Comprendre la tragédie haïtienne

La vie a repris, au milieu des ruines de Port-au-Prince, qui ont perduré depuis longtemps.
Photo: François Pesant Le Devoir La vie a repris, au milieu des ruines de Port-au-Prince, qui ont perduré depuis longtemps.

L’anthropologue américain Ira Lowenthal résume d’une formule célèbre la tragédie haïtienne. « Plus que la deuxième plus ancienne république du Nouveau Monde, fait-il remarquer, plus même que la première république noire du monde moderne, Haïti fut la première nation libre d’hommes libres à apparaître dans la constellation naissante des colonies européennes d’Occident, tout en leur résistant. »

Puis s’ensuivent deux « siècles de solitude », pour l’essentiel des luttes politiques fratricides qui ont achevé de faire d’Haïti un argument empirique essentiel à la thèse d’entité chaotique ingouvernable. Un pays « sans souveraineté », c’est-à-dire un État failli où « il devient acceptable, sinon légitime, que la communauté internationale intervienne dans ses propres affaires, voire se substitue à une autorité devenue déficiente et même défaillante afin de rétablir l’ordre ».

Myopie collective

L’extrême sous-développement d’Haïti et sa pauvreté endémique ont des causes structurelles bien documentées. Ils résultent, en particulier, d’une croissance démographique non maîtrisée, de l’érosion des terres arables, du virage raté à l’économie de marché, de l’absence de progrès technologiques et, surtout, de l’échec à mettre en place un État haïtien moderne.

Or, à l’heure où ces questions, et bien d’autres, obligent les élites dirigeantes haïtiennes à penser leurs obligations vis-à-vis des populations et communautés vulnérables du pays en des termes inédits, elles ont manifestement du mal à intégrer le souci du long terme dans leur fonctionnement.

Mais le mal haïtien a aussi des racines historiques plus profondes. Haïti n’a pu préserver son indépendance arrachée héroïquement aux Français en 1804 qu’au prix d’énormes sacrifices. Les États-Unis et les autres puissances coloniales ont catégoriquement refusé de reconnaître la nouvelle nation et lui ont imposé un embargo commercial dévastateur. Lorsque la France s’est finalement ravisée, elle l’a fait en imposant à la nation caribéenne émergente, contre son gré, une lourde indemnité.

Dans son essai Haiti, from the Revolution to the Kidnapping of a President, Randall Robinson, professeur de droit de l’Université de Pennsylvanie, démontre, à la suite de plusieurs autres auteurs, l’effet structurant que ces mesures continuent d’avoir dans le chaos haïtien, tout comme d’ailleurs l’histoire de l’esclavage. « L’économie haïtienne, écrit-il, ne s’est jamais remise des ravages financiers que la France (et les États-Unis) lui a infligés. »

Complicité active

Historiquement, ceux qui ont dirigé le pays en ont certes fait un État prédateur et brutal. En même temps, les gouvernements haïtiens successifs ont pu se maintenir au pouvoir parce que, le plus souvent, ils ont bénéficié de la complicité active d’intérêts étrangers, ce qui leur a permis de brutaliser la population et d’extraire les richesses du pays au détriment des masses pauvres des bidonvilles et de la paysannerie. En revanche, les puissances occidentales n’ont pas toujours montré une égale sympathie envers des dirigeants haïtiens plus progressistes.

Dans La nouvelle dictature d’Haïti (2012), le professeur de l’Université York à Toronto, Justin Podur, soutient, avec un luxe de détails, que cette « politique de doublure » persiste. Selon lui, aujourd’hui, « les rênes du pays se trouvent entre des agences d’aide internationale et des représentants de puissances étrangères ».

Ces exemples démontrent que toute analyse du cas haïtien qui en fait un problème strictement national pourrait être déficiente. L’échec haïtien est d’abord celui des puissances tutélaires dont la présence en Haïti a historiquement moins visé à aider à aborder le chaos social et politique qu’à se disputer le monopole du pays.

En janvier 2010, après qu’un puissant séisme eut dévasté Haïti, coûtant la vie à environ 100 000 personnes et affectant des centaines de milliers d’autres, la « communauté internationale » se précipitait au chevet du pays meurtri, s’engageant à aider à mieux le reconstruire. Environ sept ans plus tard, les faits démontrent qu’Haïti pourrait plutôt devenir le tombeau des Nations unies.

En visite au pays en octobre 2016, le secrétaire général Ban Ki-moon en déplorait la « dévastation absolue », causée alors par l’ouragan Matthew qui avait fait plus de 500 morts. Il en avait profité pour exprimer sa déception devant la faible mobilisation des bailleurs de fonds internationaux.

Deux ans plus tôt, interrogé par le journal américain Miami Herald sur l’épidémie du choléra qui a causé la mort de plus de 8000 Haïtiens, Ban Ki-moon reconnaissait que « les Nations unies [avaient] la responsabilité morale d’aider à mettre fin à l’épidémie que certains imputent aux Casques bleus ».

L’odyssée américaine

En 2004, à la suite de convulsions sociopolitiques, l’ONU déployait en Haïti une mission de stabilisation (MINUSTAH), dotée d’un pouvoir politique et financier important pour, entre autres nobles objectifs, aider à « promouvoir les principes de la gouvernance démocratique et du développement des institutions ».

Sans nier la contribution essentielle de la mission à la stabilisation du pays, il faut mentionner que les maigres progrès réalisés et de graves agressions sexuelles à répétition semblaient toutefois être parmi les raisons principales motivant la décision en avril dernier du Conseil de sécurité de l’organisation de mettre fin à ce qui aura été la plus longue présence (13 ans) de Casques bleus dans un pays des Amériques, pour les remplacer par une force de police plus restreinte.

L’odyssée américaine des Haïtiens est ainsi le point d’orgue d’une tragédie qui se perpétue devant l’insouciance des élites nationales et l’indifférence de la « communauté internationale », réduite à un rôle d’acteurs passifs sinon complices.

3 commentaires
  • André Potvin - Abonné 16 août 2017 13 h 07

    Le gouvernement canadien doit sortir de sa torpeur

    L'évaluation que fait Monsieur Chantal de l'aide interntionnale en Haiti est tout à fait pertinente. Cette question est malheureusement absente du débat actuel alors qu'il devrait être au coeur de toutes les décisions qui devraient être prises au sujet des migrants de toutes provenances, dont ceux de nationalité haitienne.
    À force de critiquer quotidiennemnet le président américain, les médias canadiens et la population en sont venus à oublier les devoirs de leur propre gouvernement canadien. En voulant accueillir tous les réfugiés venant des États-Unis, notre premier ministre a créé des attentes irréalistes de leurs parts et a certainement indisposé le gouvernement américain en lui attribuant le mauvais rôle. Notre premier ministre en a rajouté en tirant un profit personnel et politique lors de son fameux tête-à-tête avec l'ancien président Obama, événement qui fut abondamment médiatisé tant au Canada et qu'aux Étas-Unis. La réalité politique, c'est que notre premier minitre canadien ne peut rester impassible et il doit trouver avec le président Trump des solutions aux flux migratoires actuels et prévisibles dans le futur si n'est rien fait. Il s'agit là de problèmes communs entre nos deux pays qui exigent un accord entre les deux pays. Avenues possibles : prolonger l'accueil des migrants aux États-unis, permettre aux migrants de postuler pour obtenir un statut permanent aux États-Unis, mettre en place des mesures pour assurer le retour des migrants qui le désirent leur retour dans leur payx d'origine, etc. Il est tout simplement disgracieux de constater que le gouvernement met toutes ses énergies à préparer les négociations de la révision de l'Aléna afin de protéger les intérêts éconimiques du Canada sans se soucier des problèmes humanitaires que vivent les migrants et qui créent tant de malaises dans la population canadienne, particulièrement au Québec.
    Par ailleurs, il me semble évident que les gouvernements canadien et américain ne veulent pas les projecteur

  • André Labelle - Abonné 16 août 2017 14 h 23

    RIEN N'A CHANGÉ !

    Voici ce que j'écrivais le 19 janvier 2010

    «LA SOUVERAIETÉ D’HAITI PEUT-ELLE NUIRE ?

    Quand va-t-on comprendre qu’Haïti est un pays ravagé dans tous les domaines mais qui mérite qu’on s’occupe de sa population souffrante depuis si longtemps. Il est impératif que la société internationale prenne toutes les mesures nécessaires pour réduire sa douleur issue de la présente catastrophe mais aussi qu’on l’aide par tous les moyens pour assurer son avenir.

    Il faut absolument dépasser les concepts éculés mais ronflants qui ne font que démontrer une myopie politique évidente, malsaine et irresponsable. Ainsi, nous avons entendu notre ministre Cannon [de l'époque], et d’autres aussi, parler de respect de la souveraineté du gouvernement Haïtien. Quel euphémisme ! Le gouvernement haïtien est-il en mesure d’assurer la survie et la sécurité de sa population ? Pourquoi le serait-il plus qu’avant la catastrophe ? La communauté internationale, pour des apparentes raisons politiques devrait-elle laisser un gouvernement sans autorité, sans outils, dépourvus de tout, administrer la reconstruction complète d’un pays aux niveaux politique, social, économique, au plan de la santé et de l’éducation? Ce serait la porte ouverte, le bar ouvert vers la corruption tous azimuts et priverait certainement une population qui le mérite du droit de vivre en paix, en santé et en sécurité chez eux.

    Ni les USA, ni la France, ni le Canada, ni la Chine, ni le Brésil ne doivent s’accaparer l’autorité pour la reconstruction de ce pays dévasté par des siècles de malheur. Même la faiblesse de l’ONU semble clairement démontrée par la catastrophe Haïtienne. N’est-il pas temps de chercher d’autres solutions. En Haïti il n’y a ni pétrole ni or d’aucunes sortes. Il n’y a que des humains qui souffrent et qui meurent prématurément sous le regard de la planète toute entière.

    Si les nations de la planète se donnent réellement la main il y a moyen de significativement aider Haïti. On entend fréquemme

  • André Potvin - Abonné 16 août 2017 15 h 21

    Le gouvernement canadien doit sortir de sa torpeur (suite)

    Par ailleurs, il me semble évident que les gouvernements canadien et américain ne veulent pas braquer les projecteurs sur l'état actuel de Haiti. Il faut comprendre que les États-Unis et le Canada sont les principaux bailleurs de l'aide internationnale accordée à Haiti (peut-être aussi au Honduras et au San Salvador) grâce à nos impôts et aux dons personnels et corporatifs. Le Canada et les États-Unis de même que l'ONU doivent rendre compte des résultats obtenus avec l'aide financière et technique apportée à Haiti, notamment quant à la reconstruction du pays, à son développement économique, à l'organisation politique du pays fondée sur des principes démocratiques, à la sécurité et à l'assistance sociale et autres aspects. Comme tous les citoyens du monde, les haitiens aspirent à vivre dans la dignité et la sécurité dans leur propre pays. Le bien-être des haitiens devrait donc être l'objectif primordial de l'aide internationnale ce qui aurait comme conséquence de réduire l'exode du pays.
    Ce sont là les questions qui devraient alimenter les débats actuels tant au niveau politique que de la population en général. J'aimerais voir les médias, en particulier Le Devoir, traiter des causes profondes du flux migratoire et mettre de la pression sur le gouvernement canadien pour qu'il assume ses responsabilités au bénéfice des migrants et de la population haitienne.
    N.B. J'espère que le peu de commentaires publiés à la suite du texte de Monsieur Chantal ne reflète aucunement l'intérêt des lecteurs pour le sort des migrants.