguet devient bientôt un grand ami du poète Gilbert Langevin. Avec ce créateur, il travaille à la fondation des Éditions ATYS, où il publie deux recueils intitulés Cendres de sang (1961) et La saignée du pain (1963). Mais les grands bonzes de la littérature québécoise du temps sont peu à l’aise avec ces Éditions qualifiées de « fâcheuses et gâcheuses » par un critique montréalais.

Peu importe, Langevin et Gauguet veulent amener la poésie au niveau du peuple et ils se moquent de leurs devanciers engoncés dans leur poésie écrite par et pour une certaine élite. Malheureusement, bien que fort intéressante, l’oeuvre poétique de Gauguet reste méconnue, contrairement à celle de Gilbert Langevin, qui s’impose davantage.

Même si Gauguet fréquente des gens de la contre-culture et encore d’autres de tendance marxiste, Gauguet n’est d’aucune chapelle. C’est un individualiste épris de liberté. À lui tout seul ou presque, il cherche à sauver de la démolition un édifice situé dans le secteur désigné sous le nom d’îlot des Voltigeurs au 1201, rue Notre-Dame Est à Montréal. Il se confronte alors à son pire ennemi, le maire Jean Drapeau, alors occupé à faire démolir des pans entiers de divers quartiers du centre-ville.

Gauguet fait sa lutte envers et contre tous, en squattant l’édifice où il habite même sans eau, sans chauffage en plein hiver, au risque de sa santé, qui en ressort détériorée. Le 1201 de la rue Notre-Dame Est ne résiste pourtant pas au pic des démolisseurs du maire Drapeau, que Gauguet sculpte par la suite sous la forme d’un dinosaure. La lutte perdue à l’îlot des Voltigeurs le brise à jamais, il abandonne alors sa carrière de sculpteur et s’en retourne vivre dans Charlevoix.

Un oublié ?

Bien qu’il existe un film du cinéaste Jean-Louis Frund intitulé Gauguet (1966), où l’on voit l’artiste créer, malgré le fait qu’il subsiste de nombreux textes et lettres écrites par l’artiste, même si quatre de ses oeuvres sont dans les collections de musées québécois et surtout que son chaînon soit devenu le si remarquable logo de la CSN, qui aujourd’hui se souvient de Jean Gauguet-Larouche ?

Son exil charlevoisien l’a progressivement distancié de ses amis montréalais. Sa création à titre de sculpteur a alors cessé — si ce n’est son incroyable sculpture Québec en rut érigée à l’occasion de la Superfrancofête à Québec en 1974 que le gouvernement québécois a fait détruire l’année suivante — et il a progressivement souhaité se faire oublier, et il l’a été. Sauf peut-être de la police montréalaise et du maire Drapeau, allant lui réclamer jusque dans sa lointaine maison de Saint-Siméon des billets de stationnement impayés qui vaudront l’emprisonnement à Gauguet en 1977 !

Pourtant, Gauguet cherche sans cesse à reprendre son métier de sculpteur. Il en parle à ses amis, notamment à Lise Bissonnette, qui l’encourage à se relancer. Il laisse des documents aux frères Serge et Jean Gagné, ses amis cinéastes qui l’ont immortalisé dans un passage frappant de leur immense film Une saison dans la vie des camarades (1976), mais Gauguet ne vient jamais reprendre ses précieux documents désormais abandonnés… Il meurt tristement d’un arrêt cardiaque dans le bureau du médecin en 1986. Il ne reçoit qu’un seul hommage public remarqué, soit un texte en son honneur rédigé par Lise Bissonnette et publié dans Le Devoir.

Depuis plus rien ou presque… puis maintenant, en 2017, un livre biographique que je lui consacre (Gauguet l’indigné, aux Éditions Charlevoix) comme un ultime effort pour tenter de reprendre le dialogue avec ce fameux Gauguet aspiré par les idées de changement de la Révolution tranquille, emporté par la morosité de la suite de l’histoire du Québec, éteint dans ses rêves les plus fous, oublié par tous et néanmoins encore vivant dans une oeuvre certes dispersée, mais significative encore, pour peu que l’on consente enfin à la redécouvrir.

1 commentaire
  • Gaétan Dostie - Abonné 20 novembre 2017 11 h 25

    Quel personnage attachant, survoltant et éblouissant fut ce Jean Gauguet Larouche que mon ami et collaborateur Gilbert Langevin m'amena à connaître, à partager son indignation, cette passion du dépassement propre à tout créateur.
    Oui, un homme hors du commun, s'oubliant pour appeler la collectivité à assumer ses racines culturelles, à faire sienne son patrimoine. J'admirais son courage, sa détermination, même devant le mur, les impasses. Son isolement tant le sien que celui de Gilbert Langevin au temps d'Atys a brisé non seulement des oeuvres mais des créateurs eux-même.

    Tant ont été détruites, abandonnées, les oeuvres du scupteur cela explique cette amnésie; ce sont les écrits, ses chansons qui permettent de sentir Gilbert Langevin nous accompagner toujours. Pourtant, quel esprit vertigineux, magnifique. Je veux lire cette biographie et nous devons vous être reconnaissants de donner à revivre à ce grand Résistant.

    Gaëtan Dostie
    Médiathèque littéraire