Le déclin du français ne pourra être renversé du jour au lendemain

«Les tendances démographiques sont lourdes et le déclin du français au Québec ne pourra être renversé du jour au lendemain», soutient l'auteur.
Photo: Getty Images «Les tendances démographiques sont lourdes et le déclin du français au Québec ne pourra être renversé du jour au lendemain», soutient l'auteur.

Le 2 août dernier, Statistique Canada diffusait les données linguistiques tirées du recensement de 2016. Le communiqué officiel, intitulé Un paysage linguistique de plus en plus diversifié, mettait l’accent sur l’augmentation des langues immigrantes (sic), mais constatait aussi le recul du français comme langue maternelle et comme langue d’usage à la maison dans l’ensemble du Canada et au Québec.

Selon le communiqué, « l’usage du français recule dans la sphère privée, et ce tant dans l’ensemble du Canada qu’au Québec ». En effet, 20,3 % des Canadiens parlaient le plus souvent le français à la maison en 2016, comparativement à 21 % en 2011. Au Québec, cette proportion était de 79,9 % en 2016 alors qu’elle était de 81,2 % en 2011.

Le communiqué de l’agence statistique prend une approche nationale et parfois provinciale, par exemple dans l’analyse du déclin du français, ce qui est bien normal. Toutefois, l’analyse à l’échelle de ces grands ensembles géographiques peut masquer une dynamique beaucoup plus éloquente à une échelle spatiale plus fine.

On doit toutefois se garder de ne commenter l’évolution que d’une seule région telle que l’île de Montréal, où se concentre la majorité des nouveaux immigrants. Le déclin de la proportion de locuteurs du français peut alors être dû à l’accroissement plus rapide des langues tierces et ainsi résulter de l’immigration.

Phénomène générationnel

À l’échelle temporelle d’une génération, l’utilisation d’une langue non officielle est un phénomène temporaire. Les nouveaux arrivants utilisent généralement leur langue maternelle à la maison, mais celle-ci est rarement utilisée comme langue parlée à la maison par leurs enfants au moment de fonder leur propre famille.

C’est ce qui explique que le recensement montre une diminution du nombre de personnes parlant l’italien ou l’allemand, par exemple, des langues parlées par les cohortes plus anciennes d’immigrants. Dans un contexte de forte immigration sur un territoire comme le Québec où coexistent deux langues officielles supportées par des institutions fortes, la vitalité linguistique de chacune de ces langues est d’abord tributaire de leur taux de croissance relatif.

Au niveau de l’ensemble du Québec, le nombre de personnes utilisant l’anglais à la maison a augmenté de 10,7 %, soit sept fois plus rapidement que le nombre de personnes utilisant le français.

Le taux de croissance de l’anglais est même un peu plus élevé que celui des langues non officielles, dont la forte croissance doit être reliée à l’accroissement migratoire. Sur l’île de Montréal, l’anglais progresse près de deux fois plus rapidement que le français, et là aussi plus rapidement que le nombre de personnes de langues non officielles.

Régions

Il est également remarquable de constater que l’anglais progresse plus rapidement que le français dans toutes les régions. Avec un taux de 14 %, la croissance de l’anglais est particulièrement forte à Laval, surtout en comparaison de la croissance quasi nulle du nombre de personnes parlant le français à la maison. Elle est aussi relativement forte à Longueuil et dans la deuxième couronne, où le taux de croissance de l’anglais est respectivement dix fois et six fois plus rapide que celui du français.

La fécondité des francophones et des anglophones est similaire et la politique d’immigration québécoise favorise les immigrants francophones ou francotropes. Alors, comment expliquer cette forte croissance de l’anglais comme langue d’usage ?

Les données sur l’immigration et celles sur la mobilité interne ne sont pas encore disponibles pour bien interpréter les variations régionales. Par exemple, il est possible que le solde migratoire interprovincial soit favorable aux anglophones du Québec au cours de la période, mais ce serait un renversement de tendance surprenant. Ce qui semble être à l’oeuvre, ce sont les transferts linguistiques des allophones favorables à l’anglais, en particulier les transferts intergénérationnels, c’est-à-dire la tendance de la deuxième génération d’immigrants allophones à adopter l’anglais dans une proportion plus importante que le poids de cette langue.

Les tendances démographiques sont lourdes et le déclin du français au Québec (et à plus forte raison au Canada) ne pourra être renversé du jour au lendemain. Mais rien n’est inéluctable et le fatalisme est à proscrire. Les causes du déclin doivent être examinées scientifiquement et la politique d’aménagement linguistique, revue en profondeur, celle-ci ayant visiblement échoué à endiguer la croissance rapide de l’anglais au détriment du français.

14 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 4 août 2017 07 h 00

    La mort ?

    «Au Québec, cette proportion était de 79,9 % en 2016 alors qu’elle était de 81,2 % en 2011», au sujet des gens parlant le français à la maison.

    La natalité est faible au Québec depuis plus de 40 ans. Et la population dite de souche vieillit rapidement et meurt en plus grand nombre. Peut-être y a-t-il désormais plus de Québécois de souche qui meurent que de naissances dans la population de souche ?

    Alors que les Québécois issus de l'immigration parlent anglais à la maison en proportion plus grande que les « de souche » (les Canadiens français). La population du Québec est progressivement remplacée par des gens qui sont proportionnellement plus nombreux à préférer l'anglais que les anciens Québécois.

  • Jean Lapointe - Abonné 4 août 2017 07 h 48

    C'est d'abord un problème politique

    «Les causes du déclin doivent être examinées scientifiquement et la politique d’aménagement linguistique, revue en profondeur, celle-ci ayant visiblement échoué à endiguer la croissance rapide de l’anglais au détriment du français.» ( Alain Bélanger)

    Il faut être fédéraliste et «croire» au Canada pour défendre une telle position. Il faut avoir pris position en faveur du Canada.

    Mais monsieur Bélanger, en bon soldat, doit bien savoir que pour bien des Québécois ce n'est pas sur une approche scientifique qu'il faut compter parce que, pour eux, le problème est d'abord un problème politique.

    Il y a bien des Québécois qui ne veulent pas d'un Canada bilingue. ils veulent un Québec indépendant politiquement de langue française mais qui respecterait les droits de la minorité anglophone.

    Les scientifiques ont un rôle à jouer mais ils doivent savoir qu'ils sont au service du pouvoir établi. Ils ne peuvent aspirer à le remplacer.

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 4 août 2017 07 h 50

    Français en perte de vitesse

    Parler de ça pendant les vacances de la construction...

    Il me semble qu'il faudrait amener ça sur le tapis quand il y a du monde à messe.

    • Pierre Robineault - Abonné 4 août 2017 17 h 59

      À la messe?
      Mais là non plus!

  • Pierre Deschênes - Abonné 4 août 2017 08 h 52

    Politique, quand tu nous tiens.

    Sensé de recommander que les causes du délin du français soient examinées scientifiquement, hasardeux d'avoir les mêmes attentes vis-à-vis de la révision en profondeur de la politique d'aménagement linguistique, celle-ci dépendant justement, et souvent malheureusement, du... politique.

  • Michel Blondin - Abonné 4 août 2017 09 h 02

    Au lieu de vivre en damné, le Québec serait au rang 30 des puissances du monde

    Sur le long terme, même les efforts des plus énergiques d’un Parti Québécois dans ses premières années de pouvoir n’ont pu freiner dans son château fort du Québec, l’anglicisation.

    Le malin génie qui fait que le contraire se produit a des relents de Durham. Rien de plus efficace que d’utiliser le pouvoir pour subtilement persister dans la tâche d’assimiler les Canadiens français, partout où ils se trouvent.

    Si je vous dis que, depuis plus de deux siècles, la population de Canadiens français n’a fait que diminuer, est-ce suffisant pour croire que la bonne foi des fédéralistes peut être remise en question ?
    Si j’ajoute que ce sont les Anglos qui sont considérés minorité, de repasser par la loi des lois la responsabilité au Québec de protéger les Canadiens anglais alors que la vraie minorité est en péril — et plus, le fédéral les surprotège comme des intouchables et investit centaines de millions/an à sa défense, seriez-vous enclin à croire que la bonne foi des fédéralistes est questionnable ?.

    Et, si je vous dis :
    – que partout dans ce Canada, les efforts depuis 150 ans des provinces et de l’État central ont résulté en un taux d’assimilation hors Québec faramineux ;

    – qu’au Québec, l’assimilation des allophones aux anglophones est à des taux jamais égalés, toutes provinces confondues ;

    –que le français est en péril depuis tellement d’années que les promesses des politiciens fédéralistes sont nulles d’une nullité absolue ;

    – que la plupart des allégations sont confirmées par des données scientifiques et que les fédéralistes vont même jusqu’à étriquer des indices pour tenter d’expliquer autrement le phénomène évident d’assimilation dans ce pays ;

    –qu’il est souhaité que les Canadiens français soient édentés et dégriffés ?

    Bien sûr que vous aurez de la difficulté à me croire, si vous êtes fédéralistes. Condamné à vivre en dégénéré de force et enfermé en bâtard ? Ce n’est pas un destin.
    Pourtant, le Québec pays serait au rang 30 des puissan

    • Roxane Bertrand - Abonnée 6 août 2017 12 h 49

      Ce qui peut sauver le français est, bien sûr politique, mais aussi social. Quand les gens comprendront que de parler français est une fierté, le français sera, hors de tout doute, la langue d'usage au Québec.