Une dangereuse polarisation

Les courants xénophobes ignorent l’intégration bien réussie de la majorité des immigrants.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les courants xénophobes ignorent l’intégration bien réussie de la majorité des immigrants.

Notre société de plus en plus divisée sur la question de l’immigration favorise une polarisation sociale facile à instrumentaliser. Cette tendance avantage les conservateurs de tous les courants, qu’ils soient religieux ou xénophobes.

Cette situation fait reculer le progressisme et revitalise le populisme. De ce fait, une confrontation des extrêmes droites sous diverses formes apparaît partout, créant un cercle vicieux.

Ce qui se passe au nom de la gauche dans ce débat est beaucoup plus surprenant.

J’aimerais parler de ce phénomène à travers la question de l’« islamophobie ». D’abord, il faut savoir qu’une grande partie de la population immigrante semble s’intégrer sans problème à la société québécoise. Tout en gardant une certaine spécificité culturelle, linguistique et religieuse, elle entretient une bonne relation avec ses concitoyens de tous horizons.

En parallèle, une grande partie de la population dite « de souche » semble en vraie harmonie avec des gens de diverses origines. Mais ce ne sont pas ces gens-là qui font les manchettes.

Les courants xénophobes ignorent l’intégration bien réussie de la majorité des immigrants et instrumentalisent cet enjeu en utilisant l’argument de la non-intégration d’une infime minorité plus visible. […]

Pourtant, une bonne partie des gens venant de l’extérieur, récemment ou non, semble plus laïque et progressiste que la majorité de ces xénophobes. Une très grande majorité de ces immigrants ont fui leurs pays en raison des conflits sociaux et des répressions religieuses. Ici, ils n’aspirent qu’à s’intégrer et à réussir leur vie, en surmontant avec hardiesse d’innombrables obstacles liés au phénomène de l’immigration.

Une intégration compliquée

Toutefois, trois groupes distincts compliquent, chacun à sa manière, cette intégration.

D’une part, le rejet des xénophobes leur crée énormément d’obstacles. D’autre part, ils se sentent étouffés par les conservateurs de leurs propres communautés, dont les pressions rendent plus difficile l’intégration. Et finalement, les nouveaux arrivants se sentent incompris, voire délaissés par des gens qui se disent plus progressistes, ouverts et défenseurs des droits des minorités.

Défendre les droits des minorités d’une manière simpliste peut parfois avoir un effet pervers : un relativisme culturel qui ne fait que favoriser le conservatisme

En voulant combattre la xénophobie, ce groupe dit progressiste tombe parfois dans le simplisme. Ignorant la complexité de l’enjeu de l’islamophobie, il part en guerre au nom de la défense des immigrants et surtout des musulmans.

Ceci est très noble. Mais défendre les droits des minorités d’une manière simpliste peut parfois avoir un effet pervers : un relativisme culturel qui ne fait que favoriser le conservatisme. Par exemple, je lutte fortement contre la discrimination dont sont victimes les femmes voilées, que certains veulent exclure de l’espace public au nom de leur libération. Je déplore le fait que les personnes d’origine musulmane qui s’affichent soient automatiquement considérées comme islamistes et suspectes. Je lutte également pour l’acceptation du pluralisme. Je fais également des efforts pour mettre en évidence la richesse de la diversité. Mais je ne fais jamais la promotion du hidjab ou du voile intégral, et encore moins la promotion des croyances religieuses. Je défends le droit de toute personne religieuse à pratiquer sa religion sans contrainte, comme j’aimerais qu’on protège mes droits de pouvoir vivre sans croyance religieuse. Mais ceci ne doit pas m’empêcher de décortiquer toutes les religions, et surtout les institutions religieuses et leurs effets répressifs sur les individus.

Un manque d’appui

Et je ne me sens pas appuyé, dans cette critique, par ceux qui prétendent lutter contre l’islamophobie.

Pour certains d’entre eux, toute critique du conservatisme religieux ou du communautarisme devient islamophobie, racisme ou xénophobie. Si on ose dénoncer les conditions déplorables des femmes et des enfants dans nos propres communautés et l’exploitation des nouveaux arrivants par leurs propres diasporas et coreligionnaires, on nous accuse de faire le jeu des racistes et des xénophobes. Pourtant, les personnes immigrantes subissent également d’énormes injustices de la part de leurs propres communautés, voire de la part de leurs propres familles.

Il existe aussi une attitude très paternaliste de la part d’une gauche bien pensante. On nous souhaite « bon ramadan » et de bons voeux pour des fêtes religieuses sans savoir qu’une bonne partie des gens venant des pays musulmans ou nés dans des familles musulmanes ne sont pas plus pratiquants que la majorité des Québécois nés dans des familles catholiques. Imaginez-vous si je souhaitais « bon carême », « joyeuses Pâques »… à ces mêmes amis de gauche défenseurs des immigrants. […] Ces gens dits de gauche ne veulent même pas qu’on garde les traditions catholiques, mais ils veulent bien assigner aux immigrants leurs identités religieuses.

Il y a donc de bons immigrants pour les défenseurs des immigrants : ceux qui veulent projeter une certaine image conservatrice de leur communauté. Ce faisant, d’une part, on risque de pousser les gens de certaines communautés dans les bras des conservateurs de leurs communautés et, d’autre part, les Québécois dits « de souche » dans les bras des xénophobes.

Les gens ordinaires d’origine immigrante et surtout les progressistes doivent donc combattre les xénophobes, mais ils doivent également faire face aux pressions de la part de leurs propres camarades dits progressistes. Quand on ne veut pas se laisser assimiler, on subit les pressions des gens des droites nationalistes et surtout des xénophobes. Et quand on veut s’intégrer à la société québécoise, certains membres de nos communautés d’origine nous accusent d’être devenus trop « québécois ». Malgré tout, nous décidons de combattre à la fois les xénophobes et les conservateurs communautaristes. […] Dans cette mission déjà très ardue, on ne se sent ni appuyés ni compris par une partie de nos camarades dits de gauche.

[…]

Nous, progressistes ordinaires chez les immigrants, nous sommes pris en sandwich entre trois groupes prétendument adverses, mais qui ne font que faciliter la montée du conservatisme, de la droite et de l’extrême droite. Pendant ce temps-là, les capitalistes font des profits en étendant leurs empires selon la politique de diviser pour mieux régner.

Ne serait-il pas temps de s’unir pour combattre simultanément les xénophobes, les conservateurs, les intégristes, les homophobes, les misogynes et les exploiteurs capitalistes au lieu de se laisser piéger dans le dangereux jeu de la polarisation ?

13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 octobre 2017 02 h 41

    Les organisations islamistes favorisent le communautarisme à l'intégration.

    Effectivement. Les porte-paroles des organisations islamistes et communautaristes instrumentalisent la religion pour faire passer leurs idées obscurantistes. Malheureusement, en s'alliant aux tenants de l'islam politique, la gauche bien pensante fait du tort à la communauté qu'elle est censée défendre. Les organisations islamistes favorisent le communautarisme à l'intégration.

    • Yvon Bureau - Abonné 16 octobre 2017 10 h 15

      J'appuie++

    • Jean-Marc Simard - Abonné 16 octobre 2017 14 h 24

      Si on me demande qui je suis, je réponds en premier:«Je suis québécois»...Je ne dis pas: «Je suis catholique» Mon identité se confond avec la nation, le pays d'où j'origine et non avec ma religion...Or quand on rencontre un immigrant venant du Moyen-Orient, si on lui pose la même question il répondra: «Je suis musulman»...Pourquoi ne répond-t-il pas je suis Tunisien, Algérien, Égyptien, Syrien ou autres ? Parce que son identité relève d'abord de l'Islam...Son identité est d'abord religieuse et non nationale...Voilà où se trouve la grande ambiguité...Un musulman ne sera jamais canadien ni québécois, mais restera toujours un fidèle de l'Islam...Raison pour laquelle il ne sera jamais intégrable...

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 octobre 2017 16 h 53

      À monsieur Jean-Marc Simard: Il ne faut pas mettre tous les musulmans dans le même panier. Au contraire, la majorité silencieuse musulmane est très bien intégrée et aussi québécoise que vous et moi. C'est une petite minorité intégriste et très vocale qui présume parler au nom de la majorité et qui insiste que son identité relève de sa religion. Cette minorité de 20% se présume la porte-parole de la communauté musulmane, et entre temps, elle détruit la réputation et la crédibilité de la majorité silencieuse.

    • Marc Lévesque - Inscrit 16 octobre 2017 18 h 39

      M. Simard,

      "Un musulman ne sera jamais canadien ni québécois, mais restera toujours un fidèle de l'Islam...Raison pour laquelle il ne sera jamais intégrable..."

      Non, les musulman sont des canadiens et des québécois. Votre 'sondage' ne tient pas la route car demander à quelqu'un "qui il est" n'implique pas qu'on lui demande le nom de la nation ou il vit, et il me semble que si je demande à quelqu'un "qui est tu", la plupart me répondront avec leur nom.

  • Jean-François Trottier - Abonné 16 octobre 2017 09 h 59

    Un forum ouvert

    Depuis quelques mois je suggère dans ces pages la création d'un forum ouvert des communautés.

    Non pas un lieu de discussions, qui devient trop souvent une tribune pour les polémistes, mais un lieu d'échanges non-parallèles.

    Un "endroit" où des représentants de chaque communauté, qu'elle soit religieuse (et là encore, de quelle tendance?), culturelle, linguistique ou même professionnelle, pourra parler des difficultés qu'il connaît à l'intérieur de notre société.

    Pas de réponse, seulement l'étalage des difficultés, des frustrations, des cas sociaux ou personnels.

    Les discussions se feront à l'extérieur du forum en question, que j'appelle pompeusement les "Nations Unis Québécoises" dans mon petit esprit. À chacun son orgueil, hein ?

    Pour l'heure, et cette heure durera toujours (!), il faut se comprendre. Parler. La plupart du temps les dialogues deviennent rapidement "de sourds", pour cause d'incommunicabilité. Le palabre, lui, ne peut être qu'écouté.

    Ce forum ouvert, où tout groupe social aura le droit d'être entendu (mais un à la fois), doit être une création officielle de l'État pour avoir la place qu'il mérite dans les médias. À d'autres de poursuivre en tentant de trouver des solutions.

    Le gouvernement actuel régnant par la division et même la ghettoïsation, je sais bien qu'il ne posera jamais un geste pareil. C'est pourquoi, pour l'instant, je n'insiste pas. Ce serait une perte de temps.

    J'en ai assez, moi aussi, de voir des bien-pensants se poser en protecteurs de minorités dont ils ne connaissent que le nom. Mais j'en ai aussi assez de n'entendre parler des problèmes qu'à travers le filtre de ces chantres de leur propre rectitude.

    Qu'on donne les moyens à tous de s'exprime à travers leurs dimensions sociales, c'est en gros l'essentiel de ce que je propose.

  • François Beaulne - Abonné 16 octobre 2017 11 h 15

    Un témoignage bien senti

    Merci Monsieur Qaderi d'avoir pris le temps de réfléchir à cette question complexe et de nous livrer une analyse qui transcende les analyses simplistes d'une certaine gauche autoproclamée bien pensante qui bien souvent reflète une vision 'folklorique' et multiculturaliste à l'américaine de l'intégration des nouveaux québécois.
    Vos exemples sont percutants et vous faites bien de rappeler que plusieurs musulmans québécois se sentent prisonniers d'un conservatisme relgieux qu'encourage, dans les faits, la gauche bienpensante.
    Aux considérations que vous mettez de l'avant j'ajouterais que les Québécois aimeraient entendre plus souvent de la part des porte-parole des minorités qu'ils son aimés, ouverts et acceuillants, plutôt que de se faire systématiquement culpabilisés et accusés de racistes, d'intolérants ou de xénophobes, comme tentent de leur enfoncer dans la gorge le gouvernement Couillard, avec la complicité de certains chefs de file de groupes minoritaires et d'une certaine gauche autoprocalmée bienpensante qui ne représente qu'un groupuscule de notre société.

  • Gilles Théberge - Abonné 16 octobre 2017 11 h 20

    En effet, «Ces gens dits de gauche ne veulent même pas qu’on garde les traditions catholiques, mais ils veulent bien assigner aux immigrants leurs identités religieuses.».

    Sans compter tout le reste.

  • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 16 octobre 2017 11 h 22

    C'est vrai, il faut critiquer, mais enfoncer des portes ouvertes ?

    Je suis d'accord avec vous que la lutte pour la participation des personnes exclus selon leur croyance est saine et légitime : c'est la lutte contre les préjugés.
    C'est vrai aussi qu'il ne faut pas tomber dans cette idée d'une caricaturale d'une "victime à tout prix" chez les immigrants pour ceux qui y sont associés à la religion.
    Cependant, j'ai le réflexe suivant : j'avoue ne pas avoir le goût de critiquer spécifiquement l'islam par exemple, tout simplement parce que c'est une porte tellement défoncée par les islamophobes ou même par des gens brillants qui s'imaginent que leur critique supplémentaire extérieure ajouterait quoi que ce soit de plus constructif au raz de marré collectif qui a lieu face à cette religion. Que les réformistes et les progressistes se lancent héroïquement, je les approuve, mais ce n'est pas à moi de faire ceci, car ce n'est pas ma religion. Ce n'est pas un peu spécial cette posture externe ? Pour critiquer, il faut connaître, et dans la plupart des critiques que je vois, j'y vois une absence flagrante de connaissance.
    Si les gens lisais davantage quelque chose du style de Marek Halter "OU ALLONS-NOUS MES AMIS ?" résolument dans l'optique du dialogue et d'une sorte d'humanisme par delà les conflits de religions et les critiques sommaires, il me semble qu'on serait dans la bonne voie.
    Pour ma part, je me contente de combattre toute forme d'obscurantisme, de préjugés, d'argumentation falacieuse. Ça inclut les formes d'obscurantisme dans les communautés immigrantes. Mais bon, nous tolérons si bien d'autres discours si creux: ceci est mon point de départ.