Les Québécois tiraillés entre l’inquiétude économique et l’insécurité culturelle

Tant que les Québécois feront partie du Canada, il est assez évident qu’ils resteront soumis à de constantes pressions démographiques et linguistiques venant de la majorité anglophone.
Photo: Ulrich Schade Getty Images Tant que les Québécois feront partie du Canada, il est assez évident qu’ils resteront soumis à de constantes pressions démographiques et linguistiques venant de la majorité anglophone.

Depuis quelques décennies, le Québec semble traverser une période de malaise qui ne cesse de s’étirer, marquée par un climat de divisions, une absence de direction nette, le ressassement de débats irrésolus, le sentiment de tourner en rond face à un avenir flou, une difficulté à se projeter dans l’avenir sans arrière-pensées. Électoralement fragmentée, la population étale son désenchantement face à des dirigeants qui ne semblent pas en mesure d’incarner les intérêts supérieurs de la nation, qu’il s’agisse de l’espèce d’aplaventrisme et de la turpitude morale des affairistes fédéralistes, du raidissement identitaire chez une partie des souverainistes et des nationalistes, ou des naïvetés idéologiques de solidaires déconnectés de la réalité.

Les causes profondes de ce marasme me semblent se trouver dans un dilemme qui pourrait bien être à la source des blocages de la psyché collective. Tout se passe en effet comme si le « sujet québécois » était déchiré par deux formes d’inquiétude — une inquiétude économique et une inquiétude culturelle — dont les remèdes s’annulent réciproquement, de sorte que toute voie de sortie se trouve ainsi empêchée, sabotée en son principe.

Pour contrer l’inquiétude économique, une bonne partie de la population souhaite que le Québec demeure au sein de la fédération canadienne, perçue comme un gage de sécurité financière. Comme on le sait, les partis fédéralistes ont abondamment joué de ce ressort durant les deux campagnes référendaires en instillant l’idée que le Québec formait une société pauvre et dépendante. Les thèmes de ce discours sont bien connus : fuite des sièges sociaux, perte des pensions de vieillesse, appauvrissement d’un Québec privé des revenus de péréquation, etc. Si elles se sont avérées efficaces, ces campagnes de peur ont été nocives pour l’orgueil collectif, qu’il s’agissait en quelque sorte de fragiliser en brisant tout sentiment d’autonomie et toute velléité d’émancipation. Que des politiciens québécois se soient eux-mêmes adonnés à cette rhétorique auto-dépréciative laisse songeur et illustre, si besoin était, que les concepts d’aliénation et de colonisation sont toujours ici d’actualité.

Mais cette sécurité canadienne, à laquelle s’accrochent les « économiquement angoissés », ne vient pas sans inconvénient, puisqu’elle a comme effet inverse d’attiser l’insécurité culturelle des Québécois. Tant qu’ils feront partie du Canada, il est assez évident qu’ils resteront soumis à de constantes pressions démographiques et linguistiques venant de la majorité anglophone. Les données statistiques montrent que la proportion de la population québécoise par rapport à la population canadienne subit une érosion apparemment inexorable : de 36,5 % en 1851, elle passe à 30,7 % en 1901, à 28,9 % en 1951, à 26,4 % en 1981, à 23,8 % en 2001, puis à 22,9 % en 2016. À ce rythme, la population du Québec passera sous la barre des 20 % vers le milieu du siècle. Cette baisse s’accompagnera, de toute évidence, d’une marginalisation de son poids politique déjà fort relatif au sein de la fédération ; et on imagine sans peine comment celui-ci deviendra négligeable lorsque le Québec ne formera que 15 % de la population canadienne en 2100. Compte tenu de la politique d’immigration du Canada multiculturaliste, on ne voit pas trop comment cette dynamique pourrait être renversée, et ce, même si le Québec essaie de tenir le rythme en accueillant autant d’immigrants qu’il le peut. Dans le meilleur des scénarios, on pourrait imaginer que le Québec puisse tenir son rang avec des politiques d’intégration efficaces et le rapatriement de pouvoirs supplémentaires dans l’accueil des réfugiés, mais le fait est que la présence du Québec au sein d’un pays de plus en plus majoritairement anglophone le soumettra à une pression démographique croissante, qui nourrira de facto ses insécurités linguistiques et culturelles.

[…]

Les Québécois menottés

Le dilemme qui paralyse la société québécoise peut donc être résumé ainsi : le Canada anglophone, dont on attend une sécurité économique, ne peut qu’attiser les inquiétudes culturelles des Québécois ; tandis qu’un Québec indépendant, qui calmerait leurs inquiétudes culturelles, attise (pour l’instant) leurs inquiétudes économiques.

À cause de cette double inquiétude, les Québécois se trouvent menottés, entravés par une peur nourrie à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Comment échapper à ce dilemme ?

Honnêtement, je ne vois pas le jour où les Québécois pourront trouver un véritable « repos culturel » au sein du Canada, pour qui le biculturalisme est chose du passé, où le bilinguisme devient de plus en plus un fait québécois et qui manifeste au mieux une indifférence bénigne à l’endroit du Québec, mais plus souvent une hostilité sourde face à une minorité soupçonnée de vouloir faire sécession et d’entraver le projet de nation building pancanadien. Le choix à long terme du fédéralisme condamnera probablement les Québécois à une inquiétude culturelle qui augmentera en même temps que leur marginalisation politique. À moins qu’ils ne surmontent leurs inquiétudes économiques pour envisager l’option d’une souveraineté susceptible d’atténuer le problème de l’inquiétude culturelle.

Je dois avouer que cette inquiétude économique, qui persiste dans la psyché collective, me paraît chaque jour plus incongrue. Quand on le compare à un grand nombre de sociétés dans le monde, le Québec est une société riche et favorisée. De quoi avons-nous peur au juste ?


Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, automne 2017, no 70.

 

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11 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 31 octobre 2017 07 h 09

    Les Québécois ont peur de tout?



    Ils sont timorés et le manque de solidarité qui les caractérisent leur est fatal!

    Ces deux points faibles, bien exploités par les politiciens, en ont fait ce qu’ils sont aujourd’hui.

    Si les Québécois ont déjà formé un grand peuple: René Lévesque 1976. Ils ont été de fiers bâtisseurs Baie-James etc.

    Aujourd’hui, ce peuple n’est plus l’ombre de lui-même!

  • Gilbert Turp - Abonné 31 octobre 2017 07 h 14

    Je suis 100 % d'accord

    Cette description actuelle de l'état des choses au Québec me parait totalement vraie et contemporaine.

    À la question finale de l'auteur (de quoi avons-nous peur au juste ?), on aurait envie de répondre : se pourrait-il que ce soit une sorte de retour du refoulé du bon vieux pissoux des temps de la survivance ? Une peur réflexe issue d'une mémoire traumatique ?

    • Marc Therrien - Abonné 31 octobre 2017 20 h 27

      Une peur bien humaine de perdre des acquis qui a une force motivationnelle deux fois plus grande que le désir de gains potentiels suivant le saut dans l'inconnu; mieux vaut parfois un petit malheur auquel on s'est adapté qu'un nouveau bonheur dans lequel on ne se reconnaîtrait pas et dont on ne saurait quoi en faire.

      Marc Therrien

  • Jacques Lamarche - Inscrit 31 octobre 2017 07 h 25

    La boucle est bouclée!

    Que dire de plus qui puisse faire comprendre combien les échecs référendaires portent de lourdes conséquences et qui puisse démontrer que l'indépendance est la seule issue à la marginalisation de la société canadienne-française en Amérique! Sinon d'un manque d'amour propre et d'estime de soi, on mourra!

    Toutefois, il faut reconnaître que les jeunes, en majorité, sont habités par d'autres sentiments; ils n'ont pas vu et lu les mêmes choses que NOUS! Depuis vingt-cinq ans, un vent dominant n'a cessé de balayer ce qui pouvait élever notre fierté et de soulever ce qui pouvait nuire à la souveraineté et à ses chevaliers!! Ils ont appris à voir dans le Canada un ami, une patrie, qu'importe la langue, les combats, le passé; ils n'en ont d'ailleurs qu'une bien piètre idée!

  • Jean Lapointe - Abonné 31 octobre 2017 08 h 28

    C'est maintenant ou jamais

    «Quand on le compare à un grand nombre de sociétés dans le monde, le Québec est une société riche et favorisée. De quoi avons-nous peur au juste ?» (Alain Roy)

    Il y a des gens qui ont beaucoup peur et d'autres qui ont moins peur et d'autres qui n'ont pas pas peur ou qui surmontent leur peur et d'autres enfin qui n'ont pas dutout peur et qui font une confiance, parfois aveugle, en l'avenir.

    D'où vient cette peur?

    Moi je dirais que si une telle peur est bien présente au Québec c'est parce que beaucoup d'entre nous ne se font pas suffisamment confiance et s'ils ne se font pas suffisamment confiance c'est parce qu'ils n'ont pas eu l'occasion de faire leurs preuves et s'ils n'ont pas eu l'occasion de faire leurs preuves c'est parce que d'autres que nous au cours des siècles derniers ont pris presque toute la place.

    Nous nous sommes rattrapés au cours des cinquante dernières années mais on dirait que la peur a repris le dessus chez beaucoup d'entre nous quand ils ont réalisé qu' il fallait faire le grand pas vers l'indépendance parce qu'autrement nous allons disparaître.

    On ne peut plus se permettre d'attendre parce que nous ne pourrions plus survivre comme nous l'avons toujours fait parce que les conditions ont changé.

    Nous en sommes à un moment charnière. Ou bien nous surmontons notre peur bien légitime ou bien, si nous ne le faisons pas, nous serons condamnés à la fin de notre histoire parce que nous serons noyés dans le grand tout canadien.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 31 octobre 2017 08 h 33

    L’économie et la culture se dirigent ensemble... chez le diable

    Si le OUI l’avait remporté au dernier référendum et que quelques décennies plus tard, Rona, St-Hubert, Bombardier, etc, étaient passés sous contrôle étranger, je suis certain que les anciens fédéralistes diraient que ce colonialisme économique est de la faute de l’indépendance.

    Mais nous n’avons pas choisi l’indépendance et le Québec est devenu le paradis du cheap labour: un taux de chômage faible et le revenu par personne le plus bas au Canada.

    Pendant ce temps, la région montréalaise s’anglicise à vitesse grand V, bien au-delà des données tarabiscotées de Statistique Canada.

    Bref, nous avons le pire de deux monde; l’appauvrissement et notre lente extinction.

    • Pierre Raymond - Abonné 31 octobre 2017 10 h 11

      «...je suis certain que les anciens fédéralistes diraient que ce colonialisme économique est de la faute de l’indépendance. » J-P Martel

      En tout respect M. Martel, il n'existe pas et il n'existera jamais rien de tel que des « anciens fédéralistes ».