Libres d’être inégales?

Le problème n’est pas le voile comme «vêtement», mais ce qu’il représente dans notre régime de visibilité, de mixité et d’égalité, estime l'auteure. 
Photo: Getty Images Le problème n’est pas le voile comme «vêtement», mais ce qu’il représente dans notre régime de visibilité, de mixité et d’égalité, estime l'auteure. 

Des gens ont manifesté à visage couvert, prouvant par l’absurde une faille de la Loi sur la neutralité religieuse. Mais ceux qui prennent fait et cause pour les femmes intégralement voilées ne semblent pas saisir la contradiction : ils invoquent la liberté de choix d’un vêtement qui proclame l’inégalité de la femme dans l’espace public. Non, le niqab n’égale pas le masque antipollution, le passe-montagne ou le chapeau à plume. Le voile intégral n’est pas un vêtement comme les autres : il a pour but de rendre la femme invisible en tant que femme. Il affirme la domination masculine, vigoureusement dénoncée la même semaine par les mêmes personnes.

Le texte sacré n’oblige nullement la femme à se couvrir le visage, ni même les cheveux. En revanche, il faut écouter les arguments de ceux qui prétendent le contraire. Depuis les comparaisons dégradantes entre la femme non voilée et le bonbon non enveloppé ou encore la pièce de monnaie « qui passe de mains en mains » (Hani Ramadan) jusqu’au degré zéro du machisme déguisé en plaidoyer éthico-théologique pour « le devoir d’engagement » de la femme : la chevelure et le cou, mais aussi les bras et les jambes interdits de soleil parce que « le regard de l’homme sur la femme n’est pas le même que celui de la femme sur l’homme » (Tariq Ramadan). Autrement dit, la femme est par essence un objet de désir, un sexe pour le dire crûment, et non un sujet à part entière. Une femme-possession, dépositaire de l’honneur du mâle supposément incapable de refréner ses pulsions. Ou la femme responsable de l’inconduite des hommes. Suivant cette logique phallocrate, certains pays comme l’Arabie saoudite et l’Iran contraignent les femmes à se voiler, c’est-à-dire à dissimuler leur état de femme dans l’espace public, loi de base renforcée par un attirail juridique qui présuppose et consolide leur infériorité.

Instrumentalisation

Le problème n’est pas la « religion », mais son instrumentalisation au détriment des femmes. Nous vivons dans une société de droit où personne n’aurait l’idée d’invoquer les injonctions du texte sacré à tuer les incroyants, celles-là bien réelles, pour laisser faire les massacres terroristes en vertu de la liberté religieuse ! C’est différent pour la condition féminine. Rappelons-nous cet étudiant de l’Université York ayant exigé et obtenu un examen spécial pour ne pas côtoyer des femmes, au prétexte, fallacieux mais efficace, que sa religion le lui interdit. Un accommodement parmi d’autres : avec la religion ou la misogynie ?

Le problème n’est pas le voile comme « vêtement », mais ce qu’il représente dans notre régime de visibilité, de mixité et d’égalité. Il interpelle dans une société où les femmes ont conquis quelques droits en luttant contre la tradition patriarcale dénoncée pour ce qu’elle est. Voilà pourquoi le féminisme voilé est une contradiction dans les termes. Quelle solidarité avec les femmes qu’ailleurs on oblige à porter un vêtement liberticide ? Quel respect, ici, pour le combat de nos aînées, plus que jamais actuel, contre la domination masculine alors secondée par les religieux ? Il serait temps d’écouter la voix de ceux qui, au sein de l’Islam, réclament une modernisation des textes que d’autres, plus nombreux et mieux organisés, utilisent pour leur ordre du jour politique en faisant croire aux femmes que Dieu a des préférences vestimentaires. Comme naguère, au nom de la revanche des berceaux, les femmes ne pouvaient plaire à Dieu qu’enceintes tous les ans. Était-ce leur choix ? Les femmes étaient libres, n’est-ce pas ?

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20 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 25 octobre 2017 06 h 23

    Un vêtement anachronique qui symbolise le fascisme islamiste!

    Bravo! Madame Brisset, pour un texte très lucide qui doit faire honte aux tenants de la liberté religieuse et surtout les féministes qui ont abandonné leur défense traditionnelle des femmes de l'emprise de la religion. La gauche bien pensante ne comprend pas non plus qu'elle fait du tort à la communauté musulmane qu'elle est censée défendre.

  • Jean Delisle - Abonné 25 octobre 2017 08 h 07

    Festival de contradictions

    "...ils invoquent la liberté de choix d’un vêtement qui proclame l’inégalité de la femme dans l’espace public."

    Très contradictoire, en effet, surtout venant de personnes prônant l'égalité homme-femme. D'autant que ce vêtement n'a rien à voir avec la religion, quoi qu'on dise.
    Le maintien du crucifix à l'Assemblée nationale est tout aussi contradictoire dans un État qui se prétend laïque. En faire un objet "patrimonial" est une entourloupette de politiciens pleutres.
    L'ignorance et les religions obscurcissent le jugement.

    • Réal Ouellet - Inscrit 25 octobre 2017 10 h 19

      J'ai moi aussi des doutes quant à la présence du crucifix mais je me dis qu'au moins le crucifix a une histoire qui est la notre tandis que tout ce qui entoure le niqab et la burka charrient des croyances nous sont imposés de l'extérieur. Il me semble qu'on a assez donné.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 octobre 2017 11 h 45

      Avant de penser à remplacer le crucifix dans l’Assemblée nationale pour être plus blanc que blanc, il faudrait se souvenir que le concept d’égalité n’existe pas dans la plupart des pays du monde. On peut énumérer tous les accoutrements que peuvent porter nos fervents religieux dans les religions monothéistes, la femme n’est pas l’égal de l’homme. Lisez leurs textes qui datent de l’âge de bronze.

      Dans la plupart des pays musulmans, le viol d’une femme n’est pas considéré comme un crime et c’est pour cela que souvent, c’est elle est punie. Eh oui, il y existe une relation proportionnelle entre un habillement de soumission et la violation sans mégarde de la sexualité de la femme qui est inversement proportionnelle au concept « d’égalité ». Ici, au moins sur papier, nous avons des lois qui proscrivent ces actes criminelles même si cela peut prendre deux ou trois décennies avant d’être appliquées.

      Tant et aussi longtemps que les femmes n’auront pas une vraie parité avec les hommes, elles continueront à porter des costumes d’Halloween pour satisfaire les gens aux amis imaginaires. Et en revenant à votre affaire du crucifix M. Delisle, vous devriez savoir que dans plusieurs provinces canadiennes, les écoles catholiques sont encore subventionnées par les contribuables. En Ontario, c’est de l’ordre de 100%. Les multiculturalistes anglo-saxons sont toujours les premiers à jeter des pierres aux autres tout en faisant pire. Ce n’est pas « Juste pour rire » mais « ben » pour dire.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 25 octobre 2017 08 h 12

    Une bonne partie du problème vient de l’islam politique conquérant.

    C’est lui qui cherche à tout régire en s’imposant dans tous les aspects de la vie des pauvres mécréants que nous sommes tous, nous, musulmans modérés, chrétiens de souche ou non ainsi que la kyrielle de toutes les autres religions de souche ou non.

    La seule façon de vivre en paix dans le respect de la diversité religieuse de tous c’est d’adopter une neutralité religieuse laïque dans nos institutions gouvernementales au même titre que le devoir de réserve de neutralité politique que doivent afficher tous les fonctionnaires de l’État.

    Pour ce qui est de la rue l’État ne devait s’en mêler que lorsque le mieux vivre ensemble l’exige.

    Ainsi il n’est que normal que toute personne qui utilise un transport public avec une carte d’identification mensuelle présente son visage à découvert aux personnes en autorité.

    En fait la bienséance fait que cette personne devrait montrer son visage sans que la personne en autorité l’exige.

    Et cette même personne devrait circuler dans une banque ou une caisse populaire sans avoir l’aire de ce que tout le monde pense dans de telles circonstances.

    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Jacques Tremblay - Inscrit 25 octobre 2017 08 h 34

    Une bonne partie du problème vient de l’islam politique conquérant.

    C’est lui qui cherche à tout régire en s’imposant dans tous les aspects de la vie des pauvres mécréants que nous sommes tous, nous, musulmans modérés, chrétiens de souche ou non ainsi que la kyrielle de toutes les autres religions de souche ou non.

    La seule façon de vivre en paix dans le respect de la diversité religieuse de tous c’est d’adopter une neutralité religieuse laïque dans nos institutions gouvernementales au même titre que le devoir de réserve de neutralité politique que doivent afficher tous les fonctionnaires de l’État.

    Pour ce qui est de la rue l’État ne devait s’en mêler que lorsque le mieux vivre ensemble l’exige.

    Ainsi il n’est que normal que toute personne qui utilise un transport public avec une carte d’identification mensuelle présente son visage à découvert aux personnes en autorité.

    En fait la bienséance fait que cette personne devrait montrer son visage sans que la personne en autorité l’exige.

    Et cette même personne devrait circuler dans une banque ou une caisse populaire sans avoir l’aire de ce que tout le monde pense dans de telles circonstances.

    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Pierre Hurteau - Abonné 25 octobre 2017 09 h 24

    Penser plus loin

    Je suis passablement d'accord avec la lecture de madame Brisset sur le nikab ou la burqa. Par ailleurs, le machisme, la phallocratie et le patriarchat ne sont pas la propriété exclusive des religions et plusieurs événements récents nous rappellent leur présence de manière sinistre. Il faut pousser la réflexion plus loin et démasquer tout ce qui limite le débat à une pièce d'étoffe. Toutes les révélations récentes sur les agressions sexuelles n'ont rien à voir avec l'islam, elles démontrent pourtant le pouvoir des hommes dans nos sociétés non dominées par la culture religieuse. Pas étonnant que des femmes choisissent de se faire volontairement invisibles dans ce type de société. Une réflexion s'impose...

    • Nadia Alexan - Abonnée 25 octobre 2017 11 h 25

      J'ai de nouvelles pour vous, monsieur Hurteau. Le port du voile intégral n'épargne pas les femmes du machisme et de la viole par les hommes au Moyen-Orient. Au contraire, c'est plus répandu dans les pays conservateurs qui observent la stricte séparation entre les hommes et les femmes!