Immigrants illégaux, un terme à proscrire

L’appellation migrant illégal invite à imaginer le pire et alimente les préjugés défavorables envers des personnes dont, au fond, on ne sait pas grand-chose.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’appellation migrant illégal invite à imaginer le pire et alimente les préjugés défavorables envers des personnes dont, au fond, on ne sait pas grand-chose.

La mobilité fait partie de la condition humaine. L’organisation internationale basée sur la souveraineté des États et sur leurs frontières exige des politiques migratoires intelligentes. Celles-ci reposent sur plusieurs facteurs, dont la coopération internationale et une opinion publique bien informée.

Le choix du langage et de la terminologie dans le discours public n’est pas toujours innocent, et rarement sans conséquence. Par exemple, l’expression fréquemment employée dans le contexte des conflits armés est celle de civils innocents, pour désigner une population qu’il est interdit de cibler en temps de guerre.

En fait, cette catégorie n’existe pas en droit. Le droit de la guerre distingue tout simplement les combattants des civils. Ajouter le mot innocent n’est pas sans conséquence en ce qu’il laisse entendre que ce ne sont pas tous les civils qui ont le droit d’être protégés, mais seulement les civils innocents. Cela sous-entend, par exemple, que les civils qui sympathisent avec un groupe armé, ou le soutiennent politiquement, ne devraient pas être protégés.

Ce choix de terminologie n’est donc pas sans conséquence. De la même façon, on utilise souvent l’expression « les femmes et les enfants » pour exprimer la vulnérabilité intrinsèque d’un groupe de personnes, en contraste avec les hommes. Ce choix de terminologie sert à infantiliser les femmes, dont la vulnérabilité est contextuelle, évidemment bien différente de celle des enfants, et accompagnée de capacités et de résilience propres à tous les adultes.

Catégories

Les avocats adorent les catégories. Plus elles sont larges, moins elles sont utiles dans certains contextes. Par contre, plus elles aspirent à la précision, plus elles risquent d’être dangereuses si elles occultent de façon préjudiciable des réalités pertinentes. C’est le cas à mon avis de l’expression « immigrants illégaux ».

En premier lieu, bien qu’une conduite puisse être illégale, ça ne rend pas en soi la personne illégale.

Par exemple, une personne qui n’a pas payé ses impôts à temps, ou en entier, n’est généralement pas décrite comme un contribuable illégal. Ce choix de terminologie n’est pas sans conséquence. Il contribue à la perception négative des migrants en situation d’irrégularité en confondant les circonstances qui entourent leur condition.

Par exemple, on présume le plus souvent qu’un immigrant illégal est quelqu’un qui est entré au pays de façon illégale (par exemple avec un faux passeport, ou encore en utilisant les services d’un passeur pour éviter les postes de contrôle frontalier). En réalité, la plupart des personnes qui se trouvent en situation d’irrégularité quant à leur statut migratoire sont entrées au pays légalement mais ont enfreint certaines conditions de leur visa (par exemple en ne quittant pas le pays avant la date d’expiration du visa, ou encore en enfreignant certaines de ses restrictions reliées au travail).

La prétendue illégalité présente donc un éventail de nuances quant à la sévérité de l’infraction et l’appellation migrant illégal invite à imaginer le pire et alimente les préjugés défavorables envers des personnes dont, au fond, on ne sait pas grand-chose.

Libre choix

Pire encore, on associe inévitablement l’illégalité au choix. En décrivant correctement les réfugiés comme des personnes qui n’avaient pas le choix de fuir leur pays où elles étaient persécutées, on laisse entendre, sans faire d’autre distinction, que tous les autres qui traversent les frontières le font par libre choix. Les juristes comprennent bien que les notions de choix et de consentement sont complexes et contextuelles : le consentement libre et éclairé à une procédure médicale ou à une activité sexuelle n’est pas nécessairement apprécié de la même façon que le choix du consommateur de répondre à une publicité qu’il a mal interprétée.

Il y a donc encore là un éventail des circonstances qui déterminent, dans un contexte donné, si des personnes font des gestes par libre choix. Les changements climatiques qui conduisent à la désertification ou qui provoquent des catastrophes naturelles, la pauvreté extrême et la famine peuvent provoquer des déplacements massifs de population qui n’ont aucune semblance de libre choix. Sur un plan plus personnel, le désir de rejoindre un enfant ou un parent à l’étranger, par exemple, peut provoquer une impulsion irrésistible de partir. Le choix de le faire dans des circonstances irrégulières peut malgré tout n’être pas excusé.

Les personnes qui meurent presque chaque jour dans la Méditerranée, comme celles qui ont été jetées par-dessus bord par des passeurs sur les côtes du Yémen ces derniers jours, n’étaient peut-être pas toutes certaines de bénéficier du statut de réfugié. Cela dépend en grande partie de leur pays d’origine et des circonstances dans lesquelles elles vivaient, à propos desquelles nous ne savons strictement rien. Il ne s’agit pas ici de mobiliser la sympathie du public par sentimentalisme afin d’excuser des comportements illégaux. Il s’agit plutôt de contrecarrer la xénophobie qui s’alimente facilement du genre de terminologie comme immigrants illégaux.

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33 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 14 août 2017 08 h 08

    Novlangue 101

    Quel beau cours mondialisant d'un des plus puissants organes du politiquement correct.

  • Cyril Dionne - Abonné 14 août 2017 08 h 22

    Nous ne sommes pas la conscience du monde

    Vous mettez tous les immigrants et les réfugiés dans le même panier avec ceux qui ont sciemment brisé la loi pour tricher. Il ne s’agit pas d’une situation d’irrégularité, mais bien d’un geste conscient d’éviter les postes frontaliers afin de se faire arrêter par les autorités. Encore une fois, il s’agit bien d’un consentement libre et éclairé. En quittant les États-Unis, ces illégaux ne faisaient face à aucune persécution et n’avaient fait aucune demande officielle en bonne et due forme après avoir résidé au pays de l’oncle Sam sur un visa de réfugié temporaire pour plus de sept ans. En 2016, Barack Obama avait fait voter une loi pour que les réfugiés temporaires retournent dans leur pays respectif. Donald Trump ne fait qu'appliquer la loi.

    Il y a plus de 29 000 enfants de moins de cinq ans qui meurent à tous les jours selon UNICEF, principalement par des causes évitables comme la diarrhée, le paludisme, l’infection néonatale, la pneumonie, l’accouchement prématuré ou le manque d'oxygène à la naissance. Est-ce que nous allons prendre tous ces gens avec leurs parents? Les migrations de nos jours sont surtout causées par le phénomène de la surpopulation et non pas pour raisons climatiques ou autre. Par contre, le réchauffement climatique est causé par le phénomène de la surpopulation. Si la progression de la population mondiale continue au même rythme, les structures gouvernementales que nous connaissons aujourd’hui dans les pays occidentaux risquent de s’effondrer. Et là, les Nations unies n’existeront plus en plus des emplois bien rémunérés qui s’y trouvent. ;-)

    L’immigration n’est pas un droit, mais bien un privilège tout comme lorsqu’on visite un autre pays. Nous pouvons être empêchés d’y entrer pour quelque soit les raisons. Et nos politiciens ne devraient jamais oublier que sans les contribuables, il n’y a pas de gouvernement. Nous ne sommes pas la conscience du monde.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 14 août 2017 11 h 58

      Examinez vos termes, c'est tout le propos de l'article.
      "Sans contribuables, il n'y a pas de gouvernement."
      Pourquoi pas ? :
      "Sans citoyen, il n'y a pas de gouvernement." Ou "Sans société éclairée, il n'y a pas de gouvernement."
      Votre titre :
      "Nous ne sommes pas la conscience du monde."
      Pourquoi pas ?
      "Nous ne sommes pas les responsables du monde."
      Quant à ce passage : "Les migrations de nos jours sont surtout causées par le phénomène de la surpopulation et non pas pour raisons climatiques ou autre. Par contre, le réchauffement climatique est causé par le phénomène de la surpopulation." Il me semble que ce que vous voulez dire c'est ceci :
      "Si vous faites des enfants, c'est votre problème, pas le nôtre."
      Mais le fait qu'on ait des voitures, des industries et une empreinte écologique très élevée n'implique pas plutôt qu'on est tout aussi responsable de ce qui se passe ?
      On est aussi les grands profiteurs du monde, ceux qui en profitent le plus. Parmi nous, il y a aussi les plus riches du monde, ce n'est pas rien.
      J'espère qu'ils en sont conscient du monde.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 août 2017 17 h 12

      OK M. Garceau.

      Il n’y a pas de contrat social si les pays n’ont pas de moyen de lever des impôts et des taxes pour payer pour les services. C’est beau les citoyens, mais sans argent, rien ne va plus.

      Nous ne sommes pas la conscience du monde. Pour les donneurs de leçons et les bien-pensants, on devrait instituer une taxe spéciale volontaire s’ils veulent faire vivre tous les habitants de la planète. Je suis persuadé que vous seriez le premier à y mettre plus de 10% de vos revenus.

      Encore une fois, ce n’est pas le problème des changements climatiques qui est le plus important dans cette équation, mais bien le nombre d’individus qui s’ajoute sur notre planète bleue à tous les jours. Les États-Unis ont plus que quintuplé leur population non pas à cause des naissances au sein de cet état, mais bien à cause de l’immigration légale et illégale. Tous ces Américains maintenant ont des voitures, des industries et une empreinte écologique très élevée. Même phénomène ici. Nous étions 5 millions en 1900 et maintenant nous sommes plus de 35 millions à cause principalement de l’immigration.

      Nous avons su apprivoiser la nature pour en récolter un style de vie plus facile à cause des découvertes scientifiques qui nous a donné une technologie assez impressionnante. On devrait s’autoflageller à cause de cela? Mais en même temps, nous avons compris qu’on ne pouvait plus faire des enfants sans penser au lendemain. La Chine l’a compris celle-là. Mais les autres nations en voie de développement semblent démontrer une certaine réticence à ce concept même s’ils ne peuvent pas nourrir, loger et assurer la sécurité d’un enfant alors qu’ils en ont dix ou plus.

      Il semble que c’est nous qui sommes conscient du monde et de ses limites.

    • Brian Monast - Abonné 14 août 2017 20 h 53

      Monsieur Garceau, vous réservez, pour Monsieur Dionne, d’excellentes questions, en lui faisant d’excellentes remarques. Il semble que votre interlocuteur se soit peut-être laissé emporter. Privilégiés comme nous le sommes, je me réserverais aussi une petite gêne avant de dire que nous ne sommes pas la conscience du monde. Monsieur Dionne aurait pu s’en garder à ses deux premières lignes, et tout était dit. Il fait déjà là lui-même preuve de conscience, d’abord pour les immigrants et réfugiés légaux, puis pour la justice — toute relative — qui consiste à ne pas laisser d’autres personnes passer outre les canaux prescrits. Il fallait peut-être s’en garder à ça, puis à discuter la question terminologique soulevée par la contribution de maître Arbour.

  • Chantale Desjardins - Abonnée 14 août 2017 08 h 29

    La terminologie

    Quand on vit dans la misère, on se foute de la terminologie. On veut se faire aider mais on doit aussi procéder selon la loi de l'immigration. Traverser aux douanes à travers les champs est interdit. Notre pays est accueillant mais il a ses limites. On aurait dû retourner les premiers passeurs et leur indiquer la vraie manière pour recevoir notre aide. Nos dirigeants sont trop mous et manquent d'échines. Coderre se pavane pour nous faire croire à sa grande générosité en vue des élections tout comme Couillard.

  • Gisèle Filion - Inscrite 14 août 2017 08 h 34

    Honte à ceux qui les nomment !

    On dirait que vous faites un procès d’intention à ceux qui veulent nommer seulement, les gens qui passent illégalement la frontière. Vous dites que le terme migrants illégaux, invite à imaginer le pire... n’êtes-vous pas en train de décider pour ceux qui les nomment, du sens qu’ils y mettent.

    Votre argument tient au fait que les mots migrants illégaux « invitent » à imaginer le pire. Concluez-vous que tout le monde va imaginer le pire ? Les gens sont si méchants !

    Pour aller dans le sens de votre logique le mot migrant, « tout court » n’invite-t-il pas à imaginer la misère humaine. N’alimente-t-il pas un préjugé favorable envers les personnes dont on ne sait pas grand chose, non plus. Dans un cas comme dans l’autre, le choix du mot ne change rien à la réalité, sauf cet arôme de culpabilité associé à ceux qui utilisent les mots « migrants illégaux ».

    Cependant, en vous donnant raison de dire que ce que ce qui est illégal c’est un comportement, non une personne, nous permettrez-vous de continuer de nommer les personnes qui traversent de façon illégale la frontière comme « des migrants qui traversent illégalement la frontière » . Voulant signifier par là que ces derniers ne respectent pas les lois du pays d’accueil.

    Ce sera plus long à dire mais puisque vous semblez contester le mécanisme de l’économie de la langue, nous laisserez-vous au moins la possibilité de distinguer, par les mots du langage, deux réalités qui sont dans les faits complètement différentes.

  • Robert Beauchamp - Abonné 14 août 2017 09 h 15

    Un chat, un chat

    Un passage illégal est un passage illégal. Aux juristes de faire les distinctions et les nuances au cas par cas aux instances appropriées, sûrement pas à la frontière. Les plus graves parmi les énoncés lancés à tout vent, sont ceux des politiciens clientélistes, Vous devriez vous adresser à eux, Madame!