Ceci n’est pas un «grilled cheese»

Qui reprocherait à René Lecavalier d’avoir francisé une partie importante du vocabulaire du hockey dans les années 1950? s'interroge l'auteure. 
Photo: Archives La Presse canadienne Qui reprocherait à René Lecavalier d’avoir francisé une partie importante du vocabulaire du hockey dans les années 1950? s'interroge l'auteure. 

Depuis environ deux semaines, un débat qui peut paraître réservé à des initiés bat son plein dans les médias. La grande question semble être de savoir si l’Office québécois de la langue française doit ou non permettre maintenant l’utilisation du mot « grilled cheese ». Or, l’enjeu est ailleurs.

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, des lettrés québécois ont constaté que des anglicismes étaient fréquemment acceptés en France — qui n’a pas la vulnérabilité linguistique du Québec — et qu’il ne leur faudrait compter que sur eux-mêmes pour se protéger de l’assimilation à l’anglais. C’est Alphonse Lusignan qui a créé le mot « patinoir » (d’abord attesté au masculin, dès 1880, sur le modèle de fumoir, dortoir ou séchoir) pour remplacer le skating rink adopté par les Français.

À la même époque, on utilisait au Canada français les mots « lisse » et « char » pour rail et wagon (les petits chars désignaient alors les tramways et les gros chars, les trains. Nous n’en gardons aujourd’hui que l’expression familière « c’est pas les gros chars », qui signifie « ce n’est pas terrible »). De même, la Société du parler français au Canada préconisait au début du XXe siècle de remplacer baseball par « balle au camp » et hockey par « gouret ».

On peut rire de certaines de ces propositions aujourd’hui, mais qui voudrait renoncer à « patinoire » et adopter skating rink ? Et qui reprocherait à René Lecavalier d’avoir francisé une partie importante du vocabulaire du hockey dans les années 1950, alors qu’avec l’arrivée de la télévision, ce commentateur a servi de modèle linguistique à ses auditeurs ? Ces tentatives constantes de francisation des anglicismes, malgré de nombreux essais infructueux, ont donné naissance à un nombre important de néologismes et sont un des mécanismes faisant partie de la résistance traditionnelle du Québec à l’anglicisation de sa langue.

D’abord portée par des membres du clergé, des sociétés savantes ou des individus influents, la mission de veiller à la francisation de certains mots anglais a ensuite été confiée à l’Office de la langue française dès sa création en 1961. Depuis des décennies, l’organisme, qui se nomme depuis 2002 Office québécois de la langue française, a permis au Québec des avancées importantes en matière de francisation, parfois pour des vocabulaires entiers (chaussure, golf, informatique, etc.) et sert de repère non seulement aux locuteurs du Québec, mais aussi aux langagiers (traducteurs, réviseurs, terminologues, etc.) de l’ensemble de la francophonie. Cette volonté de franciser les anglicismes est l’une des caractéristiques reconnues du français au Québec et permet que nous utilisions couramment aujourd’hui des mots comme « mot-clic », « clavarder » et « baladodiffusion », proposés par l’OQLF, ou « sociofinancement », « égoportrait » ou « infolettre », qui émanent de citoyens ou d’entreprises.

Trois phases

Lorsqu’une nouvelle réalité apparaît et qu’elle est désignée par un mot anglais, le processus de francisation s’orchestre schématiquement en trois phases : 1) l’OQLF émet une proposition (ou une proposition naît dans la société) ; 2) l’usage avec le temps adopte ou non le néologisme proposé ; 3) s’il s’implante suffisamment dans l’usage, le nouvel emploi est attesté et décrit par les dictionnaires.

Et c’est ici que la nouvelle politique de l’emprunt de l’OQLF étonne. Elle prétend qu’elle opte maintenant pour une « stratégie d’intervention réaliste », qu’elle va tenir compte de la « légitimité » des usages et de leur traitement dans des « ouvrages normatifs ». Or, sur qui se basent les ouvrages normatifs pour accepter ou critiquer un emploi : bien souvent sur l’OQLF !

Certains prétendent que ce changement de position s’appuierait sur une évolution du Québec. Évolution en quel sens ? Le français n’est plus menacé au Québec ? Les Québécois ne veulent plus défendre le français ? Je demande à voir les études qui le démontrent. Parce qu’aux dernières nouvelles, le Québec est toujours constitué d’un îlot d’un peu plus de huit millions d’habitants, seul territoire de l’Amérique où le français est la seule langue officielle, et entouré de plus de 350 millions d’anglophones. Et les Québécois ne sont pas plus satisfaits de la qualité de leur langue aujourd’hui qu’au XIXe siècle, ainsi que le prouvent les articles répétés sur la trop faible maîtrise de la langue par les enseignants de français, pour ne donner qu’un exemple.

Alors, que nous utilisions tous le mot « grilled cheese » parce que « sandwich au fromage fondant » n’a pas passé la rampe de l’usage n’a aucune importance dans le débat actuel. Ce qu’il faudrait déterminer collectivement, c’est si l’Office québécois de la langue française peut changer son mandat et ne faire que décrire l’usage ou s’il doit continuer à l’orienter ; s’il doit se contenter de servir de miroir à la langue en usage au Québec ou s’il doit persévérer à lui proposer des fenêtres sur de nouvelles perspectives.

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9 commentaires
  • Jean-Paul Carrier - Abonné 29 septembre 2017 02 h 11

    Attendez que je recule...

    Ce n'est pas de savoir si le Français est menacé au Québec. C'est de savoir si nous sommes fières de notre langue. Il y a quelques décennies nous avons bien ri lorsque les mots français pour les pièces d'automobile sont arrivés; mais nous sommes vite devenus familiers avec ceux-ci et aujourd'hui ils ont pris racine dans notre vocabulaire. Alors sandwich au fromage fondu ou sandwich grillé au fromage, ce n'est pas plus difficile dinde rôtie farcie aux canneberges et pomme de terre.

    Mais ce qui est plus important dans tout ceci, c'est de constater que le pilier le plus important de la défense et référence de la langue française au Québec, semble baisser ses gardes. Quoi de plus atroce que d'écouter ces Français qui utilisent de plus en plus de mots anglais dans leur vocabulaire pour faire à la mode. C'est déconcertant.

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 septembre 2017 08 h 27

    Précisément!

    Merci beaucoup, madame Vincent.

    Je considère la, ou plutôt les langues d'usage comme des bijoux qui ne doivent absolument pas être enfermés dans la boîte de l'acceptation officielle, au contraire!

    Tout le monde sait que, parfois, un et un ne font pas deux.
    Mais qui sera assez fou pour en faire une règle mathématique ? C'est à peu près ce que l'Office se propose de faire, se mêlant ainsi de décisions qui ne lui appartiennent pas du tout.

    Il ne faut pas se le cacher. Contrairement à ce qu'affirment ceux de l'Office, la décision de passer à la langue d'usage est politique... et inacceptable.

  • Bernard Terreault - Abonné 29 septembre 2017 09 h 46

    Il y a pire

    Les anglophones utilisent bien les expressions françaises comme laisser-faire, savoir-faire, déjà vu et rendez-vous sans compter la CENTAINE DE MILLIERS de mots français à peine déguisés que compte la langue anglaise, née d'une hybridation de l'anglo-saxon d'origine germanique avec le français. Tout comme il n'y a pas de honte d'avoir pris embargo à l'espagnol, loess à l'allemand, taïga au russe, domino à l'italien, etc. Ce qui est grave ce n'est pas l'emrunt de mots, c'est la déformation de la syntaxe, comme dans le caricatural "la femme que je sortais avec".

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 29 septembre 2017 10 h 06

    L'OQLF se déleste de sa responsabilité

    Quiconque en sait un peu sur le fonctionnement d'une langue sait que l'usage fait loi, ce qui ne libère pas les spécialistes de leur responsabilité d'orienter cet usage, comme l'ont si bien fait ceux qui ont littéralement bâti des terminologies pour décrire des réalités qu'on ne connaissait jusque-là que sous des vocables anglais, et l'exemple de René Lecavalier est à cet égard éloquent. Il semble y avoir un courant, alimenté par certains linguistes, très présents dans les médias où ils jouissent d'une immense tribune, qui prône la souveraineté de l'usage et l'inutilité des tentatives d'encadrement de cet usage, ce qui, dans le contexte d'isolement linguistique du Québec, équivaut à abandonner purement et simplement tout effort visant à orienter l'évolution de la langue en tenant compte du contexte où elle doit vivre, ainsi que tout esprit critique face aux anglicismes qui émaillent le discours à l'heure où on se renseigne de plus en plus par l'entremise d'Internet et des médias sociaux. L'OQLF semble se plier volontiers à cette tendance qui le rendra sans doute plus populaire et le libérera de sa responsabilité de conseiller linguistique.

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 29 septembre 2017 11 h 39

    C'est le peuple qui décide

    Que l'OQLF propose des mots français pour remplacer certains anglicismes je suis bien d'accord ( courriel au lieu de email ). Il faut convenir que certains mots ou expressions tirés de l'anglais sont plus expéditifs et décrivent en peu de mots ce qui prendrait une phrase beaucoup plus complexe pour avoir l'équivalent en français. À titre d'exemple, lors d'une sortie au Vermont, je vois en bordure de l'autoroute une publicité disant : " Heads up Phone down " , autrement dit regardez en avant et lâchez votre cell. Comment remplacer en peu de mots l'expression anglaise par une expression française qui soit aussi efficace ? ; j'ai bien essayé mais j'avoue avoir eu de la difficulté à trouver l'équivalence.

    Nous vivons dans un siècle où la vitesse prédomine tout, que ce soit au travail ou dans nos loisirs. Tout , absolument tout est régit pour une grande efficacité avec le minimum de moyens (principe bien connu en publicité). Il faut avouer que l'anglais se prête bien à cet exercice en terme d'économie de moyens surtout dans une société qui a comme principal valeur la rentabilité à tout prix. Autre exemple : "Clik it or ticket" Bouclez votre ceinture ou vous aurez une amende.

    Au bout du compte ce sont les gens ordinaires qui feront le choix des mots qu'ils utiliseront dans leur quotidien. Si l'anglais est la solution la plus rapide et la plus efficace pour décrire un objet alors les gens choisiront l'anglais. Si nous avons un mot français qui soit aussi efficace que l'anglais alors oui, il peut être suggéré et il y a de fortes chances qu'il soit adopté.

    En attendant je vais continuer d'utiliser le mot " Smash " au tennis au lieu de " Coup d'écrasement "

    • Julien Thériault - Abonné 29 septembre 2017 21 h 15

      Si des expressions comme « Heads up Phone down » ou « Click it or ticket » vous semblent si géniales, c'est aussi qu'elles émanent de cerveaux d'anglophones qui maîtrisent leur langue et qui sont capables d'en tirer parti. Ça devient un problème si on se met en mode traduction, mais le français (ou toute autre langue) peut créer ce genre de punchs (oh ! quel vilain anglicisme, mais au pluriel francisé, au moins !). Tout se trouve dans le génie du créateur du slogan. Le nombre de mots n'est pas une fin en soi, on n'est pas à quelques lettres près, à quelques syllabes près. L'imporatant, c'est que le message passe.

      Cela dit, grilled cheese ne me scandalise pas plus que polenta, paella, rizzotto ou sushi ; et de grâce, que les mariachis gardent leurs sombreros !