Les impacts de la finance mondialisée sur l’économie réelle

Sears Canada mène ses activités sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies.
Photo: Darren Calabrese La Presse canadienne Sears Canada mène ses activités sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies.

Le 24 juillet dernier, un article du Devoir nous apprenait que la société Sears Canada est présentement ciblée par une campagne de boycottage. Cette dernière constitue une réplique des consommateurs à sa décision controversée de verser des millions en primes à certains de ses dirigeants, alors qu’elle mène présentement ses activités sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies et qu’elle compte supprimer environ 2900 emplois (sans indemnités de départ). De telles pratiques outrancières ne semblent plus surprendre personne tellement elles sont maintenant monnaie courante — l’exemple de Bombardier est là pour nous le rappeler.

Pourtant, les effets qu’engendreront ces pratiques se feront sentir avec force dans l’économie réelle, à commencer par la vie des employés licenciés. De leur côté, les actionnaires et les dirigeants de Sears Canada n’auront pas à s’inquiéter outre mesure, car tout sera mis en place pour maintenir le rendement financier exigé par les premiers (taux de profit minimal que doit dégager la société, voté par les actionnaires) et les primes seront toujours au rendez-vous pour les seconds, peu importe la performance de l’entreprise. Le tout accompagné de ces mêmes justifications qui défient toute logique : le versement de ces primes monumentales serait un incontournable, car l’entreprise doit s’assurer de retenir les meilleurs gestionnaires pour effectuer le difficile travail de restructuration visant à maintenir le rendement financier pour les actionnaires.

Capitalisme néolibéral ou actionnarial

Il faut rappeler que ce type de manoeuvre s’inscrit dans une tendance qui ne date pas d’hier, c’est-à-dire l’avènement de la période du « capitalisme néolibéral ». Depuis le début des années 1980, cette nouvelle forme de capitalisme s’est graduellement implantée au sein de la plupart des sociétés occidentales. Fondé sur une extension de l’investissement à travers la mondialisation du libre-échange, la déréglementation des marchés financiers, la privatisation progressive des biens et services publics et la flexibilisation du travail, ce capitalisme néolibéral se caractérise aussi par un nouveau type d’accumulation. Les profits dégagés par les entreprises sont maintenant transformés majoritairement en investissements financiers ou en dividendes pour les actionnaires. En ce sens, certains économistes, comme Dominique Plihon (Le nouveau capitalisme), parlent même de « capitalisme actionnarial », un régime d’accumulation où la sphère financière exerce une influence démesurée sur l’économie réelle, car la valeur qui prime maintenant est celle du rendement financier.

Ainsi, lorsque le taux de profit minimal d’une entreprise n’est pas respecté, sa valeur boursière et le montant des dividendes risquent de baisser. Voilà pourquoi nous sommes confrontés de plus en plus — depuis les années 1980 — aux phénomènes de licenciements massifs et de délocalisation des emplois dans les grandes entreprises, sans parler des pratiques généralisées d’évasion fiscale. Pour le dire autrement, nous faisons face au phénomène de la thésaurisation : ceux qui possèdent assez de capitaux pour épargner de façon significative (ultrariches particuliers et grandes entreprises) privilégient l’accroissement des avoirs liquides, dans l’espoir d’investir dans des actifs financiers plus rémunérateurs, entre autres grâce à la spéculation. S’ensuit donc une baisse significative des investissements privés dans l’économie réelle, les ultrariches et les grandes entreprises étant assis sur des liquidités considérables qu’ils font fructifier dans les marchés financiers, au grand désavantage des travailleurs et des propriétaires de petites et moyennes entreprises.

Soulignons qu’une telle accumulation financière débridée ne saurait être possible sans les arrangements institutionnels mis en place par les États, notamment la déréglementation des marchés et les traités de libre-échange. Ceux-ci tirent leur appui idéologique de la croyance séculaire en un « marché autorégulateur » (postulat central du libéralisme économique), qu’il suffirait de « libérer » des contraintes institutionnelles pour assurer un équilibre dans l’allocation des ressources et la fixation des prix. Bien que ce postulat n’ait jamais été démontré empiriquement, il continue pourtant à servir de guide chez nos élites politiques et économiques lorsqu’il s’agit de penser l’économie et d’agir sur celle-ci. Pourtant, les données empiriques ne mentent pas quant à l’accroissement des inégalités sociales et à la concentration du capital chez une classe de plus en plus restreinte d’acteurs économiques. Le tout sous l’égide d’une tendance lourde de « libéralisation » des marchés.

Retour à la régulation des marchés financiers

Avant même de parler de transformation radicale de notre modèle économique mondialisé, des gestes concrets sont possibles à court terme pour ralentir cette tendance et rétablir un peu de justice sociale. Nombre de partis politiques, de groupes communautaires et de mouvements citoyens plaident d’ailleurs pour un retour vers une régulation plus stricte des marchés financiers, un peu à l’instar de celle qui avait court durant la période des Trente Glorieuses (1945-1973).

À part le manque de volonté politique de nos dirigeants, rien ne nous empêcherait de créer de nouvelles formes de régulation ou d’en rétablir d’anciennes (ex. : taxe sur le capital des banques, taxe Tobin sur les transactions monétaires internationales, instauration d’agences de notation financière publiques, etc.). La réalité de ce que nous appelons « marché » ne représente pas une quelconque fatalité naturelle devant laquelle nous n’aurions d’autre choix que de nous adapter. Les institutions qui donnent vie à ce marché doivent faire l’objet de bilans et de critiques à l’aune de critères éthiques, et non seulement économiques. Par conséquent, elles doivent aussi faire l’objet de décisions collectives et démocratiques visant à les modifier, pour plus de justice sociale. Après tout, ce sont les hommes, et non les dieux ou la nature, qui créent les lois qui les gouvernent.

3 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 juillet 2017 08 h 00

    Les dérives financières font du tort à la collectivité.

    Bravo à Monsieur Mathieu Pigeon qui dévoile ce matin les dérives de notre système financier. On dirait qu'on prêche dans le désert! Honte à nos gouvernements qui ne prennent pas leur responsabilité au sérieux, en laissant faire les prédateurs aux dépens de la collectivité.

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 29 juillet 2017 09 h 19

    Oui, mille fois oui, mais comment?

    « À part le manque de volonté politique de nos dirigeants », ces quelques mots expliquent l'inexplicable, c'est-à-dire la survie de ce système fondamemtalement injuste qui ne s'est heurté qu'à une faible opposition et non à la révolution qui permettrait de le mettre en échec. Et les populations continuent d'accorder leur appui à des gouvernements qui affichent ouvertement leur détermination à maintenir ce système en place. Vous avez raison sur toute la ligne mais comment faire pour en convaincre les électeurs qui appuient les Républicains aux É-U, les conservateurs en G-B, les libéraux à Ottawa et le PLC au Québec, sans oublier Denis Coderre à Montréal?

  • René Pigeon - Abonné 29 juillet 2017 13 h 05

    Assouplissements monétaires

    Quelqu’un pourrait nous expliquer comment les politiques d'assouplissement monétaire injectent des masses monétaires gigantesques que seuls les milieux financiers savent accaparer plutôt que l'économie réelle ?