Chronique d’anticipation de l’assimilation des francophones au Québec

«Les villages ferment les uns après les autres, des suites du vieillissement de la population et du départ sans retour des jeunes vers les villes pour y poursuivre des études postsecondaires maintenant incontournables pour travailler», prédit Guillaume Marois.
Photo: iStock «Les villages ferment les uns après les autres, des suites du vieillissement de la population et du départ sans retour des jeunes vers les villes pour y poursuivre des études postsecondaires maintenant incontournables pour travailler», prédit Guillaume Marois.

En 2020, dans l’indifférence générale, la Constitution canadienne est signée telle quelle, sans aucune concession. Enfin, on peut se concentrer sur les vraies affaires.

Sous la pression du patronat et de divers lobbys, les critères favorisant les immigrants francophones deviennent de moins en moins importants. En 2025, connaître l’anglais donne autant de points que connaître le français. En 2030, le français ne fait tout simplement plus partie des critères, sous prétexte qu’il est discriminatoire et qu’il ne faut surtout pas se priver de talents potentiels pour la simple raison qu’ils ne parlent pas français.

On prétend d’abord compenser par une augmentation des cours de francisation, mais ça ne suffit pas, faute de popularité pour ces programmes et faute de réelle volonté politique. La connaissance du français parmi les immigrants est donc de moins en moins grande et leur francisation, de moins en moins concluante.

En conséquence, la proportion de francophones continue sa décroissance, mais à un rythme encore plus rapide que par le passé, tant comme langue parlée à la maison que comme langue maternelle. On dit que ce n’est pas grave, que ce qui compte, c’est la connaissance du français et son utilisation en public, et ceci est assuré par la loi 101 obligeant la scolarisation en français.

Mort culturelle

Vers 2040, le poids des francophones est autour de 65 % au Québec, mais d’à peine 50 % dans la région métropolitaine de Montréal. Il devient politiquement rentable pour le Parti libéral du Québec, maintenant au pouvoir depuis près de 40 ans, de vouloir d’abord retirer certaines dispositions de la loi 101, et éventuellement de l’abolir.

Montréal demande d’abord un statut particulier permettant de s’y soustraire, prétendant que c’est essentiel pour maintenir son statut de ville internationale. Le gouvernement accepte. La loi 101 devient alors inutile, puisqu’elle ne s’applique plus aux immigrants et à leurs descendants, qui sont concentrés dans la métropole. Le reste du Québec suit quelques années plus tard.

Quelques groupes nationalistes cherchent à résister à cette mort culturelle annoncée, mais faute d’intérêt pour la survie du français dans l’immense majorité de la population, ceux-ci n’ont aucune écoute politique. Vers 2040, la plupart ont abandonné, d’autres se radicalisent et commencent à commettre des gestes d’éclat, parfois avec violence. Ces groupes sont rapidement diabolisés. La défense du français, et même parler français, devient alors associée à la violence.

En 2045, la menace nationaliste et indépendantiste est définitivement écartée. Des dissensions idéologiques au sein du clan fédéraliste commencent enfin à voir le jour. Une frange importante de la commission jeunesse du PLQ claque la porte et fonde son propre parti, axé sur des valeurs plus progressistes, qui devient rapidement la principale opposition et absorbe Québec solidaire qui renonce sans grand débat à ses revendications indépendantistes. Après 50 ans de pouvoir quasi sans interruption, il y a un retour au bipartisme au Québec, mais les deux grandes forces politiques demeurent néanmoins unies sur la question nationale.

Parallèlement, les universités francophones passent progressivement à l’anglais. D’abord les programmes de commerce, puis les programmes professionnels, comme médecine et polytechnique, puis les cycles supérieurs, et finalement le reste. La proportion de jeunes francophones bilingues est en croissance rapide. D’ici quelques générations, ils le seront tous.

À quoi bon alors étudier en français à l’université, d’autant plus que le marché du travail exige déjà l’anglais ? Les universités arguent de leur côté qu’il est préférable d’offrir des programmes en anglais pour attirer la clientèle internationale. En 2060, à l’exception des programmes de littérature française, on ne trouve du français que dans quelques programmes bilingues à Saguenay, à Rimouski et en Abitibi.

Terroir

Étant donné le besoin d’avoir un bon anglais à l’université et sur le marché du travail, une forte pression populaire s’exerce sur les cégeps francophones pour qu’ils deviennent bilingues eux aussi, voire pour qu’ils offrent certains programmes complètement en anglais. Et pour accéder à ces programmes, mieux vaut avoir un bon anglais. C’est alors le début de la fin.

La loi 101 étant abolie, plusieurs écoles secondaires et primaires, dont les programmes d’immersion sont déjà obligatoires, passent simplement à l’anglais pour répondre à la très forte demande d’éducation dans cette langue, tant chez les allophones que chez les francophones qui veulent être certains de ne pas être désavantagés. Pour la plupart des emplois, parler le français passe d’obligatoire à simplement un atout, puis à un critère non pertinent.

En même temps, le Québec est plus populeux que jamais, mais la plupart des régions se dépeuplent. Les villages ferment les uns après les autres, des suites du vieillissement de la population et du départ sans retour des jeunes vers les villes pour y poursuivre des études postsecondaires maintenant incontournables pour travailler.

En 2075, le terroir francophone n’existe plus. Le Québec se résume à Montréal, Québec, Gatineau, quelques centres régionaux moribonds et quelques lieux de villégiature. Devant le dégoût pour leur langue maternelle et l’absence de repères historiques, les jeunes francophones, qui ont de surcroît été socialisés en anglais dans leur parcours scolaire, dans leurs habitudes de consommation culturelle, puis ensuite sur le marché du travail, abandonnent alors simplement leur langue à la maison. Leurs enfants, eux, ne connaîtront que l’anglais.

Au bout de quelques générations, en 2150, la langue dominante au Québec est une nouvelle variante de l’anglais américain au sein duquel le français québécois est devenu un substrat. Au moins, les sacres québécois ont survécu. Le legs culturel de 550 ans de présence francophone en Amérique du Nord est réduit à quelques jurons religieux, à des patronymes et à des noms de lieux, tous désormais prononcés à l’anglaise.

En 2200, devant l’hégémonie culturelle mondiale, de plus en plus de gens cherchent à se démarquer. Certains redécouvrent alors leurs ancêtres francophones d’Amérique. Une nouvelle forme d’identité québécoise renaît, mais en anglais.

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25 commentaires
  • Robert Morin - Abonné 5 août 2017 06 h 57

    Bravo!

    Vous serez certainement lapidé sur la place publique pour avoir osé cette chronique lucide d'une mort annoncée. Pour ainsi oser défier le tabou et dire tout haut que le «roi est tout nu», pour dire tout haut ce que chacun d'entre nous sait intimement, mais que bon nombre ne veulent pas admettre, parce qu'ils ne veulent surtout pas être accusés de «repli identitaire», parce qu'ils veulent pouvoir continuer à se dire «ouverts sur le monde» et «tellement confiants en eux-mêmes et en la mondialistaion»! Mais le plus triste, c'est que ces personnes qui vivent dans le déni sont souvent des vecteurs importants et actifs de l'assimilation à la monoculture dominante, tout en se donnant bonne conscience, tout en continuant à être d'ardents défenseurs de la «biodiversité», sans même voir le parallèle évident avec cette même réalité sur le plan culturel, sans voir qu'ils travaillent eux-mêmes à détruire la diversité culturelle.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 6 août 2017 09 h 45

      Merci M. Marois!

      Je trouve même que le scénario décrit est optimiste, dans le sens où je pense que ça va se passer pas mal plus vite que ça... si la tendance actuelle se maintient.

    • Robert Morin - Abonné 7 août 2017 10 h 00

      Dans les commentaires concernant un article sur le Festival Osheaga et sur le fait qu'on n'y présente que des artistes étasuniens et canadiens anglais, voici ce qu'on peut lire dans le commentaire d'un des défenseurs d'Osheaga :

      «Si je veux voir du local je vais aller aux FrancoFolies, pas à Osheaga. Faut arrêter de penser que le Québec doit se retrouver dans tout ce qu'on va voir. JE SUIS FIER D'ÊTRE UN QUÉBÉCOIS OUVERT AU MONDE, aucun complexe d'infériorité. » (les majuscules sont de moi...)

  • François Beaulé - Abonné 5 août 2017 07 h 00

    La démographie détermine la politique

    Il est pour le moins hasardeux de prévoir l'avenir pour les 2 prochains siècles. Aldous Huxley a réussi à le faire sur une plus longue période dans son roman génial, Le Meilleur des mondes, en 1932.

    M. Marois est excessivement centré sur la langue d'usage au Québec et néglige les questions autrement plus préoccupantes qui confronteront l'humanité au cours des deux prochains siècles.

    Ses prévisions démographiques et linguistiques pour les 40 prochaines années sont néanmoins vraisemblables à l'échelle du Québec.

    La faible fécondité des Québécois et la forte immigration modifient rapidement la démographie du Québec et les effets sur la langue d'usage seront très marqués au cours des prochaines décennies. Et le rythme de cette évolution ira en s'accélérant.

    Si les Québécois veulent vraiment constituer une nation distincte en Amérique du Nord dans l'avenir, ils devront participer à un changement radical de leur mentalité et de leur mode de vie qui conditionnent leur fécondité. Ils devront aussi choisir de restreindre substantiellement l'immigration plutôt que de l'augmenter, ce qui est la tendance actuelle.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 5 août 2017 22 h 44

      Avec une immigration galopante dont une trop grande proportion n’arrive pas à s’intégrer à la majorité francophone du Québec, on assiste actuellement à un ethnocide, à un génocide culturel.
      Si, et seulement si on a besoin d’immigrants, ce qui n’est pas prouvé, on devrait aller les chercher dans des pays aux cultures et traditions plus près des nôtres, comme par exemple les Européens de souche latine ou encore de Sud-Américains. Et commencer par attirer ici les francophones hors-Québec. Quand on voit le fiasco de l’immigration non-intégrée en Europe, on est en droit d’être très sélectifs et circonspects ici au Québec.

      Plus de 50% des allophones vont au cégep et à l’université en anglais, et commencent ainsi leur vie sociale et adulte en anglais : la meilleure recette pour qu’ils restent anglophones le reste de leurs jours ! Alors, avec 55 000 nouveaux immigrants par année, proportionnellement plus que tout autre pays qui n’est même pas menacé de survie, et dont la moitié ne veut rien savoir du français, la tendance est très inquiétante pour le peuple québécois.

      OUI à un moratoire immédiat de l’immigration, jusqu’à ce qu’on se soit assuré de l’intégration et de la francisation des immigrants qui sont déjà ici.

    • Gilles Delisle - Abonné 6 août 2017 07 h 29

      Commentaire très pertinent, M. St-Arnaud. L'immigration actuelle au Québec accélère la disparition rapide du Québec francais. Les collèges et universités francophones, sont en train d'accélérer le mouvement en offrant de plus en plus de cours en anglais pour ne pas perdre cette manne d'inscriptions venues d'ailleurs.
      Un Québec en voie de disparition

    • François Beaulé - Abonné 6 août 2017 08 h 02

      À vous lire, M. Saint-Arnaud, et la plupart des commentaires ici, je constate que les gens font porter aux immigrants la responsabilité d'assurer la survie du fait français au Québec.

      Comme si les peuples occidentaux et les Québécois en particulier n'étaient plus capables de se reproduire suffisamment pour assurer leur survie à long terme et devaient nécessairement compter sur l'immigration. L'auteur du texte, Guillaume Marois, prend pour acquis que les Québécois, dans les 200 prochaines années (!), seraient incapables de faire au moins 2 enfants par femme.

      Comme si l'immigration était une ressource matérielle que l'on pouvait exploiter de la même façon que le pétrole ou toute autre ressource que les Occidentaux sont allés chercher dans des pays relativement pauvres. Comme si les Occidentaux étaient légitimés de s'approvisionner en « ressources humaines » dans des pays pauvres mais féconds alors que dans les pays riches l'on pourrait se permettre une dénatalité à long terme.

      Comme si la faible fécondité des Québécois était coulée dans le béton alors que les immigrants seraient une ressource malléable à souhait !!!

  • Jacques Lamarche - Inscrit 5 août 2017 08 h 09

    Dire que le Québec est venu à un cheveu d'y arriver!

    Ce film d'horreur vous arrache le coeur, d'autant que le démographe l'a élaboré sur la base de données longuement observées. La catastrophe appréhendée pourrait encore être stoppée si les francophones se rassemblaient, les partis se soudaient, les clivages s'effaçaient!

  • André Joyal - Inscrit 5 août 2017 08 h 24

    Pas en 2150

    «Au bout de quelques générations, en 2150, la langue dominante au Québec est une nouvelle variante de l’anglais américain au sein duquel le français québécois est devenu un substrat.»

    En 2100: This is for sure!!!!!!! Thanks to the PLQweu

  • Gilles Delisle - Abonné 5 août 2017 08 h 39

    Version réaliste de notre futur!

    Votre anticipation du futur n'est pas une fiction, mais d'un réalisme criant. La seule possible erreur se trouve au niveau de la chronologie annoncée. Cette malheureuse histoire , qui est la nôtre, pourrait se produire plutôt que prévue.