Statistique Canada masque le déclin du français

Un jeune garçon arbore le drapeau québécois lors de la parade de la Fête Nationale à Montréal le 24 juin 2017.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Un jeune garçon arbore le drapeau québécois lors de la parade de la Fête Nationale à Montréal le 24 juin 2017.

Statistique Canada a récemment prétendu que le poids du français comme langue d’usage au Québec serait en légère hausse, étant passé de 87 % en 2011 à 87,1 % en 2016. Or, selon sa méthode habituelle d’analyse, le français n’a jamais frôlé de tels sommets. Il décline d’ailleurs rapidement. De 83,1 % en 2001, son poids est passé à 81,8 % en 2006, à 81,2 % en 2011 et à 80,6 % en 2016. Pour soutenir que le français caracole désormais au-delà de 87 %, il a fallu que Statistique Canada change de méthode de calcul.

Pour bien comprendre, remontons au recensement de 1971. Statistique Canada y pose pour la première fois une question sur la langue parlée le plus souvent à la maison, ou « langue d’usage ». Il introduit en même temps la cueillette des données par autorecensement. Un membre de chaque ménage remplit le questionnaire et le retourne par la poste. Cela soulève un petit problème. Si l’on veut brosser un portrait facilement lisible de la population, en la répartissant en trois composantes distinctes, de langue française, anglaise et autre, que faire des déclarations de deux ou trois langues d’usage à la fois ?

Après quelques années de tâtonnement, la répartition de ces réponses multiples de manière égale entre les langues déclarées finit par faire consensus. En effet, les réponses ainsi pondérées reflètent fidèlement la fréquence d’utilisation des langues telle que déclarée. La même chose vaut grosso modo pour les réponses multiples à la question sur la langue maternelle, qui correspond le plus souvent à la langue d’usage à la maison en bas âge.

De 1981 jusqu’en 2011, Statistique Canada a donc réparti de façon égale les réponses doubles et triples aux questions sur les langues maternelle et d’usage. Cela a permis un suivi équilibré et cohérent de l’importance relative des langues anglaise, française et autres au Québec et au Canada sur trois décennies.

Dans ses calculs pour 2016, Statistique Canada a rompu avec cette façon de faire. Aux déclarations du français comme langue d’usage unique, il a additionné la totalité des réponses multiples comprenant le français. Il a procédé de façon semblable pour la composante de langue d’usage anglaise, ainsi que pour celle de langue d’usage autre. Cependant, les réponses doubles sont alors comptées deux fois, et les triples, trois fois. La somme des trois composantes qui en résultent déborde conséquemment par rapport à la population totale.

Il y a pire encore. À la suite de la question sur la langue d’usage, le recensement pose depuis 2001 une question supplémentaire sur les comportements secondaires au foyer. Formulée de manière assez large et au pluriel, elle encourage les réponses multiples : « Cette personne parle-t-elle régulièrement d’autres langues à la maison ? »

Pour obtenir un Québec à 87 % de langue d’usage française, Statistique Canada a ajouté à l’ensemble des réponses simples ou multiples comprenant le français comme langue d’usage la totalité des réponses simples ou multiples comprenant le français parlé au foyer à titre de langue secondaire. Il a ensuite présenté le tout comme ayant le français comme « langue d’usage ». C’est injustifiable. Ce vocable signifie la langue principale, ou langue parlée le plus souvent à la maison.

En procédant de la sorte, on obtient un Québec à 87 % de langue d’usage française, à 19 % de langue d’usage anglaise et à 15 % de langue d’usage autre. Cela s’additionne à 121 %. Puisque les réponses multiples se multiplient à mesure que progressent la diversité linguistique et le plurilinguisme, tous ces pourcentages peuvent d’ailleurs croître en même temps. On nage en pleine confusion.

Revenons à la raison. Notre graphique compare l’évolution récente des poids du français et de l’anglais comme langues maternelles et d’usage — au sens propre — au Québec, après simplification égale des réponses multiples. À l’évidence, depuis 2001 l’anglais se maintient comme langue maternelle et progresse lentement comme langue d’usage, alors que le français décline rapidement sur les deux plans.

Statistique Canada s’est mis à exalter à chaque nouveau recensement la diversité linguistique croissante des Canadiens. Il détourne ainsi notre attention de l’effacement en cours de la dualité linguistique canadienne. Autrement dit, de l’anglicisation du Canada.

Par son analyse des données de 2016, il veut manifestement nous détourner d’un autre sujet de préoccupation. Soit l’émergence d’une dynamique d’anglicisation du Québec.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte abrégé paru dans la revue L’aut’journal, septembre 2017, no 362.

Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.
7 commentaires
  • Eric Vallée - Inscrit 10 octobre 2017 01 h 21

    Game over

    Mais non chers francophones, ne vous en faite pas, votre langue se porte bien, faut pas s'énerver, on peut même assouplir la loi 101. Malgré l'immigration et les libéraux, ils vont nous rassurer ainsi jusqu'au moment où ils pourront, comme ils en rêvent depuis 1760, crier enfin "game over!"

  • Jean Gadbois - Inscrit 10 octobre 2017 01 h 34

    Mais M. Castonguay, ici, le français... bof.

    N'est-ce pas assez clair?... Il recule ici même: à l'école à la maison, dans les commerces, dans les CÉGEPs, dans les écoles juives, musulmanes, arméniennes... dans l'affichage commercial, à RDS sport, sur le net, dans nos provinces du ROC, dans nos lynchages "sui generis" de fleurons commerciaux vendus aux anglais et aux américains, dans la ligue junior majeure de hockey, dans nos Saint-Hubert, en France, à la banque de Montréal, pardon:(B.M.O.), nos hot dogs (Belle pro's) dans les publicités, partout. On massacre notre langue et on achète des billets pour se faire humilier par nos humoristes. Et tutti quanti.
    On a pas besoin de statistique Canada pour masquer quoi que ce soit, on est très bien capable de le faire nous-même. D'ailleurs, "tout le monde en parle"!!!
    Masquer les statistiques sur le français? Depuis Jacques Cartier, Monsieur!
    Speak White!
    Merci, de votre participation.

  • Jacques-André Lambert - Abonné 10 octobre 2017 05 h 40

    Va savoir

    J'ai cherché en vain les statistiques sur le taux de bilinguisme des anglophones par rapport aux francophones du Nouveau-Brunswick.

    J'imagine que les données existent. Mais elles ne sont pas accessibles aisément au grand public.

    Suis-je surpris?

  • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 10 octobre 2017 08 h 23

    Déclin...

    Le français est constamment en régression depuis 1759...

    Il serait temps que nous pensions a vivre dans un "système" qui pourrait assurer notre progression...n'est-ce pas?

  • Claude Smith - Abonné 10 octobre 2017 08 h 50

    Tout va très bien

    Comme dit la chanson, tout va très bien madame la Marquise. Cette chanson française fut composée peu de temps avant la déclaration de la seconde guerre mondiale. Les politicients d'alors déclaraient qu'il n'y aurait pas de conflit avec l'Allemagne d'Hitler.

    Nous nous retrouvons dans la même situation au plan linguistique où certains de nos politicients provinciaux sont dans le déni le plus complet face au déclin de la langue française. Le français se porterait bien au Québec et ils vont même jusqu'à affirmer qu'il est en progression.

    Claude Smith