«Migrants», un terme à proscrire

Selon François Côté, «un devoir humain commande [d’]aider» les réfugiés, comme Abdallah Al-Mashhadani et sa famille, arrivés à Québec en 2016.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Selon François Côté, «un devoir humain commande [d’]aider» les réfugiés, comme Abdallah Al-Mashhadani et sa famille, arrivés à Québec en 2016.

Il y a quelque chose d’intellectuellement discutable dans l’utilisation à tout vent du mot « migrant » pour parler sans distinctions des mouvances transfrontalières. Ce mot de novlangue apporte un appauvrissement du discours qui empêche de saisir les nuances derrière plusieurs phénomènes migratoires distincts, qui se caractérisent par des réalités sociales, humaines et juridiques bien différentes.

En effet, si on écarte la question des séjours temporaires, il existe en réalité trois grandes catégories de mouvances transfrontalières : les demandes d’asile, l’immigration légale et l’immigration illégale. La première catégorie mobilise un droit de la personne fondamental. La seconde relève d’un privilège demandé et mérité. La troisième est un acte illégal.

Réfugiés

Les demandeurs d’asile sont les individus qui revendiquent le statut de réfugié. Les réfugiés sont des individus qui fuient la guerre, la répression, la torture ou d’autres exactions qui mettent leur vie, leur intégrité ou leur liberté en danger.

Le droit d’asile et la protection contre le refoulement sont des droits de l’homme fondamentaux, reconnus par les accords internationaux (Convention de 1951 relative au statut des réfugiés) ainsi que par nos lois (Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés).

Le réfugié, c’est votre voisin qui vient cogner à votre porte en plein hiver parce que sa maison brûle et qu’il n’a nulle part où aller : un devoir humain commande de l’aider. Cela dit, un exercice de retenue intellectuelle est nécessaire : ce n’est pas parce qu’une personne se prétend réfugiée qu’elle l’est réellement.

En 2014, par exemple, on apprenait dans Le Devoir que 62 % des demandes d’asile présentées au Canada étaient refusées après examen.

Immigrants légaux

Les immigrants légaux, ce sont les individus qui s’expatrient pour refaire leur vie ailleurs officiellement et qui suivent le processus légal prévu à cette fin. Le fait d’immigrer légalement quelque part est un privilège qui doit se mériter, car on demande alors à un État de nous inclure en son sein et de nous faire bénéficier des mêmes services et des mêmes droits que ses citoyens.

Ne l’oublions pas : l’immigration a un coût, et l’immigrant qui souhaite en bénéficier doit en théorie démontrer qu’il ne constituera pas un fardeau pour sa société d’accueil en prenant plus qu’il n’offre (et qu’il ne constitue pas non plus un danger de criminalité).

Il s’agit d’un processus complet, encadré par la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés et par la Loi sur l’immigration au Québec. D’une certaine manière, un immigrant légal serait assimilable à un candidat qui passerait une entrevue pour obtenir un emploi. C’est là la nature profonde du processus d’immigration légale : un légitime processus de sélection.

Immigrants illégaux

Finalement, les immigrants illégaux sont les individus qui, sans être des réfugiés (un individu admissible au statut de réfugié pourra prétendre à ce statut même s’il s’introduit au Canada sans passer par les voies officielles) ni suivre la procédure légale, pénètrent une société d’accueil sans s’encombrer de son consentement et s’y incrustent en secret.

En outre, vu l’illégalité de son statut, l’immigrant illégal va la plupart du temps vivre « sous le radar », en dehors des marges du regard de l’État. Bien sûr, beaucoup d’immigrants illégaux ne saisissent pas vraiment la nature et la portée de leurs actes : de leur point de vue, ils cherchent simplement à refaire leur vie ailleurs, mais le processus légal est « trop cher », « trop compliqué », « trop long », etc. Sauf que d’un point de vue systémique, la réalité objective demeure. Et il est ici important de distinguer l’immigrant illégal du réfugié.

Si vous quittez votre terre d’origine simplement à la recherche d’un meilleur sort économique, vous n’êtes pas dans la même situation que celui qui abandonne à regret son foyer parce que les bombes explosent. En outre, l’immigration illégale est en elle-même un camouflet à l’endroit des immigrants légaux, qui ont fait les démarches et les sacrifices nécessaires pour mériter leur droit d’entrée : l’immigrant illégal passe devant eux en leur faisant un pied de nez.

Questions

Peut-on critiquer les réfugiés ? Non. Tout simplement non : les demandeurs d’asile qui sont vraiment des réfugiés ne méritent pas de critiques ; ils méritent notre aide et notre compassion devant leur souffrance. Peut-on critiquer l’immigration légale ? Oui et non : on peut s’interroger sur nos seuils et sur la manière dont nous gérons et intégrons notre immigration légale, mais elle n’est pas, à titre de concept, condamnable en elle-même. Peut-on critiquer l’immigration illégale ? Tout à fait. Un immigrant illégal est — c’est dans le nom — en situation d’illégalité, qui par définition ne doit pas être tolérée dans un État de droit.

Or, parler de « migrant », c’est mettre tous ces concepts — demandeur d’asile, réfugié, immigrant légal, immigrant illégal — dans un même panier, le plus souvent accompagné d’un parfum de misère humaine pour susciter la sympathie et entourer le mot d’une aura d’intouchabilité.

Par là, toute critique de la gestion de l’immigration légale (seuils d’accueil, mesures d’intégration, critères d’entrée, etc.) ou toute lutte contre l’immigration illégale devient assimilable à une oppression envers les réfugiés, qui font aussi partie de ce creuset — rendant la chose immédiatement odieuse au travers de ce sophisme associatif.

Pourtant, en 2017, il s’agit de sujets de société extrêmement importants qui ne doivent pas être soustraits à la réflexion civique. En confisquant ces nuances dans le mot « migrant », on censure le discours public et toute la réflexion collective s’appauvrit. Il est temps pour nos médias et nos dirigeants de faire la part des choses. À commencer par ne plus parler de « migrants » et effectuer les distinctions qui s’imposent.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

22 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 10 août 2017 06 h 23

    Épistémologie


    Merci à M. François Côté pour cette mise au point à propos des mouvements migratoires.

    M. Côté clarifie pourquoi le ministre fédéral d'Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canadienne (IRCC), l'honorable Ahmed Hussen, a déclaré ceci il y a quelques jours:

    "Le ministre de l'Immigration, Ahmed Hussen, recommande à ces migrants clandestins de faire leur demande d’asile aux États-Unis, « un pays sécuritaire qui a un système solide et équitable »."

    http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1048822/migran

    Lucidement,

    @GuyLafond
    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre près de chez vous. Ma façon à moi de faire valoir à tout prix mes droits fondamentaux et ceux de mon enfant dans ce drôle de pays, le Canada.)

  • Pierre Bernier - Abonné 10 août 2017 07 h 04

    Effectivement.

    Mal nommer les phénomènes ou les choses accroit " la misère de l’humanité".

    • Loyola Leroux - Abonné 12 août 2017 22 h 32

      Vous oubliez de nommer Camus !

  • François Beaulé - Abonné 10 août 2017 07 h 20

    « Migrant » est un nom générique

    On ne peut pas savoir immédiatement si un migrant est un immigrant illégal ou un réfugié. Les agents du Ministère de l'Immigration mettent parfois des mois ou des années avant de le déterminer et de refouler les illégaux. En attendant, il faut pouvoir nommer les gens qui traversent la frontière. Voilà pourquoi ce terme est nécessaire.

    • Jean Richard - Abonné 10 août 2017 10 h 14

      Exact ! L'abolition de ce terme aurait un effet pervers, et recherché de certains : celui de vouloir condamner immédiatement, sans délai, sans qu'aucune preuve n'ait été établie. Vous êtes réfugiés, légaux ou illégaux et rien d'autre.

      Notre société accepte volontiers qu'il y ait une distance entre le suspect et le coupable. Le premier précède le second. Et avant de déclarer le suspect coupable, il y a une marche à suivre (souvent laborieuse). Notre société acceptera de la même façon qu'avant de déclarer illégal le statut d'un migrant, il y a une marche à suivre. Le migrant au statut non défini pourra être suspect, mais pas automatiquement coupable (illégal) à moins que les preuves soient hors de tout doute.

    • Jeanne M. Rodrigue - Inscrite 10 août 2017 11 h 08

      Exact ce terme englobe tous les potentiels réfugiés, apatrides, immigrants légaux et illégaux et aux demandeurs d'asile n attente attendant de statut clarifié.

      Selon le Conseil canadien pour les réfugiés un migrant est: «une personne qui se trouve hors de son pays d’origine. Ce mot désigne parfois toute personne qui est hors de son pays natal (incluant ceux qui sont citoyens canadiens depuis des décennies). Plus souvent, ce mot désigne les personnes qui sont présentement en train de se déplacer et celles qui ont un statut temporaire ou qui n’ont aucun statut au pays dans lequel ils vivent. On l’applique le plus souvent à ceux qui se trouvent au bas de l’échelle sur le plan économique. Par exemple, c’est rare que l’on entend parler d’un homme d’affaires migrant.»

      http://ccrweb.ca/sites/ccrweb.ca/files/static-file

    • Marc Therrien - Abonné 10 août 2017 12 h 56

      Mais en même temps ce nom générique qui réfère à migration nous ramène au même niveau que ces animaux qui migrent aussi de territoires en territoires selon les saisons. Pour les animaux, le concept de frontières n'existent pas comme tel, mais plutôt le concept de territoire pour lequel ils ont à lutter pour répondre aux besoins de reproduction et de nourriture. Alors, le rêve de certains adeptes du cosmopolitisme d'abolir la notion de frontières revêt parfois une drôle de couleur.

      Marc Therrien

  • Josée Duplessis - Abonnée 10 août 2017 08 h 03

    Belle analyse

    Merci pour la distinction des mots. C'est à y réfléchir non pas seul mais en société.
    Je crois que nous allons droit dans le mur en tant que société qui ne se questionne plus de peur d'attirer toutes les foudres .

  • Chantale Desjardins - Abonnée 10 août 2017 08 h 04

    Excellent texte

    Enfin, on nous donne le vrai sens et je crois que notre générosité a des limites et que Trump doit respecter ses citoyens y compris ses immigrants. Il est temps de le mettre au pas et de procéder à sa destitution. On mérite mieux que ce fou du roi...