Le mythe de la pénurie de main-d’oeuvre

Cette supposée crise et la vigueur de l’économie remettent à nouveau en question le supposé retard économique du Québec à cause de notre langue et de nos valeurs, affirme M. Julien.
Photo: Remy Gabalda Agence France-Presse Cette supposée crise et la vigueur de l’économie remettent à nouveau en question le supposé retard économique du Québec à cause de notre langue et de nos valeurs, affirme M. Julien.

Ce n’est pas la première fois qu’on nous rappelle la supposée pénurie de main-d’oeuvre causée par le vieillissement de la population. On en discutait déjà à la fin des années 2000, en même temps que la disparition de centaines de PME, encore ici à cause de ce vieillissement du côté de leurs dirigeants. Et pourtant, cette dernière catastrophe annoncée n’est pas plus présente qu’elle l’était il y a dix ou vingt ans, si l’on exclut la vente de plusieurs grandes entreprises québécoises avec l’assentiment du gouvernement Couillard.

Dans le cas de la main-d’oeuvre, plusieurs journalistes en rajoutent en rappelant qu’il suffit de regarder les affiches « On embauche » sur le devant les usines rencontrées le long des autoroutes pour se convaincre de cette pénurie. Mais s’ils interrogeaient vraiment les dirigeants de ces usines, ils comprendraient que cette stratégie n’est pas nouvelle puisqu’elle ne fait que s’ajouter aux autres moyens traditionnels et s’explique par le désir d’avoir une liste d’employés répondant exactement à leurs besoins lorsque les ventes augmenteront.

Preuve en est la nouvelle d’il y a deux semaines touchant le bond remarquable des investissements à Montréal dans la nouvelle économie, bond qui s’expliquerait en particulier par la grande qualité de la main-d’oeuvre au Québec et, indirectement, par leur disponibilité.

Des solutions

Il reste que certains emplois, du moins à court terme, ont presque toujours été difficiles à pourvoir. Mais il existe plusieurs solutions à cela. La première, comme nous l’avons constaté à l’Institut de recherche sur les PME en intervenant auprès de centaines d’entreprises manufacturières québécoises, montre qu’en moyenne les équipements sont utilisés à moins de 35 % du temps disponible. Il suffirait que les dirigeants d’entreprise agissent pour accroître considérablement cette utilisation avec le même nombre d’employés, par exemple en réaménageant le travail de ces derniers ou en diminuant le temps requis pour passer d’une production à l’autre. Mais le plus important serait de recourir aux idées des employés, organisées dans ce qu’on appelle des équipes semi-autonomes, pour faire plus facilement et plus efficacement le travail. Certaines entreprises octroient plus de 10 000 $ par année à ces équipes pour investir dans ces améliorations continues sans avoir besoin d’en référer à la direction.

La seconde solution, liée à la première, requiert plus de formation et d’information. Puisqu’il a été démontré que plus les employés reçoivent de la formation et savent d’avance ce qui vient, plus ils commencent à penser à comment intégrer les nouveaux équipements aux anciens de façon à faire encore mieux avec le tout. Les meilleures entreprises dépensent plus de 5 % de la masse salariale en formation continue, soit cinq fois plus que la moyenne.

La troisième solution est d’offrir de meilleures conditions de travail. Pour rappel, la moyenne des salaires en valeur réelle dans les quinze dernières années n’a à peu près pas augmenté. Cette politique permettrait aussi de rapatrier des centaines d’employés partis dans l’Ouest canadien, étant donné le ralentissement économique là-bas. Nos études expliquent aussi que les meilleures stratégies pour attirer et retenir une bonne main-d’oeuvre sont, d’abord, l’implication des employés dans le développement de leur entreprise et, ensuite, de meilleures conditions de travail.

La quatrième solution est la flexibilité dans les tâches, par exemple avec une partie du travail pouvant être réalisé à la maison ou encore le temps partiel. On sait qu’un bon nombre de travailleurs âgés accepteraient de revenir au travail si on leur offrait ce temps partiel.

La cinquième solution à laquelle certaines entreprises recourent pour pourvoir des emplois très spécialisés est l’immigration, notamment en passant par les Maisons du Québec à l’étranger ou en regroupant cette recherche, par exemple avec le Groupement des chefs d’entreprise du Québec, qui a des antennes en France et en Belgique.

Forte demande américaine

Il faut aussi se rappeler qu’une bonne partie de ces besoins en main-d’oeuvre est liée à une forte demande américaine à cause d’un dollar faible, demande qui, par définition, exerce une pression sur la monnaie, faisant monter sa valeur, ce qui devrait permettre un meilleur équilibre sur le marché du travail. De même, il faut être prudent avec toute projection démographique de plus de cinq ans, qui se réalise rarement.

Du moins, cette supposée crise et la vigueur de l’économie remettent à nouveau en question le supposé retard économique du Québec à cause de notre langue et de nos valeurs. Elle démontre à nouveau que toute économie repose sur l’imagination, sur la compréhension de sa complexité et sur une volonté collective stimulant la confiance, non seulement chez les entrepreneurs, mais aussi dans toute la société.

11 commentaires
  • Eric Vallée - Inscrit 7 septembre 2017 00 h 40

    Le mythe en effet...

    Les employeurs aiment bien se plaindre. On entend les chambres de commerce ou le conseil du patronat dire qu'il manque de main d'oeuvre. En fait, ils veulent dire qu'il manque de main d'oeuvre à bon marché, docile, bilingue pour n'importe quelle fonction, surqualifiée et qu'ils ne veulent pas former non plus. Pas surprenant non plus qu'ils plaident pour hausser le nombre d'immigrants admis.

  • Gaetane Derome - Abonnée 7 septembre 2017 03 h 04

    Pas de crise de la main d'oeuvre.

    Il n'y a pas de tel crise et il y aura de moins en moins d'emplois dans le futur,a moins d'être très scolarisé,et ceci a cause de la robotisation,de l'informatique et de l'intelligence artificielle.

    • Jean Richard - Abonné 7 septembre 2017 10 h 46

      La robotique, l'informatique et l'intelligence artificielle sont loin de faire disparaître des emplois. Ils ont plutôt tendance à en créer, mais surtout, ils transforment ceux qui existent déjà.

      Prenons un exemple concret. La CDPQ se prépare à investir des G$ dans un train de banlieue sans chauffeur, entièrement automatisé. Le message qu'on y rattache, c'est qu'on économisera beaucoup car on n'aura pas de salaire à verser à des chauffeurs.

      La vérité toutefois, c'est que pour mettre en place, pour exploiter et entretenir un tel système selon des règles de sécurité très strictes, il faudra des ingénieurs et des techniciens. Il en faudra probablement autant qu'on avait de chauffeurs avec un système traditionnel. Et ce seront des emplois plus chers payés, exigeant un niveau de formation plus élevé.

      Les nouvelles technologies s'if faut les appeler ainsi occupent une place de plus en plus grande (et peut-être démesurée) dans le marché du travail. La plus grande crainte face à ce phénomène pourrait être la dépendance et la perte d'expertise dans certains domaines. Si la bureaucratie a été un des malaises du XXe siècle, l'infocratie sera celui du XXIe.

      L'automatisation des tâches et des métiers est loin d'être terminée. Après les trains, ce sera les avions, puis les autobus... Même le domaine des arts n'y échappe pas. La musique commerciale qu'on vend à la tonne n'est plus l'affaire de musiciens et encore moins de virtuoses. Les logiciels de création musicale nous font faire l'économie d'un professeur de piano.

    • Gaetane Derome - Abonnée 7 septembre 2017 15 h 08

      M.Richard,

      Allez voir dans les usines combien il y a d'employés maintenant comparé aux années antérieurs.Vous verrez qu'ils diminuent sans cesse a cause de la robotisation.Ce sera partout pareil.Un jour,seuls,les très riches se paieront un médecin humain ou un professeur humain pour leurs enfants..

    • Cyril Dionne - Abonné 7 septembre 2017 19 h 54

      M. Richard,

      La robotique, l'informatique et l'intelligence artificielle a fait, fait et fera disparaître des millions d’emplois. Nous ne sommes même pas sorti de l’ère de l’automatisation et voilà que celui des robots doublés d’une intelligence artificielle sont à nos portes. La 4e révolution industrielle sera sans-cœur pour les travailleurs et la classe moyenne.

      Déjà, à toutes les années, le nombre d’heures travaillées dans le secteur privé diminue à grands pas dans toutes les démocraties occidentales. Pour le secteur public, celui-ci n’est qu’à la remorque de l’industrie privée. Le gouvernement ne crée pas d’emploi.

      Alors, votre exemple du nombre de techniciens et d’ingénieurs est totalement faux. Les techniciens risquent de disparaître dans cette équation. Aussi disparaitront plusieurs des vocations comme les avocats, les enseignants, les médecins et j’en passe. Ce qu’on retrouvera dans la plupart des manufactures, c’est quelques doctorats avec un chien. Ils seront là pour nourrir le chien et le chien s’assurera qu’ils ne toucheront à rien.

      Un exemple concret. La ville de Sudbury employait plus de 10 000 mineurs pour travailler dans ses mines de nickel en 1970. Aujourd’hui, on parle de tout au plus de mille et pourtant le tonnage de nickel extrait a augmenté. Demain, ce nombre de travailleurs risque d’être encore plus bas. C’est « ben » pour dire.

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 septembre 2017 07 h 20

    L'implication des employés dans le développement de leur entreprise est primordiale.

    «Les meilleures stratégies pour attirer et retenir une bonne main-d’oeuvre sont, d’abord, l’implication des employés dans le développement de leur entreprise et, ensuite, de meilleures conditions de travail.»
    Malheureusement, c'est une leçon que nos entreprises nord-américaines n'ont pas comprise encore. Notre système de management hiérarchique écarte les travailleurs des décisions qui pourront améliorer l'essor de l'entreprise. En Europe, on constate que chaque conseil d'entreprise doit inclure quelques employés pour entreprendre conjointement les décisions entrepreneuriales qui s'imposent. C'est le bon sens avec des effets avantageux pour l'entreprise.

  • Gilles Gagné - Abonné 7 septembre 2017 09 h 35

    Merci M. Julien pour votre article fort intéressant qui jette un peu plus de lumière sur le jeu gouvernement/patronat sur la main d'oeuvre. On gouverne à la ''p'tite semaine'' avec une aberrante manipulation des faits, les vraies affaires quoi!

  • Gilles Théberge - Abonné 7 septembre 2017 10 h 40

    C'est sans compter l'arrivée imminente des robots, qui veut dire travailleur en Tchèque.

    Les travailleurs des champs ont été remplacés par le employés d'usine, qui sont remplacés par le employés de fastfoods...

    Et après? Plus rien.

    D'où la nécessité de songer au revenu de base...

    • Pierre Robineault - Abonné 7 septembre 2017 11 h 36

      Anecdote seulement.
      Moi qui croyais que "travailleur" se disait plutôt "dêlník" en tchèque. Robot est plutôt un néologisme introduit par l'auteur dramatique tchèque Karel Capek.