Pour en finir avec le franquisme

Pour certains militants, la crise entre Madrid et les indépendantistes catalans ne serait que la poursuite logique de la lutte et de la résistance des républicains catalans contre le régime de Franco, soulignent les auteurs. 
Photo: Raymond Roig Agence France-Presse Pour certains militants, la crise entre Madrid et les indépendantistes catalans ne serait que la poursuite logique de la lutte et de la résistance des républicains catalans contre le régime de Franco, soulignent les auteurs. 

Depuis le référendum d’autodétermination du premier octobre, une crise politique explosive déchire l’Espagne et la Catalogne. Alors que le conflit s’intensifie, les Catalans mobilisent des symboles et des discours qui font de leur lutte une revanche contre l’histoire.

Ils étaient plus de 700 000 dans les rues de Barcelone mardi 3 octobre pour manifester contre la répression policière madrilène et appuyer « le projet de pays ». Aux policiers de la Guardia civil, répondant aux ordres de Madrid, les manifestants criaient « Fuera las fuerzas de ocupacion » (Dehors les forces d’occupation). Ce cri était celui que les Catalans lançaient à la police militaire franquiste durant les années de la dictature (1939-1975).

Dans la ville de Gérone, capitale éponyme de la province catalane au nord-est de Barcelone, 60 000 des 100 000 habitants s’étaient donné rendez-vous dans les rues. Dans ce bastion indépendantiste comme partout ailleurs en Catalogne, c’est à l’unisson que l’on entonnait L’Estaca (le pieu). Composée par Lluis Llach en 1968, cette chanson était à l’époque un appel à s’unir pour se libérer de l’oppression franquiste ; aujourd’hui, son refrain Segur que tomba, tomba, tomba (c’est sûr qu’il tombera, tombera, tombera) réfère au contrôle du gouvernement Rajoy sur la Catalogne.

La résistance au franquisme trouve même écho jusque dans l’hymne national de la Catalogne, intitulé Els Segadors (les moissonneurs). Cette chanson folklorique évoque la guerre des faucheurs (1640-1659), pendant laquelle la Catalogne s’est soulevée contre l’Espagne en proclamant une république au destin éphémère. Els Segadors, qui était le chant de ralliement des Catalans républicains pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), fut interdit par le régime franquiste pendant toute la durée de la dictature. Les paroles de ce chant, devenu hymne officiel en 1993, clament que « la Catalogne triomphante redeviendra riche et prospère si elle renvoie ces gens si vaniteux et méprisant », qui s’incarnent à leurs yeux sous la forme de la police nationale.

La confusion des temps

L’emploi de ces symboles et références historiques, dont la puissance d’évocation n’a d’égale que leur capacité à rallier les partisans de l’indépendance, pose un problème important : celui de l’utilisation politique de l’histoire, décrite comme un roman national tenant davantage de la mythologie et de la mémoire collective que d’une explication scientifique des transformations sociales. Ainsi, l’actualisation du « Fuera la fuerzas de ocupacion », de L’Estaca et d’Els Segadors crée une sorte d’amalgame qui ne tient pas compte des changements historiques entre la dictature franquiste et l’Espagne d’aujourd’hui.

Pour certains militants, la crise entre Madrid et les indépendantistes catalans ne serait que la poursuite logique de la lutte et de la résistance des républicains catalans contre le régime de Franco. Jordi Solé i Ferrando, député européen et membre d’Esquerra Republicana, le dit ouvertement. Son parti, la gauche républicaine indépendantiste, a joué un rôle prééminent dans la guerre d’Espagne en s’opposant à Franco. Devenu un réseau clandestin pendant la dictature, il est actuellement à l’avant-plan du mouvement indépendantiste : « Nous sommes une nouvelle génération, mais nous sommes le même parti qui lutte pour la Catalogne et la démocratie. »

Mais la projection du passé sur le conflit actuel ne se limite pas à l’application de la rhétorique antifranquiste. Nombreux sont les Catalans qui pensent que leur lutte pour l’indépendance remonte aussi loin qu’en 1714. Cette année est celle de la Diada, la prise de Barcelone par une coalition franco-espagnole qui a signé la soumission de la Catalogne à la monarchie des Bourbon d’Espagne (rappelons que l’actuel roi d’Espagne est Philippe VI de Bourbon). Victor Puig, responsable des relations internationales du Partit Demòcrata Europeu Català, l’affirme sans ambages : « Nous étions une nation indépendante. En 1714, on nous a arraché notre droit et toute notre autonomie. Notre marche vers l’indépendance est-elle une revanche sur la défaite de 1714 ? Il me semble que c’est quelque chose d’évident. »

Cette lecture de l’histoire est tout sauf scientifique ; elle s’apparente aux récits nationalistes du XIXe siècle qui justifiaient des intérêts contemporains par des références au Moyen Âge. Or, c’est précisément ce type de mythistoire qui a soutenu la montée des nationalismes responsables des deux immenses déchirures européennes de 1914-1918 et de 1939-1945 (cela explique en partie la crispation de l’Europe par rapport au référendum catalan, de même que son long silence qui n’en finit pas de prolonger la crise).

Fort heureusement, le roman national ne constitue pas une pièce maîtresse du mouvement indépendantiste catalan. Souvent qualifié de nationalisme civique, celui-ci repose davantage sur une culture et une langue particulières, de même que sur une prospérité économique supérieure au reste de l’Espagne (à un point tel que les opposants à l’indépendance taxent régulièrement la Catalogne d’« égoïsme économique »). En ces heures de crise politique, l’utilisation politique du roman national catalan et sa longue histoire de lutte contre Madrid et le franquisme gagnent néanmoins du terrain auprès d’une partie des militants, beaucoup d’entre eux ayant réellement connu la dictature.

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1 commentaire
  • Colette Pagé - Inscrite 9 octobre 2017 10 h 30

    Texte fort éclairant !

    Manifestement 26 ans d'une dictature violente laisse des traçes. Quant au roi descendant des Bourbons au lieu d'inviter les parties à négocier il s'appuie sur l'ordre et la loi et se fait la marionnette du pouvoir.

    Rien pour calmer les fiers Catalans qui pour leur non-violence et leur détermination, qui devraient inspirer le peuple québécois, méritent toute notre admiration.