Des bancs d'école au banc des accusés, le masculin destitué

«Si la féminisation est plus répandue au Québec, elle est encore loin de faire consensus», écrivent les auteurs.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Si la féminisation est plus répandue au Québec, elle est encore loin de faire consensus», écrivent les auteurs.

« Le masculin l’emporte sur le féminin. » Un souvenir émerge d’une cour de récréation oubliée. Entre le bruit des clôtures et celui des ballons de caoutchouc, Thomas raille cette fameuse phrase à Camille, sa camarade de classe. Le masculin « l’emporte » même dans la langue. N’est-ce pas une autre preuve que les gars sont meilleurs que les filles ? On a enseigné à Thomas que la règle est naturelle, immuable, comme sa force lorsqu’il ne lance pas son ballon « comme une fille ».

Pourtant, si l’on avait fait lire à Thomas quelques auteurs classiques comme Racine ou Boileau, il se serait vite rendu compte que la prédominance du masculin est récente dans l’histoire de notre langue. Elle a été mise en place par des auteurs et des grammairiens du XVIIe siècle qui jugeaient important d’asseoir dans la langue la « noblesse » du masculin (Vaugelas, 1647) afin de témoigner « de la supériorité du mâle sur la femelle » (Beauzée, 1767). Voilà un projet aussi politique que misogyne.

Cette semaine, des enseignants et enseignantes français ont publié un manifeste pour débarrasser notre langue de cet héritage sexiste. Ils et elles prônent notamment un retour à l’ancien accord de proximité, qui commande l’accord de l’adjectif avec le genre du nom le plus proche. Il nous aurait fallu écrire « des enseignants et des enseignantes françaises ». La phrase aurait-elle pour autant été illisible ?

Nous saluons cette initiative : peu de personnes sont mieux placées que les professeures pour normaliser la féminisation et débarrasser la langue de son vernis sexiste. Ce n’est d’ailleurs qu’avec la venue de l’instruction publique obligatoire que la suprématie du masculin s’est généralisée. Nous l’avons constaté au fil de nos ateliers de rédaction non sexiste : les jeunes sont prêtes à renouveler la langue. Une seule crainte demeure, celle d’être pénalisées en classe pour avoir remis un travail féminisé.

L’engagement de plus de 300 enseignantes et enseignants à non seulement tolérer, mais aussi à promouvoir la grammaire non sexiste est porteur d’espoir, surtout dans un pays où l’Académie française voit l’égalité linguistique comme un « péril mortel ». Nous sommes en 2017. Pendant combien de temps faudrait-il encore punir la féminisation des textes sous le couvert de l’objectivité grammaticale ?

Mauvaise foi

Si la féminisation est plus répandue au Québec, elle est encore loin de faire consensus. Dans Le Devoir du 10 novembre, le chroniqueur Christian Rioux accuse les partisanes et partisans de l’écriture inclusive d’être des « nouveaux utopistes » proposant une nouvelle grammaire impossible à enseigner (« Jeu de genres »). Il allègue, comme on l’entend souvent, qu’il n’y a pas d’équivalence entre le genre grammatical et le genre des personnes, puisqu’une femme peut être un assassin et un homme une personne.

Ces exemples sont peu convaincants. Le premier est une erreur, selon l’Office québécois de la langue française — le féminin d’assassin est assassine. Comme pour mère, soeur, employée ou directrice, le genre grammatical correspond bel et bien au genre de la personne désignée — on ne dira pas la chroniqueuse Christian Rioux. Quant au deuxième exemple, M. Rioux serait sans doute désolé d’apprendre que désigner un homme comme une personne relève de la rédaction épicène… une forme de rédaction inclusive !

M. Rioux nous assure que le masculin générique n’a rien d’un complot, alors que l’histoire, qu’il nous accuse de désavouer, révèle le contraire. Par contraste, la rédaction inclusive serait un stratagème honteux menaçant l’histoire, la langue, l’éducation et toute la société ! Plutôt que d’en faire un épouvantail, il serait plus constructif de tâcher de comprendre ce qu’est réellement l’écriture inclusive : une diversité de stratégies pour révéler la présence et l’existence des femmes. « Les professeures et professeurs », « le corps enseignant » et « les professeur-es » ne sont que quelques-unes des options qui s’offrent à celles et ceux qui trouvent injuste de ne considérer, toujours, que le traditionnel « les professeurs ». Il est difficile de voir comment ces formulations pourraient être perçues comme impossibles à comprendre, à enseigner ou à prononcer, à moins de faire preuve d’une bonne dose de mauvaise foi.

Il va sans dire que le sexisme existe dans des pays où la langue n’est pas genrée. Sans surprise, des millénaires d’histoire patriarcale ont donné lieu à plus d’une forme de sexisme dans nos sociétés. Où cette logique nous mène-t-elle ? Certainement pas à conclure que nous devons perpétuer le sexisme linguistique simplement parce que d’autres formes de sexisme existent !

L’écriture inclusive est l’un des nombreux outils à notre disposition pour fragiliser le patriarcat. Pourquoi ne pas apprendre à nous en servir dès l’enfance ? Pourquoi ne pas affirmer nous aussi notre engagement envers l’égalité ? Pourquoi ne pas permettre à Camille de répondre à Thomas : « Plus maintenant, plus jamais » ?

Réponse du chroniqueur

Pauvre Vaugelas ! Par les temps qui courent, il est facile d’en faire une tête de Turc en oubliant qu’il fut aussi un admirateur de la langue que parlaient les femmes de son époque. Comme quoi l’histoire ne se réduit pas à ces faux procès intentés à rebours pour venger une classe, un groupe ou un sexe.

Selon le linguiste français Michel Arrivé, la formule que vous brandissez (« le masculin l’emporte sur le féminin ») est rarement utilisée dans les grammaires. Si certains professeurs la formulent ainsi, c’est peut-être par ignorance du fait qu’en français, le masculin générique est simplement utilisé pour représenter un genre non marqué (« les électeurs », « il fait beau », etc.). On pourrait discuter longtemps de ce que vous considérez comme un complot machiste et qui n’est plus aujourd’hui qu’un simple usage sans autre signification.

Faudra-t-il demain, pour respecter la rectitude du jour, imposer à Camille une réécriture de Baudelaire et d’Anne Hébert à coups de points médians (électeur·trice·s) et d’« ils et elles » tous plus affreux les uns que les autres ? Si d’aventure ce sabir s’imposait, il ne pourrait que l’éloigner de ces oeuvres essentielles. Tout cela pour satisfaire une idéologie qui, largement inspirée d’une conception essentialiste du genre (« gender ») développée aux États-Unis, refuse de reconnaître qu’en français le genre grammatical n’est pas le sexe. Cette volonté de policer la langue en fonction d’une idéologie est inquiétante. Même le roi de France n’a jamais eu ce pouvoir. L’usage demeurant le « maître souverain », comme disait… Vaugelas !

Christian Rioux

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

32 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 novembre 2017 05 h 39

    Le complot sexiste présumé

    Ce qu’on appelle le masculin générique aurait pu très bien s’appeler ‘masculin inclusif’ parce que c’est précisément ce qu’il fait; inclure implicitement le féminin.

    La règle selon laquelle le genre masculin l’emporte sur le genre féminin serait le résultat d’un complot sexiste, nous dit-on. Et pour le prouver, on nous cite quelques ‘farces plates’ d’hommes du XVIIe siècle. Comme démonstration, j’ai vu mieux.

    Que la ‘méchante’ Académie française ait décidé de cette règle ou de son inverse, cela aurait donné le même résultat; une simplification de la langue aux dépends d’un genre grammatical.

    Personne ne s’oppose au choix de mots épicènes (à la fois masculin et féminin comme personne, Claude, etc.) et l’énumération (ex.: professeures et professeurs). Mais le recours à la mitraille de points (le.la professeur.e de français est très intéressant.e) nuit à la lisibilité des textes et rend incompréhensible la lecture à voix haute.

    Voilà l’élément le plus discutable de ce qui est convenu d’appeler l’écriture inclusive. Le reste est plutôt acceptable, à mon avis.

    Quant au mythe selon lequel le français était mieux avant d’être soumis à la dictature sexiste de l’Académie, j’invite ceux qui le croient à essayer de lire dans le texte les écrits du Moyen-Âge. Ils verront qu’à l’époque, le français, c’était n’importe quoi. Et plus on remonte dans le temps, plus le français, c’était du mauvais latin.

    Et pour revenir à l’essentiel de mon objection (la mitraille de points), évitons de rendre illisible le francais par aveuglement idéologique.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 19 novembre 2017 09 h 12

      Entièrement d’accord. Par exemple, lorsque l’on parle des « droits de l’homme », la femme qui se sentirait exclue, se discrimine d’elle-même!

      On devrait effectivement interpréter le masculin comme étant le neutre. La féminin étant une « valeur ajuoutée »!

    • Hugues-Étienne Moisan-Plante - Abonné 19 novembre 2017 11 h 18

      C'est essentiellement la position affichée par Louis Cornellier:

      https://twitter.com/louiscornellier/status/931238557817212929

      Cela semble raisonnable et pragmatique. Mais là ou il y a un combat idéologique, on évacue la raison.

  • Mario Jodoin - Abonné 18 novembre 2017 06 h 48

    Justement...

    «L’usage demeurant le « maître souverain »»

    L'usage change, justement, mais les dinosaures de l'Académie (ainsi que M. Rioux, semble-t-il) refusent de cesser d'imposer leurs prescriptions sexistes et dépassées. Libre à eux et aux quelques elles qui en font partie de continuer à écrire comme ils et elles l'ont toujours fait, mais je ne vois pas en quoi les changements d'usage de plus en plus répandus devraient les faire monter dans les rideaux!

  • François Beaulé - Abonné 18 novembre 2017 08 h 20

    Les mots n'ont pas de sexe

    Et les personnes n'ont pas de genre masculin ou féminin. On a qu'à lire la définition du mot « genre » dans Le Robert, le Larousse ou ici, http://www.cnrtl.fr/definition/genre , pour s'en convaincre. La position de Michaël Lessard et Suzanne Zaccour est donc purement idéologique.

    Le refus de l'utilisation de mots pour décrire à la fois des hommes et des femmes est aussi en contradiction avec la prétendue recherche d'égalité des hommes et des femmes. Quand des gens disent ou écrivent, par exemple, « les auteurs et les auteures » ou « les enseignantes et les enseignants », ils séparent les hommes et les femmes, comme si être un auteur était fondamentalement différent d'être une auteure. Au contraire, si l'on reconnaît l'égalité de la valeur des auteures et des auteurs, on devrait les réunir en les désignant par un terme générique quand ils font partie d'un même groupe.

    • François Beaulé - Abonné 19 novembre 2017 04 h 45

      Plutôt : « comme si l'auteure était fondamentalement différente de l'auteur ».

  • Gisèle Picard - Abonnée 18 novembre 2017 09 h 04

    formes tronquées

    D’avoir recours aux parenthèses, aux points ou aux traits d’union pour l’inscription du féminin n'est pas conforme aux règles grammaticales et nuit à la clarté de la communication.

    Avec ces formes tronquées, on passe de femmes invisibles à femmes visiblement exclus !

    • Bernard Massé - Abonné 18 novembre 2017 20 h 38

      Mais, madame, les règles grammaticales ont changé, changent et vont continuer à changer. Lisez le paragraphe "Histoire" qui apparaît dans plusieurs articles du Bon Usage de Grévisse et Goosse pour vous apercevoir que ce qui est grammatical en 2017 ne l'était pas nécessairement en 1817 ou en 1617.

  • Bernard Terreault - Abonné 18 novembre 2017 09 h 08

    Pour le neutre

    Les formes grammaticales féminines sont presque toujours inutilement plus longues (maire, mairesse). Entendons-nous pour dire que "maire" signifie une personne élue comme dirigeant principal d'une ville, quel que soit son sexe, même transgenre.

    • Françoise Labelle - Abonnée 19 novembre 2017 07 h 41

      Si c'est une question de longueur, pourquoi s'arrêter au neutre?

      Les formes féminines sont plus longues parce qu'on ajoutait systématiquement un -e qui se prononçait à la forme masculine: chat, chat+e. (Le double t orthographique est une fantaisie illogique).
      Ainsi, à une certaine époque, on féminisait aisément sans l'accord des académiciens. Un-e assassin-e.

      Le français n'aimant pas les consonnes finales, le t de la forme masculine est tombé et est resté dans la forme féminine, n'étant pas en finale.