Les francophones et la Société royale du Canada: des explications simplistes

«Oui, le Québec sait reconnaître le savoir et la recherche», affirme M. Gingras.
Photo: iStock «Oui, le Québec sait reconnaître le savoir et la recherche», affirme M. Gingras.

À titre de président « élu » de l’Académie des arts, des lettres et des sciences humaines du Canada (en passant : bravo !), on peut comprendre que le philosophe Jean Grondin veuille faire la promotion de son organisation, qui ne peut qu’être « prestigieuse » (mot à la mode dans nos universités) puisqu’il en fait partie (Le Devoir, 2-3 septembre 2017). Ayant moi-même, il y a 25 ans déjà, abordé l’histoire de la Société royale du Canada (SRC) dans mon ouvrage Les origines de la recherche scientifique au Canada (Boréal, 1991), je me réjouissais à l’avance d’apprendre où en était rendue cette vénérable institution.

J’ai malheureusement déchanté assez vite à la lecture des explications simplistes (et surprenantes venant d’un membre d’une académie sélecte…) mises en avant pour « expliquer » l’absence relative de francophones au sein de la SRC. Les raisons en seraient d’ailleurs « bien connues » et trouveraient leur source dans « le cléricalisme coincé » qui aurait scotomisé chez les (pauvres) francophones la valorisation du savoir et de l’excellence.

Passons sur le fait que le géologue et recteur de l’Université Laval Mgr Joseph-Clovis-Kemner Laflamme fut membre fondateur de la SRC avec son collègue professeur de physique l’abbé Thomas-Étienne Hamel, sans parler, pour les années 1920, du frère Marie-Victorin (élu grâce à son ami de McGill Francis Lloyd à la section IV en 1927) et relevons plutôt la curieuse logique implicite de ce texte : 1) la SRC est « prestigieuse » chez les « concitoyens anglophones », donc elle devrait l’être chez nous ; 2) les médias et autres institutions du Québec n’en parlent pas ; 3) donc, ils ne reconnaissent pas la qualité des chercheurs québécois qui, par ailleurs, manqueraient d’ambition pour ne pas faire la file à la SRC ! C’est là oublier (ou faire peu de cas) que les médias (Le Devoir en particulier) font une bonne place chaque année aux Prix du Québec, qui reconnaissent depuis 1920 (prix David) « nos » chercheurs, de même qu’aux prix scientifiques de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), qui en décerne depuis 1944 ! Il est d’ailleurs curieux de constater que l’Acfas a été créée dès 1923 sur le modèle de la British Association for the Advancement of Science (BAAS) et de son homologue américain (AAAS), alors que le Canada n’a jamais réussi à faire vivre la Canadian Association, se contentant (par manque d’ambition ?) de participer à l’association américaine. Dont acte : oui, le Québec sait reconnaître le savoir et la recherche, et pas besoin de remonter à la « Révolution tranquille » puisque ces prix et l’Acfas lui sont bien antérieurs…

Des clubs privés

Il demeure vrai, cependant, que les chercheurs francophones, de manière générale, s’intéressent moins que leurs homologues canadiens à cette institution, comme d’ailleurs aux autres sociétés savantes « canadiennes » (histoire, sociologie, etc.). Il faut toutefois rappeler que les académies sont des sortes de clubs privés qui, de façon tout à fait légitime (soulignons-le), choisissent leurs membres essentiellement par co-optation et affinités électives.

Oui, bien sûr, il y a « élection » et le « seul critère » est la qualité « exceptionnelle » des candidats. Pas besoin de remettre cela en cause pour observer qu’avant le capital scientifique, c’est le capital social de relations qui préside à l’admission dans un club. Et, comme l’auteur note au passage que les chercheurs canadiens en sciences humaines et sociales ignorent le plus souvent tout de ce qui s’écrit en français, on ne peut se surprendre que des francophones ne voient pas la nécessité d’appartenir à un club qui leur paraît étranger.

Ajoutons surtout à cela que leurs réseaux sont souvent tournés vers la France, qui sait aussi les reconnaître. Évitons — par charité chrétienne — de donner des exemples récents et rappelons seulement que le frère Marie-Victorin a été honoré pour ses travaux par la Société botanique de France (1932) et par l’Académie des sciences de Paris (1935), soit bien avant que ses homologues du Canada anglais aient même pensé qu’il pouvait mériter un prix…

Il y a donc d’autres sources de reconnaissance que celle offerte par la SRC (aussi légitime soit-elle, insistons là-dessus) pour ceux et celles qui apprécient les hochets de la vanité et, finalement, il y a aussi des gens qui, comme Groucho Marx, ne voudraient pas adhérer à un club qui l’accepterait comme membre…

6 commentaires
  • Francine La Grenade - Inscrite 6 septembre 2017 07 h 21

    Hé hé hé....

    Le texte de Grondin m'avait fait tiquer aussi. Belle réplique, ancrée dans le réel et non dans les préjugés.

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 septembre 2017 07 h 45

    Bravo.

    Je ne vois qu'un mot à ajouter... et je ne le dirai pas.

    Souvent on lui accroche l'un ou l'autre de ces qualificatifs : "larvé" et "systémique". Ici les deux s'appliquent.

    Ça s'applique si bien aux beaux z'et grands sentiments des Canadians que les bras m'en tombent depuis des dizaines d'années.

    Quand on voit que notre Grand Fédéraste en Chef, Très Docte Couillard, professe un sain mépris pour la masse... sain parce que ça tient loin des germes, on se dit qu'on est pas sortis du bois.
    Sinon, comment expliquer son grand "call" demandant aux anglophones de revenir en grand nombre au Québec, ou les pleurs de Fournier sur les pôvres petites communautés anglophones en région?

    C'est ça, les francophones sont des incapables à peine sortis du bénitier, sans ambition et sujets à redevenir de sales coureurs de bois si on leur laisse la bride un peu.

  • Bernard Terreault - Abonné 6 septembre 2017 08 h 47

    Soyons francs

    J'ai fait une carrière de professeur-chercheur en physique. La participation à des sociétés savantes sert à deux choses. La première est qu'elle permet de s'abonner à bon compte aux revues scientifiques qu'elles publient et de participer aux congrès scientifiques qu'elles organisent. La deuxième est de faire des contacts utiles, soit pour établir d'éventuelles collaborations, soit pour dénicher des sources de financement. Soyons francs, pour les buts strictement scientifiques, mon appartenance à l'APS (American Physical Society) et l'AAAS (American Association for the Advancement of Science) suffisaient. Mon appartenance à la CAP (Canadian Association of Physicists) et à l'ACFAS (Association canadienne-française pour l'avancement des sciences) n'avaient pur but que de montrer ma solidarité, discuter les politiques scientifiques locales et être reconnu par mes collègues locaux qui seront mes juges dans des compétitions pour les fonds de recherche. Soyons encore clair : être publié dans la "Physical Review Letter" de l'APS rehausse immédiatement ta cote et te fait connaître internationalement, publier dans "Canadian Journal of Physics" est juste un geste patriotique, et dans les Annales de l'ACFAS un effort de vulgarisation.

    • Bernard Terreault - Abonné 6 septembre 2017 13 h 04

      Réponse à Hermel Cyr : Vous poussez un peu loin, mais si un Newton, un Galilée, un Lavoisier ou un Einstein publiait aujoud'hui un travail aussi innovant que ce qu'était le sien à l'époque, mais dans une revue peu cotée internationalement ou dans une langue autre que l'anglais, il passerait inaperçu pour un bout de temps, mais il finirait par être reconnu par le "bouche-à-oreilles" (électronique).

  • Alain Lavallée - Inscrit 6 septembre 2017 11 h 03

    Les réseaux et la science

    Analyse très juste de M. Gingras des réseaux scientifiques, le Canada a laissé de côté les réseaux francophones pendant des décennies.

    Alors la Société Royale du Canada, a un petit côté inutile, un peu comme une monarchie finalement.

  • Serge Turmel - Abonné 6 septembre 2017 14 h 11

    Monsieur Gingras, vous avez mille fois raisons.

    J'abonde dans votre sens. Là encore, sans vouloir faire dans le sectarisme, on voit bien où réside la "distinction québécoise". Face à la superbe indifférence des chercheurs de la SRC à l'égard de leurs confrères québécois de langue française, ces derniers leur servent de l'excellence à revendre. C'est aussi ça la distinction du Québec (au-delà de notre langue, de notre régime de droit (code Napoléon), de notre catholicisme - plus ou moins pertinent maintenant, mais qui a toujours valeur patrimoniale, et de notre attachement aux droits collectifs, plutôt qu'à l'individualisme forcéné à la mode du Bill of Rights des États-Unis). Voilà. Merci M. Gingras d'avoir eu ce sursaut salutaire.