Franciser n’égale pas intégrer

Manifestation pour le maintien de la loi 101, dans les rues de Montréal, en mars 1989
Photo: Chantal Keyser Le Devoir Manifestation pour le maintien de la loi 101, dans les rues de Montréal, en mars 1989

Le 26 août 2017 marque le 40e anniversaire de l’adoption de la loi 101 au Québec. Pour l’occasion, Le Devoir a invité différentes personnalités à réfléchir à l’histoire de cette loi et à son influence. Une série qui se poursuit toute la semaine dans la page Idées.

Tout est affaire de discours et de langue, pensait Machiavel. Selon lui, les problèmes les plus importants de la cité sont d’ordre narratif. Il faut savoir trouver les mots et la méthode pour restituer la complexité du réel tel que celui-ci s’élabore dans la vie sociale et non tel que dénaturé par les idéologues. C’est à cette exigence qu’il faut soumettre la question de la langue. Il est essentiel d’ouvrir celle-ci à de nouveaux points de vue, d’en dévoiler les aspects occultés et de l’inscrire dans la longue durée afin de relativiser les reculs du moment. L’histoire ne procède pas de manière linéaire, elle est faite de discontinuités, d’où le besoin de récits qui redonnent espoir en un avenir commun. Le mien, qui est aussi un peu le nôtre, commence sous le signe de la solidarité et se poursuit sous celui du désenchantement.

J’ai passé mon enfance dans le Sud rural de l’Italie colonisé et appauvri par le Nord industrialisé. Les invectives racistes adressées aux culs-terreux méridionaux avaient pour but de nous attribuer la responsabilité de notre infériorité sociale et économique. J’ai longtemps eu honte de mon dialecte : ma langue maternelle. Je trouvais l’accent chuintant de la Padanie beaucoup plus beau que mon parler saccadé. Lorsque j’ai compris que ma situation linguistique était analogue à celle des francophones du Québec, je me suis porté solidaire de leur lutte. La défense du français s’est ainsi substituée à celle de mon dialecte dès la fin des années soixante. Nous, les immigrants, sommes nombreux à ne pas avoir attendu la loi 101 pour ajouter le français à notre langue maternelle et aux autres langues que nous parlions déjà. C’est grâce à nous si Montréal compte la plus grande proportion de trilingues en Amérique du Nord, une richesse inestimable pour notre société.

La langue n’est pas une religion

Il nous faut sans plus tarder « apprivoiser Babel » (Lise Gauvin) avec sa multiplicité de langues et de discours, c’est-à-dire ce que les langues disent et la manière dont elles le disent. Pour le plurilingue, aucune des langues ne suffit à exprimer ce qu’il est, et chacune de celles qu’il parle ou écrit se nourrit des autres. Dans un contexte cosmopolite, l’identité, individuelle ou collective, peut difficilement être traduite par une seule langue, car chacune contribue à la constitution de l’identité. La langue n’est pas une religion. On ne peut être à la fois musulman et catholique, mais il est possible d’avoir plus d’une langue identitaire. Ce n’est que dans la sphère publique que la langue véhiculaire, quelle qu’elle soit, peut en toute légitimité en éclipser d’autres pour des raisons de cohésion sociale ou de survie, comme dans le cas du Québec.

L’expression de l’identité et de la culture québécoise n’est pas non plus exclusive à la langue française d’ici, car nous sommes essentiellement des êtres de discours. L’anglophone de vieil établissement exprime en anglais une manière d’être québécoise, tandis qu’un immigrant qui n’a réussi à apprendre ni l’anglais ni le français, s’il est tolérant et respectueux des lois, sera un meilleur citoyen que n’importe quel francophone membre de La Meute, membre de la Fédération des Québécois de souche ou simple cryptoraciste attendant un Le Pen québécois pour se manifester. (Mes parents, qui ne parlaient que le dialecte molisan, furent des citoyens exemplaires et sensibles à la cause des francophones.) En milieu pluraliste, une identité sera mieux réussie si elle se nourrit de la diversité linguistique et culturelle ambiante. Le Québec n’étant ni homogène ni assimilationniste, personne n’est tenu de devenir un marrane linguistique pour en faire partie. Un francophone, c’est aussi un immigrant dont la langue maternelle n’est pas le français, mais qui se conforme à la loi 101 (ah, si elle avait été votée trente ans auparavant !) en faisant du français sa langue de communication publique.

Un aspect occulté

Cette loi a transformé le Québec. Elle a permis la mise en commun de récits particuliers (l’histoire d’un peuple, c’est la somme de ses multiples récits), mis fin à l’anglicisation massive des allophones et, en devenant un outil de promotion sociale, a permis aux francophones d’améliorer de manière déterminante leur situation économique. Un linguiste de Cambridge, David Crystal, affirme que le pouvoir d’une langue ne dépend pas du nombre de ses locuteurs, mais de son statut socio-économique. Patrick-André Mather, un autre linguiste, nous rappelle que les francophones, au Québec, représentent environ 80 % de la population depuis pas moins de deux siècles. Si on ajoute à cela que 94 % des Québécois parlent français, que 89 % des jeunes allophones fréquentent les écoles françaises (ils étaient 15 % en 1971), que près des deux tiers des nouveaux immigrants connaissent la langue de la majorité et que 68 % des jeunes d’autres cultures, qui ont étudié en français au secondaire, poursuivent leurs études dans cette même langue, cela devrait atténuer les craintes concernant l’avenir du français.

Il y a, cependant, un aspect occulté de la langue qui pourrait avoir des conséquences très graves pour l’avenir du Québec. On semble avoir oublié que franciser n’est pas synonyme d’intégrer. C’est l’intégration qui permet l’influence réciproque des groupes en présence dans une société qui, dans les faits, se traduit bien plus par l’adoption des modes de vie de la majorité par les minorités que l’inverse. Il y a, sur l’île de Montréal, 107 écoles publiques dont le pourcentage d’élèves allophones dépasse 75 %, et 34 de celles-ci ont moins de 10 % d’élèves francophones. Cette ségrégation linguistique, que je dénonçais il y a plus de vingt ans, constitue un obstacle majeur à la rencontre interculturelle et à l’intégration, en plus de paver la voie à la ghettoïsation, au repli sur soi et aux crispations identitaires. Il y a lieu de se demander si le manque de contacts avec les francophones, pendant les années cruciales de leur formation, n’est pas un frein, pour les allophones, à l’adoption du français dans la sphère privée.

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16 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 25 août 2017 05 h 58

    T'sé veux dire man ?

    Monsieur Micone, oui, parlons français...
    Je serai concis et des plus bref.
    Un : au sujet de "l’anglophone de vieil établissement (qui) exprime en anglais une manière d’être québécoise", cela ne veut pour autant pas dire qu'il exprime une manière d'être Québécois. Dans les faits, d'ailleurs, cette idée qu'ils pourraient l'être horripile toujours autant nombre d'eux.
    D'où deux : si "franciser n’est pas synonyme d’intégrer", cela ne veut certainement pas dire pour autant qu'au Québec canadien, s'intégrer est synonyme de parler français.
    Loin de là Monsieur Micone et je pense que vous ne l'ignorez pas, puisque dans ces deux cas, quiconque peut espérer ou continuer à vivre au Québec non-seulement en parlant anglais partout et tout le temps mais qui plus est, il peut le faire sans jamais connaître le risque très menaçant de se déformer les mâchoires en prononçant un seul mot de français...

    Et puisque vous usez d'un parallèle italien pour aider votre démonstration, permettez-moi de vous poser une question : Y a-t-il un seul endroit en Italie où de ne pas parler italien n'empêche pas quelqu'un de réussir, comme il en est au Québec avec le français ?

    Raisons pour lesquelles la seule solution qui puisse nous donner quelque espoir véritable et fondé que la langue française maternelle des uns et des autres ne continuera pas à y décliner, tant en proportion de locuteurs qu'en qualité, t'sé veux dire man ?, c'est l'avénement au plus vite, d'une République indépendante et de seule langue officielle française, pour le Québec.

    Mes salutations respectueuses, et républicaines, monsieur.

    • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2017 13 h 35

      M. Côté, pourquoi refusez-vous de construire votre projet de république avec M. Micone ? Si ce n'est pas le cas, pourquoi vous ne dites pas que c'est ce que vous voulez ?

    • Yves Côté - Abonné 25 août 2017 14 h 43

      Décidément...
      Monsieur Bariteau, où donc ai-je écrit ou même simplement signifier, que je refuse "de construire le projet de république avec M. Micone" ?
      Parler de l'histoire d'un peuple et d'un pays à faire ne confine pas à la fermeture...
      Et pourquoi ne dis-je pas que c'est ce que je veux ?
      Mais simplement parce que ce n'est pas le sujet de l'article à commenter...
      D'ailleurs, dans les quelques milliers de commentaires que j'ai commis dans ces pages électroniques depuis des années, vous ne trouverez pas une seule trace de ce que vous estimez être un tel refus.
      J'ai peut-être tord, mais je tente à chaque fois de limiter mes propos au "sujet du jour", pour reprendre une expression populaire bien connue. Parfois je le fais de manière directe et évidente pour percuter le lecteur, parfois je le fais de manière détournée pour provoquer chez lui la réflexion et même les questions.
      Mais toujours je le fais.
      Ceci-dit, je ne suis pas pour autant à l'abri d'erreurs, puisque je ne suis qu'humain.
      Voilà ce qu'il en est.

    • André Joyal - Inscrit 25 août 2017 15 h 03

      M.Marc Therrien : à l'aide! Encore une double négation:

      «Et puisque vous usez d'un parallèle italien pour aider votre démonstration, permettez-moi de vous poser une question : Y a-t-il un seul endroit en Italie où de ne pas parler italien n'empêche pas quelqu'un de réussir, comme il en est au Québec avec le français ?»

      Je ne comprends pas.. «N'empêche pas quelqu'un devrait ête: n'empêche. J'ai raison ou pas?

    • Yves Côté - Abonné 26 août 2017 02 h 56

      Monsieur Joyal, vous avez raison à 100%...
      Maudite affaire de cataplasse !
      Se relie-t-on jamais assez ?
      Surtout après avoir modifié une partie de ce qui a été une phrase spontannée...

      J'aurais dû écrire pour être compris : Y a-t-il un seul endroit en Italie où de ne pas parler italien donne quand même à quelqu'un la possibilité de réussir, comme il en est au Québec avec le français ?


      Mes amitiés les plus républicaines, Monsieur.

  • Philippe Hébert - Inscrit 25 août 2017 06 h 00

    Le dernier paragraphe de votre texte dit tout.

    Montréal est en train de devenir un ghetto, je le dis depuis longtemps et on me regarde comme un extra-terrestre.

    J'ai grandi à Montréal dans les années 1990. À l'école primaire, nous étions la moitié de la classe qui étions francophones, et l'autre moitié qui étions allophones.

    Aujourd'hui les francophones quittent la métropole pour diverses raisons. Le prix exhorbitant des maisons en est un, le prix exhorbitants des loyers pour des logements convenable pour des familles en est un second, la qualité de vie s'est détériorée, la pauvreté est omniprésente.

    Puis il y a des francophones qui décident de quitter, car ils sont tannés de ne pas se sentir chez eux, ça, le politically correct empêche de le dire, mais c'est une réalité bien réelle. Bien des gens sont tannés de se faire accueillir en anglais dans des commerces, ou sinon, c'est le sentiment d'être envahi par l'immigration.

    Et je dis bien francophone ici, et non québécois "de souche", puisque n'importe quel immigrant qui parle français et qui réussi bien son intégration au marché du travail, quitte également Montréal avec sa famille, car ils ne sont pas plus cons que les autres, ils voient bien que Montréal c'est du gros n'importe quoi en train de se ghettoiser.

    Les gens à Montréal ne se parlent plus entre voisins. C'est du chacun pour soi, très individualiste. Les gens se crissent complètement de leurs voisins, que ce soit par le bruit, l'heure qu'on étend notre linge sur la corde en pleine nuit, les stationnements en parallèle en prenant l'espace pour deux, tout est du je m'en foutisme.

    La gentrification exerce une énorme pression également, la pauvreté apparait partout, les graffitis sont oniprésent, les rues sont dans un état pitoyable, et ici je ne parle pas en tant qu'automoilisme, mais de cycliste, c'est un réel danger.

    Et que dire de l'état des écoles de la CSDM avec des champignons.

    Quitter Montréal, c'est offrir un meilleur avenir

    • Pierre Desautels - Abonné 25 août 2017 20 h 31

      "Les gens à Montréal ne se parlent plus entre voisins. C'est du chacun pour soi, très individualiste. Les gens se crissent complètement de leurs voisins, que ce soit par le bruit, l'heure qu'on étend notre linge sur la corde en pleine nuit, les stationnements en parallèle en prenant l'espace pour deux, tout est du je m'en foutisme."

      C'est archi-faux. Des milliers de montréalais peuvent en témoigner. Peut-être jugez-vous depuis votre propre expérience. Mais un vox pop n'est pas tellement scientifique.

  • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2017 06 h 19

    Votre texte me rejoint.

    Plus encore votre constat de la ségrégation linguistique qui « constitue un obstacle majeur à la rencontre interculturelle et à l’intégration, en plus de paver la voie à la ghettoïsation, au repli sur soi et aux crispations identitaires ».

    Il met le doigt sur une distance qui fige parce qu'elle hiérarchise alors que les processus de formation devraient être porteurs de ponts et d'actions constitutives du commun.

    Ces distances, construites par les franco-québécois, découlent d'un passé de résistances et d'actions d'éclosion des années 1970-1995. Elles ont fragilisés les ponts qu'ils ont construit plutôt que d’assurer qu’ils engendrent une démarche commune de solidarité.

    Comme vous, je sens un désenchantement devant un avenir commun qui, pensé en 1995 pour intégrer, tarde à s'exprimer autrement alors que penser cet avenir commun s'impose aujourd'hui pour souder les liens entre les Québécois et les Québécoises qui ont fait du Québec leur patrie.

    Si cette distance est écourtée devraient s’ensuivre des récits d’espoirs multiples et, qui sait, un enchantement pour faire du commun dans l’espace public et, bien sûr, dans les espaces privés.

    Alors, les Québécois et Québécoises qui s'expriment en français, partageront des référents méconnus et y trouveront un terroir, voire un tremplin, pour assoir les contours d’un projet qui déborde l’univers provincial. Sans cela, nous redeviendrons tous des culs-terreux.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 25 août 2017 08 h 40

      Merci monsieur Bariteau

      À moins point de vue, cela exige un modèle économique organisé en fonction du bien commun; ce bien commun qui est le passage de ce qui est mieux pour moi à ce qui est mieux pour tous, et il englobe tout ce qui donne cohésion à un peuple.

    • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2017 17 h 18

      M. Gascon, bien d'accord avec un modèle économique organisé pour le bien commun, ce qui implique des rapprochements pour vaincre les distances.

  • François Beaulé - Abonné 25 août 2017 08 h 44

    Belle introduction d'un essai qu'il reste à écrire

    Pour intégrer correctement les immigrants à la société québécoise, il faudrait que ceux-ci vivent avec les Québécois de souche au sein des mêmes quartiers et que leurs enfants soient scolarisés dans des écoles fréquentées par une majorité d'enfants de souche.

    Ce n'est évidemment pas le cas dans la réalité. Les immigrés se concentrent à Montréal alors que les Québécois de souche ont quitté la ville pour s'établir dans des banlieues étalées, constituées de maisons unifamiliales. Le développement phénoménal des écoles secondaires privées, largement subventionnées par l'État, contribue aussi de façon majeure à la ségrégation des enfants selon le revenu des parents et leur religion.

    La faible fécondité des Québécois et la forte immigration constituent, évidemment, les causes premières d'un processus de séparation culturelle de Montréal du reste du Québec qui semble inéluctable. Les déclarations du maire de Montréal annoncent même le début d'une volonté d'indépendance politique d'une ville de plus en plus différente démographiquement et culturellement du reste du Québec.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 août 2017 09 h 14

    Le dernier paragraphe de l'opinion de M. Micone est capital

    J'ai vu hier un documentaire à RDI sur la question ('Les Québécois de la loi 101', de Stéphane Leclair et Judith Plamondon): http://www.ledevoir.com/culture/television/505898/

    Oui, les jeunes allophones s'intègrent difficilement dans ces écoles et polyvalentes où les francophones sont quasiment absents. Il faut trouver une solution à cet important problème.

    Le livre d'Akos Verboczy sur la question:

    http://www.ledevoir.com/culture/livres/461521/auto

    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/492790/un

    • Pierre Robineault - Abonné 25 août 2017 18 h 12

      Très heureux de vous avoir enfin lu dans un commentaire beaucoup moins laconique, monsieur Leblanc.