Archives – Le livre blanc sur la langue

Claude Ryan en 1975
Photo: Archives Le Devoir Claude Ryan en 1975

En 1977, Claude Ryan, alors directeur du Devoir, a signé plusieurs éditoriaux sur la langue et la loi 101. En voici une sélection.

Depuis qu’il est question d’une nouvelle loi sur la langue, MM. René Lévesque et Camille Laurin ont émis à maintes reprises le voeu que le futur régime linguistique, loin d’être une source de divisions acrimonieuses, soit l’expression d’un consensus très large et un facteur de rapprochement entre Québécois d’origines et de cultures diverses.

Or, s’il faut en croire les indications qui émanent du livre blanc rendu public hier par le ministre du Développement culturel, le Québec pourrait fort bien s’acheminer, avec le projet de loi qui s’en vient, vers des affrontements encore plus graves que ceux qui marquèrent l’adoption de la loi 22. Le livre blanc n’est certes qu’une préface de caractère assez général. Avant de juger les intentions du gouvernement, il faudra connaître le texte précis du projet de loi lui-même. Cependant, les indications fournies par le livre blanc permettent déjà de se faire une bonne idée de l’objectif du gouvernement. Et par la conception de la société québécoise qu’il véhicule et par les solutions qu’il propose, ce document contredit malheureusement les vues de milliers de Québécois et aussi une longue tradition historique qui a été jusqu’à ce jour l’un des plus beaux titres de fierté du Québec.

 

Rejoignant en cela une conviction largement répandue, les auteurs du livre blanc énoncent d’abord un postulat qui est l’une des grandes pierres d’assise du nationalisme canadien-français et de sa version dominante, le nationalisme québécois. Pour eux, le problème de la langue française au Québec ne saurait se ramener au seul droit pour chaque individu de s’exprimer dans cette langue quand il s’adresse aux organismes gouvernementaux, aux administrations scolaires, à sa femme ou à ses enfants. Refusant de considérer la langue comme un simple instrument d’expression, les auteurs affirment au contraire qu’elle définit une culture et un milieu. Ici, concluent-ils, la langue française coïncide avec une société.

Ces affirmations n’ont rien d’étonnant ou d’inédit. Elles reflètent une conviction qui a toujours nourri le peuple canadien-français. Si les Canadiens français ont réussi à survivre malgré tant de circonstances défavorables, ce ne fut pas pour le seul plaisir de parler une langue différente, mais parce qu’ils voulaient préserver et développer une identité qui allait bien plus loin que la langue. Quand les auteurs du livre blanc concluent que le problème linguistique implique une culture originale, un mode d’être, de penser, d’écrire, de créer, de se réunir, d’établir des relations entre les groupes et les personnes, et même de conduire les affaires, ils ne s’écartent par conséquent en rien d’une tradition familière. Ils la prolongent au contraire dans des accents d’une émouvante dignité.

Mais la communauté canadienne-française du Québec a réussi jusqu’à maintenant à assurer son propre développement tout en assurant à sa minorité anglophone le traitement le plus libéral dont ait bénéficié aucune minorité en Amérique du Nord. Jalouse de ses propres droits, la majorité québécoise n’a jamais cru que l’épanouissement de ceux-ci passait par la négation ou le rétrécissement de ceux de la minorité. Elle a toujours reconnu, au contraire, le droit de la minorité anglophone à une existence propre et à un réseau d’institutions qui en étaient l’expression logique.

Dans le domaine économique, le libéralisme de la majorité avait malheureusement donné lieu à une véritable domination de la minorité à laquelle il importait de mettre un terme. De même, dans le domaine scolaire, un problème aigu avait surgi depuis le dernier conflit mondial au sujet de l’inscription massive des enfants d’immigrants dans les écoles anglaises. Dans la plupart des autres secteurs, par contre, les institutions québécoises reflétaient fidèlement la culture et l’esprit de la majorité sans pour autant porter atteinte aux droits de la minorité anglophone.

On avait longtemps parlé d’égalité. C’était en fait de priorité du français, assortie d’une reconnaissance libérale des droits de la minorité, qu’il s’agissait. C’est ce que tente, fort malhabilement à certains égards, de confirmer la loi 22, laquelle fut hélas mal comprise de part et d’autre.

 

Or, avec le livre blanc, on s’éloigne de cette perspective pour entrer dans un champ de vision qui accentue beaucoup plus fortement la prédominance de la langue majoritaire, qui l’accentue même au point que les droits de la minorité anglophone s’en trouvent gravement rétrécis.

Si un milieu de vie est en cause, écrivent les auteurs du livre blanc, on doit reconnaître l’importance décisive, pour chaque société humaine, d’une langue prédominante. Autant la pluralité des moyens d’expression est utile et féconde sur un même territoire, autant il est nécessaire que, comme un préalable, un réseau de signes communs rassemble les hommes.

Ce langage est séduisant. S’il annonçait uniquement un train de mesures visant à ouvrir aux membres de la minorité le libre accès à la langue et à la culture de la majorité, on y souscrirait volontiers. En pratique, cependant, il sert de préambule à un programme d’uniformisation linguistique qui risque d’entraîner, dans un grand nombre de domaines, un véritable rétrécissement des droits linguistiques de la minorité.

Cela commence par la suppression apparente de l’article 133 de l’AANB, qui garantit l’usage du français et de l’anglais à l’Assemblée nationale et devant les tribunaux. Cet article, en soi, n’a rien de malin. Il n’a empêché jusqu’à ce jour ni l’Assemblée nationale ni les tribunaux québécois (y compris ceux qui relèvent d’Ottawa) d’être très fortement imprégnés par la culture et l’esprit de la majorité. Par contre, il a en même temps fourni aux membres de la minorité une protection efficace et stable. Selon le livre blanc, il serait toutefois appelé à disparaître, vu qu’à l’avenir, l’usage de l’anglais devant les tribunaux et dans la préparation des lois serait soumis à des restrictions inédites.

Dans le domaine scolaire, le gouvernement s’apprête, selon le livre blanc, à instituer entre citoyens des distinctions qui procèdent à leur face même d’une vision fort étriquée des droits de la minorité. Vouloir interdire l’accès de l’école anglaise à des enfants de foyers anglophones sous prétexte que leurs parents ne seraient pas nés ici, c’est instituer une distinction odieuse entre citoyens natifs du Québec et citoyens originaires d’ailleurs, comme si tous, une fois acquise la citoyenneté pour les nouveaux venus, ne devaient pas être rigoureusement égaux devant la loi. C’est aussi limiter tout à fait arbitrairement l’appartenance à la minorité anglophone, au mépris des réalités les plus évidentes. C’est enfin vouer cette minorité à une extinction progressive, en donnant hypocritement l’air de s’intéresser à son sort.

Il faut rattacher à une même inspiration jalousement possessive et étroite deux autres dispositions du projet gouvernemental ayant trait à la langue de l’administration publique et à l’affichage.

En permettant aux membres de la minorité de s’adresser à l’administration publique en anglais et en leur faisant entrevoir qu’ils pourront recevoir une réponse dans leur langue, les auteurs du livre blanc commencent par offrir un suçon aux anglophones. Mais c’est, semble-t-il, pour mieux les préparer aux contraintes qui viendront ensuite. S’il n’en tient qu’au livre blanc, toutes les municipalités, toutes les commissions scolaires devront en effet, désormais, fonctionner uniquement en français, à l’image de l’État lui-même dont on nous rappelle quelles ne sont que des émanations. Il est déjà choquant pour l’oreille de s’entendre dire que les corps locaux, qu’on croyait être l’expression première de la démocratie vécue, ne sont que des émanations de Dieu le Père qui siège à Québec. Il l’est non moins d’apprendre que, pour entrer dans le grand jeu du scoutisme culturel qu’on nous propose, ces corps devront désormais fonctionner uniquement en français, indépendamment de la langue de leurs contribuables.

Dans la même veine, il faut citer les passages relatifs à l’affichage. Celui-ci, pour faire plaisir aux auteurs du livre blanc, ne devrait plus à l’avenir se faire qu’en français. Il s’agit là d’une disposition franchement abusive, et nettement contraire aux principes les plus élémentaires de la liberté d’expression. Qu’on rende obligatoire l’affichage français, comme le prescrivait la loi 22, cela est logique et juste ; qu’on exige que le français ne soit jamais traité moins bien que toute autre langue, cela se défend non moins bien. Vouloir aller plus loin, c’est risquer toutefois d’enfreindre des libertés mille fois plus fondamentales que la cause que l’on veut servir. Une même observation s’impose à propos d’une autre disposition suivant laquelle les grandes corporations professionnelles se verraient interdire tout usage de l’anglais dans leurs communications avec leurs membres.

 

Il reste évidemment à analyser l’un des chapitres les plus importants du livre blanc, celui qui traite de la langue des entreprises, du travail et des affaires. Cela nécessitera un examen distinct. Déjà, cependant, les passages du livre blanc que nous avons évoqués traduisent une vision exagérément pessimiste du rapport actuel des forces linguistiques au Québec et une conception à la fois abusive et naïve du rôle qui incombe à l’État en ces matières. Le véritable intérêt du Québec ne saurait résider dans des politiques de cette nature.