Pour un soutien financier permanent de l’État aux médias

Les tumultes des dernières décennies ont occasionné une reconfiguration du paysage médiatique.
Photo: iStock Les tumultes des dernières décennies ont occasionné une reconfiguration du paysage médiatique.

Les temps sont durs pour les médias, mais surtout pour les journalistes. Les nouvelles technologies ont transformé le paysage médiatique, et les dirigeants des grands médias tentent de s’adapter pour demeurer compétitifs, trop souvent au détriment de la publication d’articles de qualité. Alors que TC Transcontinental vend ses hebdos au Québec, il est plus que justifié de se préoccuper de l’avenir du quatrième pouvoir.

Pendant ce temps, les gouvernements fédéral et provincial ne mettent en place aucune mesure concrète et durable. L’aide financière annoncée lors du dernier budget provincial afin d’aider les médias traditionnels à effectuer le « virage numérique » est nettement insuffisante et ne constitue pas une solution à long terme. Le gouvernement fédéral pourrait poser un geste conséquent et taxer les Google, Netflix et Facebook de ce monde, mais il refuse catégoriquement de le faire. Ce sont ainsi des millions de dollars perdus qui pourraient être réinvestis dans les médias nationaux et la production de contenu culturel.

La Coalition pour la pérennité de la presse d’information, dont sont membres le journal Le Devoir, le Groupe Capitales Médias, Hebdos Québec et TC Transcontinental, tente pendant ce temps d’obtenir une aide financière temporaire de cinq ans. Sa prise de parole au printemps dernier aura au moins permis d’amener le sujet dans la sphère publique.

Nous croyons cependant qu’il faut aller plus loin et revoir en profondeur le financement des médias pour assurer une couverture rigoureuse et sans complaisance de l’actualité. L’État a un rôle crucial à jouer dans cette reconfiguration du paysage médiatique.

Difficulté pour les médias en émergence

Nous invitons les décideuses et décideurs politiques à envisager la mise sur pied d’un programme d’aide financière permanent aux médias, sans oublier les médias parallèles en émergence.

Nous proposons de déléguer à un organisme subventionnaire existant la responsabilité d’octroyer une certaine somme pour de l’aide au fonctionnement ou pour le financement de projets médiatiques en particulier. Certes, il reste à définir les paramètres, et il nous apparaît précoce de les présenter ici. Cela étant, il est selon nous incongru que les médias d’information écrits soient systématiquement écartés des possibilités de financement publiques. Plusieurs États dans le monde financent les médias, ce qui réduit leur dépendance aux revenus publicitaires et leur donne une latitude pour couvrir des sujets épineux.

Les tumultes des dernières décennies ont occasionné une reconfiguration du paysage médiatique, mais le Québec est toujours l’un des endroits au monde où la concentration et la convergence des médias sont les plus importantes. Ainsi, un petit nombre de propriétaires possède presque l’entièreté des médias, ce qui ne peut qu’être un obstacle à l’expression d’une diversité des points de vue. Dans l’état actuel des choses, il est difficile pour les médias indépendants, parallèles et communautaires de survivre, et encore plus difficile d’émerger.

Il ne faut surtout pas oublier qu’il est important que les lecteurs et lectrices puissent avoir accès à une diversité de sources pour mieux s’informer. En effet, tous les médias ont leur ligne éditoriale et une culture particulière qui leur est propre. La multiplicité des médias et de leurs approches journalistiques favorise la diffusion d’une pluralité de points de vue, ce qui est essentiel à tout débat démocratique sain.

Il ne faudrait donc pas se contenter d’aider seulement les médias écrits déjà bien établis. Certes, soutenons-les dans leur transition, mais n’oublions pas que le paysage médiatique québécois manque de diversité depuis déjà des décennies. Saisissons donc aussi cette occasion pour pallier un déficit démocratique non négligeable.

Il n’y a pas que les revenus publicitaires

Les membres de la Coalition pour la pérennité de la presse d’information souhaitent s’adapter pour continuer à tirer leur part du gâteau des revenus publicitaires. Nous croyons qu’il faut aussi miser davantage sur l’investissement direct de nos lecteurs et lectrices. Plusieurs médias indépendants ont développé des formules de membrariat novatrices, mais ils ont besoin d’un soutien financier pour pérenniser leur approche et permettre l’essor véritable de leur média.

Nous croyons que les citoyennes et citoyens ont conscience de l’importance de la presse écrite et qu’ils sont prêts et prêtes à débourser afin de permettre aux journalistes de poursuivre leur travail. Nous croyons aussi que la dépendance aux revenus publicitaires peut parfois constituer un obstacle à la couverture de certains sujets épineux. Envisager une solution de remplacement dans les modèles d’affaires médiatiques est donc peut-être risqué, mais justifié.

Nous invitons aussi la communauté médiatique à cesser d’être à la remorque des décisions des multinationales comme Facebook et Twitter. Nous avons la fâcheuse impression que, trop souvent, nous cherchons uniquement à nous adapter aux nouvelles règles imposées par les réseaux sociaux. Nous concédons qu’il s’agit d’une question de survie, puisqu’un nombre faramineux de Québécois et Québécoises s’informe majoritairement au moyen de ces intermédiaires. Mais il faut voir au-delà de cela et agir en conséquence dès maintenant, puisque ces géants peuvent et vont changer les règles du jeu quand bon leur semblera. Prenons les devants et réfléchissons à une manière d’assurer une plus grande indépendance par rapport aux réseaux sociaux contrôlés par des multinationales qui n’ont pas le mandat de servir l’intérêt public, mais bien d’engranger toujours plus de profits.

Nous suggérons également au gouvernement d’amorcer une réflexion profonde afin de mettre sur pied un mécanisme qui permettra d’exiger à ces géants de fournir leur juste part d’efforts. Ils n’ont aucune raison de ne pas être taxés et imposés. Les fonds qui seraient récoltés pourraient être réinvestis dans les programmes abordés précédemment.

La crise structurelle des médias nous invite à revoir en profondeur le mode de financement des médias. Il ne sert à rien de fournir une aide temporaire, qui, en plus d’être insuffisante, n’aura pour effet que d’amortir la chute. Il est temps de prendre les grands moyens pour que les journalistes puissent continuer à faire leur travail, qui est essentiel à toute société qui se veut démocratique.

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 septembre 2017 00 h 57

    un big brother

    le danger n'est il pas de faire en sorte que l'état finance des discours officiels,est-ce , ce que nous voulons, n'est-ce pas souvent cela, n'est ce pas, de faire de l'état un big brother

  • Jacques Tremblay - Inscrit 9 septembre 2017 09 h 17

    Tous les gouvernements mentent

    J'invite les lecteurs à voir ou revoir le document visuel " Tous les gouvernements mentent" d'Oliver Stone avant de prendre position sur le financement étatique du quatrième pouvoir. On y voit le rôle pour le moins incestueux du pouvoir, de l'information et de l'argent. Tous ces gens semblent s'autoalimenter en évitant autant que possible de cracher dans leurs soupes. En entrevue, Noam Chomsky dont je veux me procurer son livre écrit en 2008 : La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, avec Edward Herman, Agone.


    Si les organes diversifiés d'information d'un pays grand comme les États-Unis n'arrivent pas à sortir les informations qui font mal paraître le gouvernement Etats-unien c'est qu'il y a vraiment une contradiction entre ces entreprises médiatiques et le mandat qu'ils se donnent de défendre la démocratie.


    N'y a-t-il pas comme une contradiction entre le concept d'un quatrième pouvoir défendant la démocratie et un financement direct dudit quatrième pouvoir par l'État? Et tout cela en urgence, à la petite cuillère et ainsi officialiser une sorte d'emprise " morale" sur les diffuseurs d'information? Imaginez un système de justice (autre pouvoir) dont le financement serait conditionnel à l'humeur du jour du gouvernement.

    Voulons nous vivre dans un pays qui finance un ministère de l'Information même virtuellement?

    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • François Beaulé - Abonné 9 septembre 2017 13 h 57

    Une proposition plus radicale

    Puisqu'une part importante et croissante des revenus publicitaires est accaparée par Facebook et Google sans que ces médias ne fassent de travail journalistique, une première proposition pour financer le journalisme est de taxer substantiellement ces médias sociaux. Et de distribuer le fruit de ces taxes à des entreprises de presse par le truchement d'un organisme indépendant du pouvoir politique, comme le Conseil des arts par exemple.

    Ma proposition est plus radicale, il s'agirait d'interdire le financement des médias par la publicité. Les entreprises n'ont plus besoin des médias pour faire connaître leurs produits et services. Elles peuvent le faire directement sur le web ou par la poste. Les sommes qu'elles consacrent à la publicité diminueraient de façon importante. Les prix des services et produits diminueraient d'autant puisque ce sont toujours les consommateurs qui paient en définitive pour la pub. Les consommateurs pourraient alors financer directement les médias. La TPS pourrait aussi être haussée minimalement pour récupérer le financement des médias qui se fait actuellement via la pub. Cette très modeste augmentation de la TPS serait transférée aux entreprises de presse comme dans la 1ère proposition.

    Un des avantages de ma proposition est que les utilisateurs des médias sociaux, les téléspectateurs et les auditeurs de radio seraient libérés de la pub qui donne une fausse apparence de gratuité à ces médias en leur imposant des messages publicitaires. La pub dans les médias est un élément important de la société de surconsommation qu'il faut changer.

  • Nadia Alexan - Abonnée 9 septembre 2017 22 h 37

    Je suis d'accord avec l'auteur qu'il faudrait se débarrasser de la publicité cauchemardesque. Par contre, le gouvernement doit légiférer contre la concentration de la presse dans les mains de quelques conglomérats puissants qui contrôle la diffusion des idées progressistes. En effet, «ces multinationales n’ont pas le mandat de servir l’intérêt public, mais bien d’engranger toujours plus de profits». Ces oligopoles se heurtent toujours à un conflit d'intérêt entre le bien-être des commanditaires et celui du bien commun.
    En revanche, il faudrait faire attention que les médias ne deviennent pas les porte-paroles des gouvernements qui les subventionnent.
    Effectivement, le gouvernement fédéral doit imposer les taxes sur les géants tels que Google, Netflix et Facebook pour que ces multinationales paient leur juste part d'impôt comme tout le monde.