La Catalogne, un mouvement indépendantiste moderne et territorial

«Comme au Québec, on a souvent vu des indépendantistes catalans diabolisés et qualifiés de “nationalistes ethnolinguistiques”», écrit Jerry White.
Photo: Pierre-Philippe Marcou Agence France-Presse «Comme au Québec, on a souvent vu des indépendantistes catalans diabolisés et qualifiés de “nationalistes ethnolinguistiques”», écrit Jerry White.

Les images de brutalité de la part des policiers espagnols pendant le référendum catalan, une expérience de violence politique inégalée depuis les années franquistes, ont vraiment bouleversé le continent. […] Mais qu’est-ce que la Catalogne ? Bref, qu’est-ce qu’une nation ? Ah, quelle vieille question, surtout en français !

Je rejette l’idée que l’appartenance nationale ne veuille rien dire à l’ère de la mondialisation, tout comme je rejette une définition de la nation qui fusionne cette appartenance avec une appartenance ethnique, raciale ou linguistique. La normalisation de la langue catalane a joué un rôle énorme dans l’expérience de modernité en Catalogne, et je n’oserai pas minimiser cet apport. Le pays a vécu une expérience très proche du Québec dans le domaine de l’éducation, de l’administration gouvernementale et de l’expression publique. Mais la situation n’est pas exactement analogue, et la langue espagnole reste présente dans la vie quotidienne catalane (le recensement 2017 nous apprend que 99,7 % des Catalans sont capables de parler espagnol ; pour la langue catalane, ce pourcentage est de 80,4 %).

Même parmi ceux qui se considèrent comme « Catalans d’abord », la langue espagnole est un élément essentiel de la vie quotidienne, ce qui, en comparaison, est inimaginable pour la langue anglaise et l’identité québécoise contemporaine. Si jamais une République catalane venait à voir le jour, ce serait une vraie république, c’est-à-dire non simplement une république de la langue catalane, mais une république des Catalans, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Diverses migrations

On trouve un écho dans l’expérience catalane de la migration, qui comprend deux « générations » distinctes. La première concerne une migration interne. Plus particulièrement dans les années 60, des Espagnols du Sud (notamment de l’Andalousie) sont partis en grand nombre pour le Nord, plus riche, même si, dans ce Nord, les gens parlaient une langue différente. Ces Andalous sont « devenus Catalans », à l’image des Irlandais au Québec, qui, au XIXe siècle, sont « devenus Québécois », contrairement aux Écossais. Pour les adultes migrants, nés en Andalousie, ce n’était pas toujours le cas.

Mais dans l’époque postfranquiste, s’agissant des enfants scolarisés en langue catalane parmi d’autres enfants catalans, c’est toute une autre histoire. Les deux dernières décennies (plus ou moins) ont vu une migration externe, composée de Latino-Américains qui, traditionnellement, s’intègrent plus souvent dans une communauté espagnole, mais aussi de Marocains et d’Africains subsahariens, ainsi que de ressortissants d’Europe de l’Est, qui n’arrivent pas avec la langue espagnole et qui ont tendance à s’intégrer, comme les Andalous, à travers l’identité catalane. Une vidéo produite par l’organisme gauchiste República des de baix a présenté des images d’un homme africain arborant un t-shirt sur lequel on pouvait lire « Référendum oui ! », et d’une femme vêtue d’un hidjab, tous deux dénonçant, en langue catalane, des personnes présentées dans la vidéo comme étant liées au « régime de 78 ».

Comme au Québec, on a souvent vu des indépendantistes diabolisés et qualifiés de « nationalistes ethnolinguistiques ». Des nationalistes, oui, mais la question ethnique, comme dans le mouvement indépendantiste écossais, n’est pas au centre des enjeux, et la situation linguistique est extrêmement complexe. Comme dans tous ces mouvements, la dimension ethnolinguistique existe et elle joue un rôle parfois implicite et difficile à voir. Mais la « passion référendaire » en Catalogne a révélé un mouvement indépendantiste vraiment moderne, et probablement un modèle pour ceux qui suivront : territorial avant tout, soutenu par la mobilisation, et séculaire au sens taylorien, c’est-à-dire défini par ce que Charles Taylor a appelé (dans L’âge séculier et Modern Social Imaginaries) « les temps profanes » (« profane time ») et non par les récits d’éternité ou de transcendance. Bref, on a vu, peu importent les résultats du référendum ou la répression étatique qui veut le détruire, l’émergence complète d’un mouvement moderne.

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3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 3 octobre 2017 08 h 17

    Naïveté ?

    Ce qui m'a surtout frappé c'est la non-violence extrême des Catalans. On sait que Barcelone, contrairement à la plus grande partie de l'Espagne, est une ville "progressiste", sur l'itinéraire de tous les jeunes branchés du monde. Sa population semble croire, encore plus que les Québécois, que parce que leur cause est juste et va dans le sens de l'histoire, du bon sens et du progrès, elle va se réaliser toute seule, sans effusion de sang et sans même grand dérangement. Vendredi soir on est en Espagne et lundi matin on se retrouve au même boulot mais en Catalogne.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 3 octobre 2017 09 h 08

    Comment qualifier un peuple

    qui ne veut pas s'autoderminer ? Faible ou peu fier ? Se laissant acheter par des commendites aussi bien dire un plat de lentilles ou des bonbons roses mensogers.
    L'union fait la force alors qu'ici c'est la pauvreté dans les deux sens qui nous maintient
    sous le joug sauf les priviligiés du systeme.
    Vive la monarchie et "Honni soit qui mal y pense."

  • Jean-François Trottier - Abonné 3 octobre 2017 09 h 11

    L'art de couper les cheveux en quatre

    Monsieur,
    vos tentatives pour différencier ce qui se passe en Catalogne par rapport au Québec sont éminemment ridicules par leurs visées puériles.

    Le mouvement indépendantiste québécois est évidemment basé sur un territoire, et jamais n'a-t-il pris de saveur aussi linguistique que... dans la bouche de ceux qui parlent une autre langue.
    Ici la question se pose : quelle autre langue ? Poser la question relève de la plaisanterie tant la réponse est évidente.
    La langue n'est pas la question centrale au sujet de l'indépendance du Québec. Soyez assuré que les anglophones parleront encore anglais dans un Québec indépendant.

    Par contre les institutions, et surtout les leviers économiques, cesseront de fonctionner sur le mode pancanadien pour enfin devenir spécifiques au Québec.
    En effet la langue a une incidence importante ici : les francophones, ayant été traités comme du bétail pendant une dizaine de générations, ont une vision différente de l'usage du capital et de l'investissement social. Leurs vues sociétales sont carrément différentes du reste du Canada.

    Ce sont ces générations de pauvreté qui ont créé la nation Québécoise et son esprit d'entraide via les institutions : le manque de capital local a poussé à la mise en commun coopérative ici plus qu'ailleurs, contrairement au Canada en général où l'entraide passe par la charité personnelle, qui mène d'ailleurs à une plus grande disparité de l'aide. On y choisit qui on aide sur des motifs personnels. Ici, ça se fait sur des études sociales.

    Ces pauvres l'ont été à cause des Anglais. Ce sont les Anglais et leur racisme à peine larvé qui ont créé la nation Québécoise telle qu'elle est maintenant.

    Il y a en effet un problème linguistique : 7 millions de Québécois dans un océan de 450 millions d'anglopĥones.

    Ce problème n'est qu'à l'intérieur du Canada, et seul le Canada (dont vous) a des raisons de le soulever pour le taxer de "non-moderne".

    Bashing ordinaire.