Crise québécoise dans les domaines de l’intervention sociale

Dans les métiers où la relation d’aide est au centre du service offert, tout ce qui reste de «l’humain» est pris en otage par les politiques de rationnement et d’austérité.
Photo: iStock Dans les métiers où la relation d’aide est au centre du service offert, tout ce qui reste de «l’humain» est pris en otage par les politiques de rationnement et d’austérité.

Lettre cosignée par plus de 100 personnes

Le « marché », ses intérêts et sa logique sont maintenant omniprésents dans nos sociétés. Dès lors que la société de marché mise sur un service public, trois effets peuvent survenir : des transformations dans la qualité du service, des restrictions dans l’accès à ce service et une augmentation des inégalités sociales. Dans le cas des métiers où la relation d’aide est au centre du service offert, la société de marché fait sentir son hégémonie à travers une perspective où l’uniformisation est promue, l’animosité envers le singulier est cinglante, et où tout ce qui reste de « l’humain » est pris en otage par les politiques de rationnement et d’austérité. Ces changements qui touchent aujourd’hui tous les intervenant(e) s en relation d’aide (travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés, médecins, psychologues, etc.), frappent de plein fouet l’essence même de ces professions et consacrent une soumission nouvelle. En somme, rien ne va plus.

Compte tenu des impacts des politiques à l’encontre des classes populaires et des catégories les plus marginalisées, les individus se retrouvent plus vulnérables dans les services d’aide. Ces personnes, dans leur singularité et leur sensibilité, ont des choses à révéler, qu’elles tentent de dire à l’intervenant, à la société : à propos des inégalités, du manque d’éthique, de l’appauvrissement du lien social. Toutes ces souffrances sociales sont trop souvent intériorisées et attribuées à des vulnérabilités individuelles. Pour les intervenants venant à leur rencontre, ne pas tendre vers l’homogénéisation de tous devient une posture subversive. Car le risque plane toujours, de panser seulement les écorchures et de tomber dans un rôle de « police du psychique » au service du contrôle social et de la norme. De participer à stigmatiser et à diagnostiquer à grands coups d’évaluations et d’échelles du fonctionnement. Les intervenants ont la responsabilité d’être à l’écoute des citoyens qui s’expriment et, par le fait même, d’approcher ce que la culture et ses institutions viennent obscurcir, et que la marginalité vient éclairer. […]

L’espace thérapeutique pris en otage

Les bases mêmes des pratiques cliniques (l’écoute, l’accueil, le non-jugement, l’accompagnement personnalisé, etc.) se font mettre à l’index. À la place, normes et agréments, guides de bonnes pratiques, centres « d’excellence », approche Lean, viennent finement « paramétrer » la pratique, qu’il s’agisse de la durée de la rencontre, son déroulement ou sa finalité. Ainsi, peu de place est accordée à la créativité, à la rencontre. Chacun doit se conformer : tant les demandeurs d’aide que les aidants. Même le type de service disponible à la population vient contraindre le citoyen, ce dernier devant s’insérer dans le « bon format de demande d’aide », puis traverser le conditionnel plan d’intervention aseptisé. Pourtant, demander de l’aide n’est pas chose aisée, et la formulation d’objectifs se trouve généralement bien loin derrière le besoin, plus concret, d’adresser son expérience à un autre humain qui saura l’accueillir, sans paperasse ni ligne directrice formatée. Aujourd’hui, la relation thérapeutique semble confinée à s’adapter à la structure aliénante en place et à travailler à satisfaire l’Institution et ses normes. Et quelles garanties apportent réellement toutes ces mesures, ces normes, en matière de protection du public et de résultats cliniques ? Combien de temps pourrons-nous soutenir des pratiques déshumanisantes, l’efficacité faussement mesurable ? Qu’est-ce qui fonctionne réellement : la « relation » intersubjective et clinique aux contours souples ou la partie de l’intervention contrainte de respecter le « cadre » et l’application du « protocole » ? Au bout du compte, le formatage des services d’aide ne vise-t-il pas à refermer tout espace d’expression des singularités, tant chez l’aidant que l’aidé ?

Dans le Québec d’aujourd’hui, il ne semble pas aisé de défendre ses postures éthiques dans les milieux d’intervention. La prise en compte des déterminants et dynamiques sociales se trouvant derrière un « symptôme » semble avoir déserté les courants dominants en psychologie et en psychiatrie. Sont écartés les apports anthropologiques et sociologiques des sciences médicales et autres disciplines thérapeutiques, au profit des données probantes et des miracles à venir des recherches en pharmacologie, en neurologie et en génétique. Bien loin est l’approche dialogique faisant place à l’expérience du sujet et au symbolique. C’est à la personne à modifier et prendre en charge ses « défectuosités », afin de « performer » dans une société d’institutions et d’instances gouvernementales se prétendant salvatrices.

Briser nos chaînes collectivement

Pourtant, dès le milieu des années 1940, le Québec commençait déjà à percevoir ce qui deviendra une nécessité évidente dans les décennies suivantes, soit l’instauration de services d’aide à même la communauté. En effet, à la fin des années 1960, tout convergeait vers les approches plus communautaires, alternatives et de proximité. Mais visiblement, certains intérêts semblent continuellement refermer la porte à ces voies du renforcement du tissu social. De nos jours, plusieurs intervenants ont peur des conséquences s’ils venaient à bifurquer du sentier prescrit. La flexibilité d’intervention est devenue un luxe prohibé appartenant à une époque révolue. Au-delà des politiques et réformes de certains gouvernements en place, il y a à chercher du côté de la mondialisation et d’un néolibéralisme triomphant, qui de leur logique délétère participent à l’aliénation individuelle et à l’affaiblissement des liens sociaux. Pensons à l’atomisation des individus dans la société de masse et à la folie de l’évaluation. Le tout participe au détournement de chacun, de sa profession, de ce qui l’anime, le transcende. D’où l’importance de nouer des liens entre professionnels et faire front commun. Il est temps d’occuper entièrement notre rôle, dignement, et ce, au service de la population et du renforcement du pouvoir d’agir des personnes marginalisées.

*Signataires :

Normand Baillargeon, philosophe ; Alice Charasse, directrice du RACOR en santé mentale ; Éric Chiasson, psychiatre et professeur de psychiatrie à l’Université de Sherbrooke ; Bernadette Dallaire, Ph. D., professeure titulaire, école de service social, Université Laval, et codirectrice de l’Institut sur le vieillissement et la participation sociale des aînés ; Jean-Yves Desgagnés, Ph. D., professeur et directeur du module de travail social, UQAR ; Roland Gori, psychanalyste, professeur honoraire à l’université d’Aix-Marseille et instigateur de l’Appel des appels ; David Goudreault, écrivain et travailleur social ; Ianik Marcil, économiste ; Jessika Roy-Desruisseaux, chef de service en gérontopsychiatrie et professeur en psychiatrie, Université de Sherbrooke ; Robert Théoret, ancien responsable de l’action politique au Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec

12 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 11 septembre 2017 07 h 25

    POUVOIR D'AGIR... POUR LES INTERVENANT.E.S AUSSI

    Messieurs, merci beaucoup pour cette réflexion fort inspirante.

    Est-ce que « crise » est le bon concept?
    Je pense que « désenchantement » serait plus adéquat et indiquateur d'avenir et de possibles.

    Marguerite Paradis

  • Marthe Savoie - Abonnée 11 septembre 2017 10 h 40

    Phénomène bien décrit et surnoit

    Selon moi qui suis sortie de ce système récemment comme travailleuse sociale (maintenant retraitée), les importants changements décrits avec justesse dans l'article ont des conséquences beaucoup plus fortes et structurelles qu'un simple désenchantement. Ils génèrent des souffrances sociales supplémentaires et de la confusion, mais surtout ils ont un impact sur les rapports de pouvoirs qui s'établissent encore plus fortement envers les "clients.tes". Plusieurs se sentent dépossédés par la multitudes d'évaluations et réévaluations standardisées sans qu'aucune réponse soit apportée. Subtillement, il devient facile d'abuser ou de malmener les gens venus demander de l'aide. Heureusement, plusieurs intervenantes et intervenants d'instinct tentent de garder une zone d'humanité dans leur bureau, dans une posture de subversion comme l'écrivent avec justesse les auteurs de la lettre d'aujourd'hui. Cette posture m'a nourrie chaque jour de ma pratique, mais je sais d'expérience qu'il faut pour çà une solide base théorique d'analyse sociale que j'ai puisé dans le marxisme, l'analyse structurelle et la sociologie du contrôle, qui sont moins enseignés, j'imagine. Et encore, malgré la résistance, la normalisation fait loucher du côté des causes individuelles écrasant encore plus les personnes vulnérables. Pour l'intervenant.e, l'épuisement n'est jamais loin surtout si l'équipe dans laquelle on se trouve n'a aucune cohérence clinique ou encore se situent loin de nos valeurs. Je salue le travail exemplaire de personnes derrières cette lettre qui fait office de manifeste selon moi. Je les encourage à poursuivre et à aider à libérer la parole des intervenants.es trop souvent coincés.es dans le non-dit. Merci!

    • Donald Bordeleau - Abonné 11 septembre 2017 22 h 46

      Voici quelque petit exemple de l'achernement du gouvernement

      Mais les innombrables coupures du PLQ dans les Forums Jeunesse et Le budget du Conseil du statut de la femme (CSF) vient de passer à la moulinette de l'austérité pour 460,000$ en fermant sept bureaux régionaux.

      Stéphanie Vallée, à sabrer 700000$ dans le budget accordé à 16 organismes d’aide à l’emploi des femmes.

      http://journalmetro.com/actualites/national/793776

      Les conséquences sont des milliers de perte d'emplois, de briser les acquis pour l'implication des femmes sur les CA et le peu de présence des femmes leaders lors des séances d'informations du DGE pour la présence de plus de femmes en politique.

      L'austérité est un cadeau du PLQ contre les femmes pour le développement social dans notre société. Un net recul!

    • Loyola Leroux - Abonné 13 septembre 2017 17 h 23

      L'acharnement du gouvernement... que pensent ceux qui travaillent 8 heures pas jour au salaire minimum et qui payent leurs imports ?

  • Lise Lanno - Abonnée 11 septembre 2017 11 h 42

    J' endosse totalement

    Rien à ajouter, tout est là.
    Jean-Pierre Cyr, psychologue, retraité du réseau de la santé ( et des services sociaux)

  • Danielle Houle - Abonnée 11 septembre 2017 12 h 35

    Vous savez l'essentiel à savoir!

    Vous dites tout haut ce que je pense tout bas et dit souvent tout haut..., mais que le système ne veut pas entendre. Cachez cette vérité que Barette et Couillard ne veulent pas voir.

    Je quitte ce réseau malade le 1 er mars prochain. Je n'en peux plus de ce controle et cette déshumanisation.

  • François Beaulé - Abonné 11 septembre 2017 21 h 05

    Quelle sera la suite ?

    Je comprends les doléances qu'expriment les auteurs et je constate qu'elles sont significatives pour une centaine de personnes, surtout des travailleurs sociaux et autres professionnels qui tentent d'aider des personnes exclues ou marginalisées souffrant de problèmes mentaux.

    Je me demande cependant à qui cette lettre s'adresse d'abord. Est-ce aux ministres de la Santé ou responsable de la Santé publique ? Aux autres travailleurs sociaux, psychologues, psychiatres et autres professionnels concernés ?

    Que revendiquent-ils clairement ? De l'argent, des moyens ? Ou une révolution ? Ils identifient la mondialisation et le néolibéralisme comme causes de l'augmentation du nombre d'exclus et de problèmes mentaux. Mais encore ? Il faudra bien plus que des doléances pour changer la société. Que proposent-ils, ont-ils une idéologie, un projet ? Reconstruire les liens sociaux demandera une volonté collective. Sans idéal et sans projet, cela n'arrivera pas.

    • Donald Bordeleau - Abonné 11 septembre 2017 23 h 49

      Ils revendiquent une prise en charge des malades en santé mentale.

      Présentement suite à leur passage a l'urgence, ils sont retournés chez eux.

      Plusieurs se suicident fautes de soins et de suivis. Certains sont en désiquilibre pour le reste de leur vie en assistance sociale. Avec des soins appropriés ces personnes exclues deviennent des actifs pour la société. Environ 50% des itinérants au Québec sont au prise avec une maladie mentale.

      Il faut une équipe d'intervention clinique avec de la cohésion pour l'analyse des cas et trouver les ressources pour prendre en charge ces personnes et leur permettre dans les moments difficiles de se rendre dans un lieu de répit accessible.

      Malheureusement, des personnes utilisatrices de services peinent à recevoir, au même endroit ou de façon continue, des services qui répondent à l’ensemble de leurs besoins, d’où la nécessité de travailler au renforcement des liens entre les acteurs concernés, les établissements et les partenaires.

      Il faut signaler la résilience et la ténacité des intervenants en relation d'aide dans le système de santé mit à mal par les mesures d'austérité du gouvernement.

      Il existe des exemples de tel organisation de prise en charge à Québec et à Sherbrooke.


      http://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/