Charlottesville: une bataille pour Jefferson

Jeunes et moins jeunes parlent quotidiennement de Thomas Jefferson sur le campus de l’Université de Virginie, là où se retrouve une statue de lui.
Photo: iStock Jeunes et moins jeunes parlent quotidiennement de Thomas Jefferson sur le campus de l’Université de Virginie, là où se retrouve une statue de lui.

Les événements tragiques survenus à Charlottesville le 12 août 2017 ont illustré la haine d’une laideur sans nom qui demeure présente au sein de la société américaine. Les répercussions des actes commis dans la foulée d’un rassemblement de groupes d’extrême droite ont été telles que le président Trump s’est vu dans l’obligation de dénoncer, tardivement, ces organisations promouvant la haine.

Si l’on a fait grand bruit du prétexte de cette manifestation — l’opposition au retrait de la statue du général confédéré Robert E. Lee d’un parc situé au coeur de Charlottesville rebaptisé Emancipation Park en juin dernier —, on a très peu parlé de la symbolique d’événements survenus la veille de l’attentat meurtrier dans cette petite ville universitaire d’à peine plus de 45 000 habitants.

Tard dans la soirée du 11 août, des centaines de manifestants, qui s’étaient déplacés pour le rassemblement Unite the Right du lendemain, se sont rendus sur le campus de l’Université de Virginie pour y manifester, torches Tiki de jardin à la main. Les images de cette procession haineuse sur un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO donnent froid dans le dos.

Après avoir contourné la rotonde — bâtiment central de l’université —, ces individus associés à des groupes suprémacistes blancs et néonazis se sont regroupés autour de la statue de Thomas Jefferson, l’auteur principal de la Déclaration d’indépendance américaine et le fondateur de cette université. S’en est suivie une scène hautement chargée de symbolisme historique : un petit groupe de jeunes contre-manifestants ont ceinturé le monument de Jefferson, comme s’ils tentaient de le protéger, pendant que leurs opposants scandaient des slogans haineux tels que « Jews will not replace us ». Sans grande surprise sont survenus quelques accrochages violents qui s’avérèrent annonciateurs de la tragédie du lendemain.

Appropriation

Cette scène peut paraître anecdotique en comparaison avec l’acte de terreur perpétré samedi, mais elle traumatisera sans doute la communauté de Charlottesville. Thomas Jefferson, natif de la région, est une figure vénérée à Charlottesville. Son domaine Monticello est l’attraction touristique la plus populaire de cette petite ville. Jeunes et moins jeunes parlent quotidiennement de T. J. sur les grounds de l’Université de Virginie, qui célébrera son 200e anniversaire en octobre prochain.

Des groupes, tant conservateurs que progressistes, ont l’habitude de s’approprier des citations de l’enfant chéri de Charlottesville pour servir leurs idéologies, tel que le démontre Andrew Burstein dans son ouvrage Democracy’s Muse. Or, en traversant le village universitaire élaboré par Jefferson au début du XIXe siècle et en se massant autour de sa statue vendredi dernier, les militants d’extrême droite ont pris d’assaut tant idéologiquement que physiquement le mythe de Thomas Jefferson. Pour ces groupes suprémacistes, la part d’ombre de l’héritage jeffersonien est séduisante et ils ne se gênent pas pour l’embrasser afin de s’approprier l’image du troisième président américain.

En effet, bien que Jefferson soit une idole à Charlottesville, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une figure mythique complexe. Cet homme blanc posséda près de 600 esclaves d’origine africaine durant sa vie, et pourtant, on lui doit ces célèbres mots écrits en 1776 : « tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Trump a d’ailleurs maladroitement rappelé cette page d’histoire lors de sa turbulente conférence de presse du 15 août, durant laquelle il attribua une part du blâme de la tragédie à ce qu’il désigna comme la gauche alternative.

De surcroît, le chef-d’oeuvre architectural et intellectuel de Jefferson, l’Université de Virginie, fut construit par une main-d’oeuvre servile — l’université travaille actuellement à la mise sur pied d’un monument commémoratif en l’honneur de ces bâtisseurs. Ainsi, l’un des pères fondateurs de la république américaine, qui prêcha l’égalité entre tous les hommes, dépendait de l’esclavage pour assurer son train de vie.

C’est cette même « institution particulière » que le général Lee, personnage historique au nom de qui des groupes haineux occupèrent Charlottesville le 12 août, tenta de préserver en menant les troupes du Sud confédéré durant la guerre civile qui déchira le pays de 1861 à 1865. La relation ambiguë entretenue par Jefferson avec l’esclavage se transpose également sur un plan plus personnel : en effet, les historiens estiment que, après le décès de sa femme Martha, Jefferson partagea sa vie et eut au moins six enfants avec l’une de ses esclaves, Sally Hemings. Après avoir caché ce fait pendant des décennies, l’équipe de conservation de Monticello, l’impressionnant musée dédié à la vie de Jefferson, s’apprête à reconstituer la chambre où elle résida.

L’attentat survenu dans une rue traversant le pittoresque Downtown Mall de cette charmante ville universitaire rappelle aux citoyens de Charlottesville que, même s’ils vivent dans une bulle progressiste, ils ne sont pas pour autant à l’abri des dommages collatéraux des guerres culturelles divisant le pays. Sans oublier que la ville indépendante de Charlottesville et le comté d’Albemarle sont encerclés par des circonscriptions qui appuyèrent Donald Trump le 8 novembre 2016.

À quelques dizaines de kilomètres au sud de cette ville, il n’est pas surprenant d’apercevoir périodiquement un drapeau ou un autre symbole confédéré sur une voiture ou une maison. Les groupes d’extrême droite semblent avoir décidé de faire de l’un de ces symboles, la statue de Lee à Charlottesville, un exemple à l’échelle nationale. Ce faisant, ils écorchèrent au passage la vision progressiste idéalisée de Thomas Jefferson, pilier de l’identité de Charlottesville et de l’Université de Virginie.

Cette petite communauté, qui continue d’apprivoiser sa propre histoire, a déjà fait preuve de résilience dans les derniers jours et ressortira grandie de cette hideuse démonstration de haine. Il y a fort à parier que ce processus de guérison passera par la réaffirmation de sa version du mythe de Jefferson.

3 commentaires
  • Maurice Langevin - Inscrit 18 août 2017 10 h 21

    Ne faudrait-t-il pas mentionner que Sally Hemmings n'avait que quatorze ans et lui plus de quarante (c'était vieux en ce temps-là.)

    Le terme -homme- au temps de ce monsieur: homme blanc; propriétaire, riche, très riche, esclavagiste....

    Misère de misère, il faut donner un salaire aux esclaves aujourd'hui.

    Les femmes et tout autre bipèdes humains: du bétail.

    Cette idée, consciemment et inconsciemment est toujours vivace dans certains cerveaux....

  • René Pigeon - Abonné 18 août 2017 13 h 36

    N’est-ce pas la lâcheté que nous commettons tous sur divers enjeux de la vie ?

    L’auteur écrit : « on lui doit ces célèbres mots : « tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». … l’un des pères fondateurs de la république américaine, qui prêcha l’égalité entre tous les hommes, dépendait de l’esclavage pour assurer son train de vie. … La relation ambiguë entretenue par Jefferson avec l’esclavage se transpose également sur un plan plus personnel : … après le décès de sa femme Martha, Jefferson partagea sa vie et eut au moins six enfants avec l’une de ses esclaves, Sally Hemmings. »

    La relation ambiguë avec l’esclavage s’avère également pour Washington, Madison et 10 autres présidents qui ont possédé des esclaves (NY Times, July 2, 2017, Garry Wills, « The Constitution of the USA ; The Child of Enlightenment»).

    L’auteur de l’essai pourrait-il citer des faits qui nous aideraient à comprendre la contradiction entre les déclarations et les gestes des pères fondateurs des É-U ?
    Ces 3 hommes ne croyaient pas possible d’entreprendre et mener à terme deux révolutions en une étape par un même groupe d’hommes : constituer un pays neuf et émanciper les esclaves. « La politique est l’art du possible » on dit plus d’un politicien. Ils ont choisi de ne pas confronter la volonté de la faction dominante (majoritaire ou non) et de laisser à une autre génération de corriger la contradiction entre les lois esclavagistes et la déclaration voulant que « tous les hommes sont créés égaux … doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ».

    N’est-ce pas la lâcheté que nous commettons tous sur divers enjeux de la vie collective, jusqu’à la plus petite échelle quotidiennement, obéissant à une loi du plus fort, du « consensus », qui continue de s’appliquer à degré, espérons, décroissant avec le développement de la démocratie ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 août 2017 14 h 13

    À peu près à la même époque,

    le pays des droits de l'Homme, la France, avec Napoléon à sa tête, faisait la guerre aux ancêtres des Haïtiens pour rétablir l'esclavage.