#MoiAussi, ça ne fait que commencer

En octobre 2016, Alice Paquet prenait publiquement la parole pour dénoncer son agresseur. «Un an plus tard, la bataille ne fait que commencer», affirme-t-elle aujourd’hui.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En octobre 2016, Alice Paquet prenait publiquement la parole pour dénoncer son agresseur. «Un an plus tard, la bataille ne fait que commencer», affirme-t-elle aujourd’hui.

Cette semaine, le mouvement #MoiAussi traverse et chavire le monde. Il permet encore une fois de constater l’ampleur du problème des agressions sexuelles et de réfléchir aux solutions pour y faire face. J’ai peur par contre que le silence revienne bientôt se tisser une place jusqu’au prochain scandale. Ce sont les scandales qui permettent de nommer le problème, mais pas nécessairement de mettre en place les solutions, bien malheureusement.

Les vagues de dénonciations qui se multiplient depuis quelques mois ne sont pas des « chasses aux sorcières », mais bien des chasses aux violences à l’endroit des femmes.

Weinstein, Rozon, Salvail : ces hommes s’ajouteront à la très courte liste de ceux qui ont été identifiés comme des agresseurs et dont on aurait « brisé [la] carrière, ruiné [la] vie ». Ce qu’on ne mentionne évidemment jamais dans ces cas, c’est à quel point une agression sexuelle ruine la vie d’une victime, bien au-delà des options de carrière et de la réputation publique dont il est toujours question pour plaindre les agresseurs.

Près d’un an après ma dénonciation, année de réflexions et de tourbillons, je me replace finalement sur une ligne directrice claire et j’en retire deux grands points : la faute est sur le manque d’éducation sexuelle et le fardeau de la preuve. Et je nous invite à reconsidérer à la fois le système d’éducation québécois et le système de justice pénale canadien.

La justice

J’ai dénoncé publiquement, et je ne sais pas jusqu’à quel point c’est un choix que j’ai fait. J’ai dénoncé publiquement et je me dis, avec du recul, que c’est une solution de remplacement au système de justice.

Les propos qui reviennent constamment hanter les victimes d’agressions sexuelles sont les suivants : « La présomption d’innocence s’applique à tous, on ne saura pas avant qu’un juge dise “coupable” » ; « Il n’y a toujours pas d’accusations, la victime est donc une menteuse jusqu’à preuve du contraire, et l’accusé, innocent. » Si les Québécois et les Québécoises se donnent à coeur joie pour jouer à l’avocat du diable sur les réseaux sociaux, il est impératif qu’on leur rappelle qu’il est extrêmement difficile d’accuser quelqu’un au criminel. D’autant plus que l’accusé peut garder le silence. Ce n’est pas la parole de la victime contre celle de l’agresseur : c’est sa parole contre le système au complet.

Une étude du Globe and Mail parue à l’hiver 2017 indique d’énormes variations au Canada dans le pourcentage de dénonciations considérées comme non fondées, allant jusqu’à 51 % à Saint John et baissant jusqu’à 2 % à Winnipeg. Comment expliquer ces variations ?

Il est évidemment ridicule de penser que les femmes mentent plus au Nouveau-Brunswick et en Alberta qu’au Manitoba et à Terre-Neuve-et-Labrador. Des études doivent être entreprises pour connaître les facteurs qui mènent la police à rejeter un moins grand nombre de dénonciations, comme la proportion de femmes dans les forces policières et les politiques publiques adoptées dans ces différentes provinces.

Plus généralement, il faut reconnaître que la justice pénale est un système qui fonctionne sur papier, mais qui échoue dans les faits, qui nous laisse trop souvent tomber. Une campagne de grande envergure sur la réforme du système judiciaire permettrait de remettre en cause plusieurs pratiques qui limitent la capacité des femmes à mener leur dossier à terme.

Pour accuser une personne d’agression sexuelle, bien souvent, on nous demande des témoins oculaires : « Quelqu’un t’a-t-il vu entrer ou sortir de la chambre ? » La présomption d’innocence, c’est le mur qui sépare les survivantes de l’espoir d’une quelconque justice : et si l’on décidait qu’une victime dit la vérité jusqu’à preuve du contraire, plutôt que de déculpabiliser l’agresseur et de lui accorder le bénéfice du doute ?

Si chaque inconduite sexuelle, harcèlement ou agression menait à une dénonciation publique, nos agresseurs seraient-ils moins nombreux ? Et si c’était ça, la solution de remplacement au système de justice, en attendant la réforme ? Laver son linge sale en public, comme vous dites.

L’éducation

La manière dont nous élevons nos filles a fait de grands progrès dans les dernières décennies, mais la socialisation masculine ne s’est pas adaptée aux exigences d’égalité et de respect de l’intégrité corporelle des femmes. Il faut mettre en place des programmes d’éducation sexuelle qui contribuent à normaliser le « non », pour apprendre aux jeunes à s’écouter et à aller à leur rythme dans leur vie sexuelle.

La pression d’avoir une première relation sexuelle, dans les premières semaines, le plus vite possible, est au coeur des représentations de la sexualité chez les adolescents et les adolescentes. Il faut inculquer à nos enfants que le but dans nos relations amoureuses ou sexuelles n’est pas de « performer », mais plutôt d’apprendre à écouter son ou sa partenaire.

Une initiative à longueur d’année pour une éducation sexuelle axée sur le consentement, qui commencerait par les écoles, doit constituer une priorité. J’ai entendu le terme « consentement » sur le tard, et j’aurais aimé qu’on me dise « ce n’est pas grave, tu as le droit de dire non » plus tôt dans ma vie. Les écoles doivent intervenir avant que la pornographie ne le fasse.

Il faut assurer une continuité entre les vagues de dénonciation, pour s’assurer que ces vagues ne sont pas qu’une complicité de passage.

Il faut rappeler au public que l’éducation joue un rôle central dans la formation des attitudes et des comportements. Il faut rappeler au public que le système de justice criminelle est rempli de failles.

Il faut rappeler au monde entier que le corps d’une femme n’appartient qu’à elle et que le consentement n’est pas une option, mais un devoir. Le mouvement #MoiAussi nous a rappelé ces exigences, qui doivent maintenant trouver leur prolongement dans une campagne plus large.

C’était le 19 octobre. Un an plus tard, la bataille ne fait que commencer.

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5 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 20 octobre 2017 10 h 04

    Tout à fait d'accord

    Quelle belle réflexion, qui a pris le temps de se déposer. Très concluant, je toruve.

  • Maxime Parisotto - Inscrit 20 octobre 2017 23 h 13

    Je ne crois pas que les agresseurs (présumés) dont on parle en ce moment aient appris à agresser en regardant du porno sur internet, la plupart ont commencé leur méfaits bien avant ça. Plus d'éducation sexuelle ça ne fait pas de mal, mais je ne crois pas une seconde que ça soit une solution au problème. Comme dire que jouer à des jeux vidéo violents rend violent.

    Et je suis vraiment désolé avec vous madame, mais bien que d'accord sur le fond du problème avec vous, vos solutions sont totalements innacceptables. On ne peut pas changer le système de justice pour considérer qu'une victime dise la vérité jusqu'à preuve du contraire. Notre système de justice repose sur la présomption d'innocence.
    Votre idée contredirait ce principe et ce serait donc totalement illégal. On changerait de paradigme, tout le monde serait susceptible d'être coupable et devrait prouver son innocence!
    Il est aussi difficile pour une victime de démontrer la réalité de son agression qu'il serait difficile pour un accusé d'agression innocent de démontrer son innoncence dans un système ou la parole de la présumée victime est considérée comme vraie par défaut! Les gens, hommes ou femmes, peuvent mentir! Je ne prétend pas que les victimes mentent, loin de là, mais c'est un chose qui se peut! Comme des agresseurs mentent.
    On échangerait une injustice contre une autre. De plus, seuls les accusés qui ont les moyens de se payer un bon avocat ou des enquêteurs privés pourraient se défendre
    Il est bien évident que tout ceci n'est pas très sérieux et de toute façon contraire à la constitution.

    Il n'y a pas de solutions faciles, c'est un problème complexe et nous sommes tous d'accord qu'il faut améliorer le système, éducation, système d'aide aux victimes, que sais-je? Je ne l'ai pas la solution moi...
    Mais il faut rester raisonnable, et ne pas lancer trop vite des idées totalement stériles, car ceci en est une.
    Ça n'aide absolument pas le débat.

  • Maxime Parisotto - Inscrit 20 octobre 2017 23 h 33

    En passant vous dites:
    "Il faut rappeler au monde entier que le corps d’une femme n’appartient qu’à elle et que le consentement n’est pas une option, mais un devoir"

    Au monde entier? Vraiment? Qu'on commence par le Québec!
    Nous sommes dans une des sociétés les plus avancées socialement au monde, le droit des femmes et le respect qu'on leur accorde sont l'un des moins pires (je dis pas le meilleur, on a tant à faire...). Il convient d'en être conscient. Voudriez-vous vraiment parler de consentement en Arabie Saoudite, au Pakistan, en Chine, en Russie etc...?
    Mais c'est vrai qu'à votre âge on veut changer le monde.

  • Loyola Leroux - Abonné 21 octobre 2017 15 h 36

    Viol, il faut bien définir les attitudes !

    Il me semble que cette affirmation de madame Alice Paquet illustre la complexité du débat : ‘’J’ai dénoncé publiquement, et je ne sais pas jusqu’à quel point c’est un choix que j’ai fait.’’ Veut-elle dire qu’elle regrette son geste ? Ou qu’elle aurait dû avoir la chance de dénoncer privément ? Il ne faudrait quand même pas en arriver au lynchage pratiqué aux États-Unis au siècle dernier !

    Concernant l’éducation sexuelle à l’école, encore une fois un autre groupe de pression fait preuve de corporatisme pour utiliser l’école à ses propres fins. Le but premier de l’école c’est de montrer aux enfants à lire, écrire et calculer. Ensuite, ils peuvent apprendre d’autres matières, pas en même temps pour ne pas etre distrait de l’essentiel. Lorsque l’on apprend que plus de 50% des futurs enseignants coulent leur examen de français en 4e année de bac en Sciences de l’éducation, force est de constater qu’il y a eu des lacunes en cours de route.

    L’éducation sexuelle doit d’abord est assumée par les parents.

  • Maxime Parisotto - Inscrit 21 octobre 2017 18 h 27

    Sérieusement, plus je vous lis, plus je trouve que vous devriez vous abstenir d'exposer vos théories dans les journaux. Vous n'avez ni le socle de connaissances nécessaire pour jouer les intellectuelles ni la profondeur de pensée requise, ni l'expérience de vie qui peut rendre sage et mesuré. Les phrases pompeuses et les affirmations péremptoires ne remplacent pas la profondeur de vue.
    Comprenez-moi bien, je n'ai rien contre vous et ne vous connais pas. Vous vous dites victime et peut-être est-ce le cas, je n'en sais rien.
    Mais d'ou tenez vous votre légitimité pour écrire dans ces colonnes?
    Peut-être serait-il temps de laisser de vrais féministes et activistes, intellectuels, professeurs d'université, sociologues etc...prendre en main ce débat, plutôt que d'invoquer le fantasme délirant de la culture du viol...
    Des parents battent leurs enfants: parle t-on de culture de la violence sur les enfants?
    Des supérieurs hierarchiques harcèlent leurs employés, parle t-on de culture de l'abus de pouvoir et de harcèlement au travail?

    C'est un problème de bas-instincts, c'est un problème individuel chez certains hommes, c'est totalement condamnable évidemment, mais c'est un problème individuel qui doit se régler de façon collective. Nul besoin de plaquer un concept idéologique fallacieux là dessus.
    Bien à vous...