Il faut repenser la politique linguistique québécoise

«Entre 1977 et 2017, le contexte québécois de la loi 101 a connu de grandes transformations, imprévisibles en 1977», écrit le sociologue Guy Rocher, corédacteur de la loi 101.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir «Entre 1977 et 2017, le contexte québécois de la loi 101 a connu de grandes transformations, imprévisibles en 1977», écrit le sociologue Guy Rocher, corédacteur de la loi 101.

Le 26 août 2017 marque le 40e anniversaire de l’adoption de la loi 101 au Québec. Pour l’occasion, Le Devoir a invité différentes personnalités à réfléchir à l’histoire de cette loi et à son influence. Une série qui se poursuit toute la semaine dans la page Idées.

La loi 101 est une loi nationale. Elle est liée à l’identité de la nation québécoise, parce qu’elle en dit le coeur, la langue française. La loi 101 a contribué à cette identité, et continue à le faire, mais dans un contexte sociopolitique qui a évolué, qui n’est plus celui de 1977, nous imposant du même coup de repenser notre politique linguistique québécoise.

La loi 101 et la Révolution tranquille

La Charte de la langue française n’est pas apparue comme par magie sur la scène politique québécoise. Sa gestation s’est produite sur plusieurs années, elle a une histoire. Sans invoquer un passé lointain, rappelons que la loi 101 de 1977 est étroitement liée à la Révolution tranquille des années 1960. En effet, la loi 101 découle directement du « Maître chez nous », qui voulait dire bien des choses. Cette formule annonçait avant tout, ainsi l’interprétait-on, la prise en charge de notre économie québécoise par l’État et la collectivité, le contrôle de nos ressources naturelles et le rapatriement de leurs revenus.

Mais le « Maître chez nous » impliquait plus en profondeur l’affirmation d’une identité québécoise qui allait se substituer à l’identité canadienne-française. C’est au coeur de la Révolution tranquille que cette substitution s’est produite. Les Canadiens français deviennent des Québécois, en même temps qu’on voulait donner une connotation inclusive à notre appellation, pour que tout citoyen du Québec se sente bel et bien Québécois.

Cette transition vers l’identité québécoise était préparatoire à la loi 101. Elle en fut assurément une condition essentielle. Elle allait donner son sens national à la loi 101. La fonction identitaire portée par cette loi trouva sa source dans cette dimension fondamentale de la Révolution tranquille.

L’autre mutation opérée par la Révolution tranquille, et qui fait partie du contexte de la loi 101, c’est la transformation de l’État québécois. À compter de 1960, il devient interventionniste en matière économique, sociale et culturelle. Il contribue directement à la promotion des intérêts économiques des Québécois et de la société québécoise. Il se charge de l’ensemble du système de l’éducation, financièrement et pédagogiquement, il crée un ministère de la Culture. C’est dans cette même foulée que le législateur québécois a entrepris de légiférer en matière de politique linguistique.

La « crise linguistique »

De 1967 à 1977, le Québec a vécu une grande crise linguistique, la plus importante de son histoire. Dix années charnières dans l’histoire moderne du Québec, où les Québécois furent à la recherche de ce qu’ils étaient, de ce qu’ils sont. L’élément déclencheur en fut le fait apparu dès le début des années 1968 comme une menace à la communauté francophone : l’anglicisation à peu près systématique des enfants issus de l’immigration, par leur adhésion massive à l’école anglaise plutôt qu’à l’école française. On peut dire que ce choix pouvait aisément être interprété comme un rejet, le rejet de l’école française et, de ce fait, de la communauté québécoise de langue française et de sa culture.

Le « libre choix de l’école » devint un enjeu majeur. La question était simple : devait-on laisser aux parents québécois de toute origine, qu’ils soient « de souche » ou immigrants, le libre choix entre l’école anglaise et l’école française ? Ou fallait-il restreindre l’accès à l’école anglaise à la seule minorité québécoise de langue anglaise ? Ce dilemme enflamma les esprits, entraînant d’importantes manifestations de rue et des affrontements, divisant l’opinion publique.

Dans ce climat d’effervescence, le législateur québécois tenta à deux reprises de calmer le jeu, mais sans succès. Le projet de loi no 63 de 1969, qui entérinait le libre choix de l’école, indigna la majorité francophone. En 1974, le projet de loi no 22, qui imposait aux enfants des immigrants des « tests linguistiques » pour accéder à l’école anglaise, choqua la minorité anglophone et les communautés ethniques. Pour comprendre la loi 101, son « esprit » et sa substance, il faut la situer dans le contexte de cette crise linguistique de la décennie 1967-1977. L’arrivée-surprise au pouvoir du Parti québécois le 15 novembre 1976 s’inscrit dans le cadre de cette « crise » : c’est en bonne partie l’opposition au projet de loi no 22 qui porta le Parti québécois au pouvoir.

40 ans plus tard

Entre 1977 et 2017, le contexte québécois de la loi 101 a connu de grandes transformations, imprévisibles en 1977. On peut en nommer au moins quatre.

Primo, la loi 101 a été conçue en 1977 pour assurer le statut du français dans la société québécoise elle-même, sur son territoire propre. En 2017, la politique linguistique devrait être pensée pour un Québec traversé par la mondialisation sous toutes ses formes, surtout culturelle.

Secundo, en 1977, la langue anglaise est dominante par la force de l’histoire, celle de la colonisation par la Grande-Bretagne de l’économie, des milieux de travail, concrètement affirmée dans l’affichage public et privé. En 2017, la langue anglaise américaine s’est répandue comme langue de communication bien en dehors du Commonwealth et connaît chez les Québécois une attraction historiquement inédite. Un nombre sans cesse croissant de Québécois sont bilingues, surtout chez les jeunes.

Tertio, au cours des dernières décennies, les technologies de l’information et des communications ont explosé, principalement à l’avantage de l’anglais sur toutes les autres langues.

Quarto, la situation du français ne suscite plus d’émotion chez un nombre suffisant de Québécois pour inquiéter les dirigeants politiques, malgré tous les indices de la fragilisation du français.

Ce qui a permis aux tribunaux québécois et canadiens d’affaiblir périodiquement la loi 101, et le législateur québécois de le faire lui-même aussi, sans provoquer aucune manifestation de rue. Comme si la « crise linguistique » était chose du passé.

Et pourtant

Le Québec vit toujours une « crise linguistique », une crise larvée, une crise étouffée. Statistique Canada, organisme peu enclin au nationalisme québécois, vient de sonner ce qui pourrait être, devrait être, la fin de la récréation. Malgré la loi 101, 40 ans après sa proclamation, le français est en recul au Québec, que ce soit comme langue maternelle, comme langue d’usage ou comme langue parlée à la maison. Voici donc maintenant la crise linguistique chiffrée, et de forte manière.

Un gouvernement qui voudrait réagir, faire face à la situation, devrait prendre un certain nombre de mesures. En 2017 comme en 1967, la francisation et l’intégration culturelle des immigrants font toujours problème. L’école et le milieu de travail sont les deux lieux de l’intégration des immigrants. En ce qui concerne l’école, les rédacteurs de la loi 101 étaient persuadés d’aller très loin en imposant leur loi au secondaire aussi bien qu’au primaire. La suite des choses nous fait maintenant comprendre qu’il faudrait revenir à l’intention de la loi 101 et l’imposer au niveau collégial. Charles Castonguay n’a pas hésité à intituler son dernier ouvrage Le libre choix au cégep. Un suicide linguistique (Éditions du Renouveau québécois, Montréal, 2017).

Quant au milieu de travail, les comités de francisation y sont les principaux acteurs. Ils ont fait un bon travail quand ils ont été bien appuyés, par la FTQ en particulier. Mais leur efficacité est fragile et souvent temporaire. Ils auraient besoin que l’État assoie leur pouvoir de façon claire, aux yeux de leur employeur, et de recevoir un appui financier qui leur fait terriblement défaut.

De plus, compte tenu de l’importance que ces milieux de travail ont pour l’intégration des nouveaux venus, il faudrait d’urgence étendre l’application de la loi 101 aux entreprises comptant entre 11 et 49 employés.

Enfin, la loi 101 a été conçue pour assurer le statut du français comme langue de communication. Il faudrait maintenant la repenser comme langue de culture, dans le contexte global de la culture québécoise, dans la perspective de l’enrichissement mutuel nécessaire de la langue française québécoise et de la culture québécoise.

Bref, quand il s’agit du statut et de l’avenir de la langue française au Québec, si l’on ne doit pas être pessimiste, il est incongru d’être optimiste. Alors, peut-on espérer que cet anniversaire marque la réouverture du chantier de la politique linguistique québécoise ?

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17 commentaires
  • Pierre Desautels - Abonné 19 août 2017 06 h 43

    Merci.


    Merci pour ce texte, Monsieur Rocher. Vous cernez bien, comme toujours, l'ensemble du dossier, avec des précisions qui doivent encore être publiées, car, avec le temps, elles sont presque oubliées.

    Espérons que la classe politique en prendra note, car il semble que l'application de la loi 101 dans les cégeps et la langue de travail, cela n'intéresse aucun des partis politiques au Québec, du moins à ce jour.

    • Johanne Fontaine - Abonnée 19 août 2017 15 h 28

      Vous avez raison au sujet de Guy Rocher:
      Guy Rocher,
      notre Noam Chomsky à nous...

      Mais à l'instar d'un Chomsky,
      qui avoue humblement dans Requiem for an american dream,
      n'avoir pas anticipé la virulence de la réaction aux Civil Rights
      Guy Rocher a peut-être
      à l'époque,
      sous-estimé l'ampleur de la crise du français.

    • Claude Bariteau - Abonné 20 août 2017 09 h 00

      Mme Johanne, ce n'est peut-être pas l'ampleur de la crise du français que M. Rocher a peut-être sous-estimé, mais l'ampleur du pouvoir canadien comme du pouvoir britannique dont il est la copie-conforme.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 août 2017 07 h 04

    … certes !

    « Alors, peut-on espérer que cet anniversaire marque la réouverture du chantier de la politique linguistique québécoise ? » (Guy Rocher, Sociologue/corédacteur, professeur émérite, U Mtl)

    Bien sûr que certes, ou selon ?, il est bien de souhaiter une telle « réouverture », d’autant plus nécessaire que, devant-derrière des politiques comme invitant les québécois à redevenir « canadiens-français », le Québec, de ce jour et s’en dormant ou restant assis sans réagir, risque ou-bien de s’aliéner, ou-bien d’aliéner sa propre nature-mémoire, son propre cœur !

    Bien sûr que …

    … certes ! - 19 août 2017 -

  • Jean Lapointe - Abonné 19 août 2017 08 h 12

    Une loi 101 pour le Québec pays.

    «Le Québec vit toujours une « crise linguistique », une crise larvée, une crise étouffée.» (Guy Rocher)

    Je m'étonne du fait que monsieur Rocher ne nous rappelle pas que la loi 101 n'a pas été conçue pour un Québec province du Canada mais pour un Québec en voie de devenir un pays indépendant.

    La loi 101, si je me souviens bien, n'était considérée que comme la mise en place de conditions pouvant permettre aux Québécois d'avoir le goût d'opter pour l'indépendance. C'était en quelque sorte un avant-goût de ce que le gouvernement Lévesque voulait que le Québec devienne 1980.

    Alors, à partir du moment où la Loi 101 est une loi qui s' applique dans un Québec province du Canada sans plus, il me semble qu' elle ne peut pas être perçue comme une loi libératrice mais comme une loi contraignante. Dans certains milieux on ne s'y conforme que parce que on n' a pas le choix, et donc à contrecoeur, et on n'attend que des occasions se présentent pour en réduire la portée.

    Ce que je veux dire c'est qu'à mon avis on doit repenser la Loi 101 que dans la perspective de l'indépendance du Québec. Elle ne saurait avoir de sens autrement surtout quand on sait que pour Ottawa le pays doit être un pays où on valorise surtout le bilinguisme y compris au Québec, ce qui a beaucoup plus d'attrait pour bien des gens.

    Il m'apparaît donc comme inutile de repenser la politique linguistique du Québec si on ne la resitue pas dans la perspective de son indépendance. Autrement elle ne pourra que continuer à déplaire même à beaucoup de francophones parce qu' ils ne pourraient pas la trouver satisfaisante compte de ce qu'ils souhaitent pour eux-mêms.

    Une loi qui déplaît à une bonne partie de la population parce que considérée comme un mal nécessaire à éliminer éventuellement et qui déplaît à une autre partie de la population parce que insuffisante à leur goût, non sans raison, ne peut pas avoir d'avenir à moins qu'on lui redonne le sens qu' on lui avait donnée lors de son adoption.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 20 août 2017 08 h 16

      Si vous regarder les chiffres de statistique Canada, le bilinguisme n'a d'attrait qu'au Québec.

    • Claude Bariteau - Abonné 20 août 2017 09 h 03

      M. Lapointe, vous mettez le doigt sur le vrai « bobo ». Une loi provinciale demeure une loi de protection. Une loi d'un pays est une loi d'affirmation.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 août 2017 16 h 20

      Monsieur Lapointe...votre commentaire se passe... de commentaires. Tout est dit avec fierté . Merci de l'avoir fait si élégamment.

  • Josée Duplessis - Abonnée 19 août 2017 08 h 14

    Article qui vient à point.
    Il est urgent d'abord de questionner les dirigeants quand ils se présenteront devant l'électorat.
    Vont-ils se reéoccuper de ce constat? Si oui ça ne sera pas assez.
    Si c'est non, ils ne devraient pas diriger le Québec.

    Le prochaine gouvernement devra prendre un engagement ferme d'élargir les mesures de la loi 101 à l'avantage du français et de lui donner les outils pour faire appliquer ces mesures.
    Rien de moins.
    Si non dehors.

  • Claire Dufour - Inscrite 19 août 2017 09 h 18

    Monsieur Rocher

    Vous avez été mon maître à penser lors de mes cours de sociologie il y a quelques nombreux 24 heures...Aujourd'hui encore la pertinence de vos propos est toujours bien présente. Je constate, autour de moi, l'indifférence face à la langue française; c'est comme si l'on voulait en faire une langue pour des cercles fermés. Il faut redonner ce sentiment d'importance de parler le français, peu importe les circonstances. Le travail ne sera pas une sinécure mais il n'y a pas 36 solutions...Faire du Québec un pays!!!

    • Johanne Fontaine - Abonnée 19 août 2017 15 h 31

      Le projet, pour être agréé,
      devrait inclure l'appartenance à l'Union Européenne