Les vices cachés d’une promesse électorale à Québec

Si plus de 60% de ses résidants ont fui le Vieux-Québec depuis 20 ans, c’est pour la principale raison que le Vieux est devenu invivable, estime l’auteur.
Photo: Getty Images Si plus de 60% de ses résidants ont fui le Vieux-Québec depuis 20 ans, c’est pour la principale raison que le Vieux est devenu invivable, estime l’auteur.

Lettre au maire de Québec, Régis Labeaume

Vous transformez en promesse électorale le projet de ramener cinq cents résidants permanents dans le Vieux-Québec. Vous enrobez votre promesse de subventions alléchantes pour la rénovation de toitures, de façades, etc. Vous bombez la poitrine en pensant qu’un moratoire sur les Airbnb signalera le début de la solution aux exils continus. Et vous promettez des commerces de proximité. Fake news, M. Labeaume.

Il y a des vices cachés dans vos promesses. Le premier, c’est qu’il n’y a plus de vie, dans le Vieux-Québec, de vie humaine, s’entend. Si plus de 60 % de ses résidants ont fui le Vieux depuis 20 ans, c’est pour la principale raison que le Vieux est devenu invivable. Qui souhaite venir s’établir dans l’invivable ? Vous viendriez, vous, Monsieur le Maire ? Car ce ne sont pas seulement les Airbnb qui les chassent, les résidants du Vieux. Ce ne sont pas non plus ni une épicerie, ni une nouvelle toiture, ni un triple vitrage aux fenêtres qui les ramèneront. C’est tout le reste. Laissez-moi essayer de brosser en quelques mots et à grands traits le portrait de la réalité.

Vous habitez le Vieux-Silrit, mettons, ville fictive. Ville historique, capitale de la nation québécoise, site du patrimoine de l’humanité, dit l’UNESCO. L’artère principale du Vieux-Silrit est le chemin Saint-Louis. Tous les résidants permanents empruntent cette artère pour se rendre chez eux, soir et matin, tous les jours. Car il n’y a plus de commerces de proximité dans le Vieux-Silrit. Pas de transport en commun, non plus. Il faut prendre son char pour aller acheter une livre de beurre. Pas de familles, non plus, pas d’enfants, pas d’écoles (sauf pour les petits transportés de la banlieue dans les écoles privées, soir et matin). Tout le monde est parti ou n’attend que l’occasion de partir.

Ne plus y vivre

Pourquoi cet exode ? Parce que plus personne de sensé ne souhaite vivre dans le Vieux-Silrit. Votre artère principale est souvent complètement barrée durant l’année et impunément réduite à une voie entre les rues Maguire et la Côte de Silrit, où c’est la jungle circulatoire durant plusieurs semaines, le quart d’une année si on additionne ensemble toutes les activités, tous les préparatifs et tous les jours de « démantèlement » que ceux-ci nécessitent. Les grands rendez-vous comme le Festival d’été, le Carnaval, la Fête nationale, les compétitions de ski et de vélo, les courses à pied, les défilés de la Nouvelle-France et de la Saint-Patrick, Canada Day, la Grande Marche, la Grande Roue, les Grands Feux, les Grands Voiliers, etc.

Et s’il n’y avait encore que les activités pour l’amusement des touristes et des banlieues. Il y a aussi les chevaux des calèches, multipliés par cinq durant les mois chauds, une plaie qui génère des congestions monstres, de mauvaises odeurs, de la rage au volant. Ajoutez les gros transporteurs de touristes, plus hauts, plus gros, plus longs que vos maisons, et plus nombreux que jamais, parfois jusqu’à une vingtaine en même temps entre la porte Saint-Louis et la place d’Armes. Ajoutez les Vieux-Silrit Tour Buses à deux étages (cinq autobus en service, seize tours offerts par jour, d’autres en soirée, sur demande).

Ajoutez à cela le bruit. Imaginez un Festival d’été installé en bas des falaises du Vieux-Silrit, sur le belvédère du boulevard Champlain, fermé pour deux semaines à la civilisation. […]

Le Vieux-Silrit est devenu une ville comme celles de ces autres politiciens-vendeurs de villes patrimoniales aux touristes et aux commerçants — Barcelone, Athènes, Venise. Invivable ! Ils n’ont pas voulu comprendre, ces politiciens-vendeurs de non vendables, qu’ils ne pouvaient pas avoir les deux : le fric et la dignité. Ou bien plus de touristes, de commerçants, de terrasses, d’appartements touristiques, de spots zoning favorisant plus de commerçants, ou bien le bien commun, le patrimoine, les citoyens, les résidants, les personnes. Ou bien le fric du capitalisme mondialisé, sans conscience, sans culture, sans remords, à n’importe quel prix, vulgaire, ou bien la dignité.

La solution ? Il faut cesser de jouer à l’autruche. La vie résidentielle ne pourra jamais résister à la vie touristique incontrôlée.

Un. Retour du Carnaval sur les Plaines, avec le Festival d’été ; diminution des limites de décibels pour les spectacles extérieurs ; pas de musique dans les rues produite par les restos, les bars, les terrasses ; aucune artère principale fermée, sauf pour la Fête nationale ; aucune rue secondaire fermée, sauf pour la Fête nationale ; aucun Monster Bus transporteur de touristes dans le Vieux ; aucun Double-Decker Bus de Quebec Tours, surtout pas avec 16 tours par jour ; aucun cheval-calèche ; aucune nouvelle terrasse extérieure sans consultation auprès des citoyens ; aucun événement qui paralyse les artères principales des semaines durant ; aucune affiche « bilinguale » des menus de restos placardée grandeur « Green Giant» sur leurs devantures pansues, etc. On pourrait discuter.

Deux. Expropriez-nous. Nous sommes à peine 4000 résidants permanents dans le Vieux. Achetez-nous. Vendez-nous aux commerçants, aux promoteurs d’appartements touristiques, aux propriétaires de calèches, d’autobus, de restos, de bars-terrasses, de souvenir shops. Mieux, aux investisseurs étrangers. Le double de la valeur de nos propriétés. Au moins. Ce sera toujours plus rentable que l’Amphithéâtre. […] Il vous faudra prévenir l’UNESCO : le Vieux-Silrit n’est plus, ne veut plus, ne peut plus être sur la liste du patrimoine mondial. Il n’y a plus de patrimoine de l’humanité à conserver dans le Vieux. En fait, il n’y a plus de Vieux-Silrit. On a vendu son âme. Tout se vend. Amen.

4 commentaires
  • Geneviève Laplante - Abonnée 29 septembre 2017 08 h 45

    Bruit, encombrement et tourisme débridé

    J'ai toujours aimé le Vieux où j'ai eu la chance d'étudier, j'ai travaillé sur la Colline, j'ai arpenté ses rues, ses remparts, ses portes. Mais je n'y vais plus jamais, sauf si le restaurant où je mets les pieds deux fois l'an offre le service de stationnement. Car notre maire bien-aimé ne sait plus comment amasser plus d'argent, à coups de taxes et de stationnement payant. En effet, l'éléphant blanc qu'il a fait construire est l'équivalent de l'ours dont la peau a été vendue avant le temps, d'ailleurs à un endroit où les "bouchons" sont inévitables et tout à fait prévisibles, compte tenu de l'amour excessif que l'on porte au "char". Et ce n'est pas fini : attendez l'élargissement des autoroutes, l'érection d'un édifice de plus de 50 étages à la tête des ponts déjà surchargés en permanence, l'un rongé par la rouille, l'autre servant d'entrée pour aller vers la Beauce, la Côte-du-Sud, Montréal, la Chaudière-Appalaches et tutti quanti.

    Mais revenons à notre mouton premier, le Vieux. Quand j'ai entendu la déclaration de notre maire bien-aimé promettant d'attirer 500 personnes "de qualité", c'est-à-dire des gens riches, j'ai constaté une fois de plus qu'il n'y a pas de place à Québec pour les manants, les gagne-petit, les moins nantis. Et ça me révolte, ça aussi. Ce monsieur qui gère notre ville depuis 10 ans est persuadé que l'argent est le sceptre qui sert à ouvrir toutes les portes aux gens qui en possèdent.

    Non, Québec n'est plus un trésor du patrimoine, mais une ville superbe dont on a siphonné l'âme.

  • Jean Richard - Abonné 29 septembre 2017 09 h 45

    Le vice caché ? La culture banlieusarde et la gentrification

    J'ai déjà habité dans le vieux Québec, à l'époque où il y avait un certain tissu social et une vie urbaine, à l'époque où vieux Québec rimait avec maisons de chambre et petits appartements pas trop Décormag, habités par des étudiants, des gens plus âgés mais peu fortunés... Il y avait aussi des familles aux revenus modestes, bien que la plupart se retrouvaient de l'autre côté des murs, dans Saint-Jean-Baptiste ou encore, au pied de la falaise.
    Nous n'avions pas besoin de voiture pour aller acheter 500 grammes de beurre : primo, la margarine (blanche avec une capsule pour la colorer en jaune) coûtait moins cher et secundo, nous n'avions pas de voiture. De toutes façons, il y avait des petites épiceries de quartier (avant leur changement d'appellation en dépanneurs) où on pouvait trouver du pain tranché, du bœuf haché, des bananes et des pommes.

    La vie culturelle ? On avait quatre cinémas (si on inclut l'Estoc, une petite salle polyvalente) à dix minutes de marche, le Palais Montcalm pour les spectacles, et l'Institut canadien pour les récitals gratuits (ce qui ne signifie pas de mauvaise qualité). Enfin, pas de problème pour trouver de quoi lire : les libraires (aujourd'hui marchands de bébelles Renaud-Bray) et les bibliothèques étaient accessibles.

    Puis s'installa un changement de culture à l'Hôtel de ville. Le vieux Québec était sale : il fallait le nettoyer. On l'a nettoyé à grands frais, comme on l'a fait pour Saint-Roch et en bas de la falaise côté fleuve. On l'a vidé de son essence pour y attirer des gens plus fortunés, à la culture très banlieusarde (que ces gens se défendaient d'avoir). En même temps, on voulait mieux vendre ce musée urbain pleine grandeur à un tourisme en déclin, mais essentiel à l'économie de la Ville.

    Ce que les nouveaux résidents de ce quartier veulent, on le retrouve à Val-Bélair ou à Saint-Augustin : des WalMart, des autoroutes non bloquées par des spectacles et des murs végétaux pour ne pas voir ses voisins.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 29 septembre 2017 15 h 46

    On vous comprend ...

    On ressent votre tristesse à dire ces mots...On espère de tout coeur que vous avez été entendu! En tant que touriste d'occasion, je comprends très bien votre malaise...Ce n'est plus le Québec ...d'hier. Je le dis sans nostalgie du temps passé...mais avec la conscience d'une Québécoise (personne qui vit au Québec) qui voit nos valeurs et notre patrimoine fondre comme neige au soleil.

    Les effets pervers de la mondialisation à tout crin, excessive...et, de la bêtise humaine.

  • Gilles Théberge - Abonné 29 septembre 2017 17 h 59

    Bravo!

    Du bon Lucien Morin. Il n'a pas vieilli d'une seconde, depuis Trois Rivières. Incroyable!